Belladonna of Sadness - Poster

Genre : Fantastique, Animation, Érotique, Expérimental

Année : 1973

Durée : 1h30

 

Synopsis : L’histoire s’inspire des légendes médiévales autour de la sorcellerie. Une paysanne nommée Jeanne est violée par son seigneur, n’ayant pu obtenir le droit de se marier avec son amour, Jean, faute d’argent. Tous deux sont chassés du château, mais leur amour n’est plus le même et Jean la dédaigne. Le diable séduit alors Jeanne et en fait une sorcière puissante et désirée.

La critique : 

La Belladone de la Tristesse aussi intitulé(e) La Sorcière ou encore, plus simplement Belladonna, est le troisième volet de la Trilogie de Films d'Animation Érotiques Animérama, succédant donc aux oeuvres : Les Mille et Une Nuits et Kureopatora, tous les trois réalisés par Eiichi Yamamoto, avec la participation d'Osamu Tezuka. Belladonna est une adaptation libre d'un essai de Jules Michelet, intitulé La Sorcière et paru en 1862, il fut sélectionné à la Berlinale de 1973 en Compétition pour l'Ours d'Or, avant de tomber dans l'oubli général en dépit de ses qualités infinies.

La Belladone de la Tristesse est une oeuvre exceptionnelle, et ce, pour de multiples raisons, déjà, parce qu'elle révolutionne le storytelling, en proposant de raconter son histoire de plusieurs façons différentes. Par exemple, le film débute avec des illustrations fixes, qui seront d'ailleurs reprises à plusieurs autres moments tout au long du film, et est narré par une voix off qui chante l'histoire qu'elle nous raconte, accompagnée par une bande son des plus sublimes. 

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Ainsi elle alterne souvent entre intra diégétique, avec l'histoire montrée au travers des actions des personnages qu'elle met en scène, et extradiégétique avec l'histoire racontée au travers des mots chantés par la narratrice. De la même façon qu'elle alterne entre dessins (ou illustrations) fixes, façon Chris Marker avec La Jetée, par exemple, et dessins animés. Ce n'est cependant pas parce que plusieurs plans sont des dessins figés, que l'oeuvre est amorphe. Au contraire, le rythme est donné au travers des mouvements de caméra(s) et/ou du montage au niveau de l'image, ou des dialogues, et/ou de la musique au niveau du son. La révolution au niveau du storytelling est aussi faite via l'utilisation d'images ésotériques, et donc hautement symboliques, parfois subliminales mariées au tempo des musiques magistrales qui les accompagnent. Ainsi vous comprendrez que l'oeuvre présente une dimension extrêmement sensorielle, dans laquelle il est divin de se laisser aller pour apprécier de vivre une expérience cinématographique hors normes, car en effet, bien que l'oeuvre situe son histoire au Moyen-Âge, elle est typiquement ancrée de son époque de création issue du psychédélisme des Années 1970.
Par exemple, après avoir accepté d'épouser le Diable, Jeanne entreprend un rapport sexuel avec lui, qui laissera place à une séquence des plus hallucinantes, sensorielles et uniques ; les dessins représentant l'acte montreront (de manière suggestive) l'action dans une seule et unique échelle de plan avant de progressivement déformer son dessin, montrant par conséquent l'aspect infernal de cette relation, où le plaisir (dû à l'aisance, la capacité de survie et autres atouts qu'apporte ce pacte avec le Diable pour Jeanne) côtoie la douleur (Le corps de Jeanne est déformé et l'expression de son visage nous la montre comme suppliciée, tout en nous montrant qu'elle est "possédée"). 

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Progressivement, la déformation du dessin permettra d'illustrer le passage ésotérique (cité juste avant), qui nous illustre l'histoire de l'Humanité au travers des Âges et des Civilisations, faisant donc un clin d'oeil au film précédant Kureopatora (donc Cléopâtre), évoquant l'avancée de l'Humanité dû à l'impact révolutionnaire du travail de Léonard de Vinci sur celle-ci. Viennent aussi s'agréger les thèmes de la Guerre, de la culture (ou plutôt des cultures), avec le Cinéma, le disco et l'ère Hippie, mais aussi la montée du capitalisme et la conquête de l'espace, entre autres, car il est très dur de pouvoir déterminer chaque élément présent tant le déferlement des images est d'une rapidité monstrueuse.
Cet aspect de voyage au travers de l'histoire de la vie n'est pas sans rappeler 2001 A Space Odyssey de Stanley Kubrick (1968). Mais cette esthétique psychédélique typique des années 1970, mariée à l'ésotérisme de ces images subliminales et purement symboliques, me font aussi penser au style (même si différent en un sens aussi) de l'artiste Alejandro Jodorowsky.

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Bon, comme vous l'aurez remarqué à l'aide de ses illustrations, le film varie aussi différents styles de dessins (dessins pop, un brin caricaturaux, dessins abstraits ou encore dessins appartenant au style propre de son auteur) et utilise aussi des techniques différentes et variées de dessins/peintures (Aquarelle, Peinture à l'huile et autres...). D'ailleurs, l'utilisation de plans abstraits permet parfois de suggérer certaines images érotiques ou symboliques. La dimension sexuelle du film est omniprésente, mais plus suggérée au travers de symboles ou autres représentations (des images de parties sexuelles/érogènes sont mises dans des éléments du décor ou bien représentées par le biais de personnages, le diable par exemple a une représentation phallique évidente).

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Le dessin est aussi un support parfait pour représenter de manière symbolique les évènements contextuels de l'histoire, ainsi le viol de Jeanne par le seigneur est à l'image de son ressenti.

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Et la complexité du sujet des violences domestiques, est illustrée avec une transition presque indistinguable, ainsi les mains de Jean qui se joignent autour de la taille de Jeanne, se joignent progressivement autour de son cou pour l'étrangler... Encore une autre révolution au niveau du storytelling, les plans se succèdent en se fondant les uns dans les autres. Par exemple l'élément d'un plan permet la transition vers un autre ou une autre échelle de plan, ce qui, en prise de vue réelle, ne me semble jamais avoir été fait (encore), l'équivalent en prise de vue réelle serait peut-être le raccord plastique (lorsque le plan suivant rappelle, voire se calque, sur le plan précédent en rappelant sa composition, sa forme).

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Ceci livre une certaine fluidité et ajoute, bien entendu, à la dimension poétique de l'oeuvre, où les références artistiques foisonnent, l'oeuvre, comme celles de Alejandro Jodorowsky, fait des références au tarot, mais aussi à plusieurs courants artistiques tels que l'Art nouveau, et certains plans évoquent des tableaux comme ici Le Baiser de Gustav Klimt

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The Kiss - Gustav Klimt

Je ne veux pas évoquer la fin, car bien que l'on puisse la deviner, par conclusion logique, mais aussi puisque sa mise en scène laisse suggérer sa finalité à certains moments. Cependant, là aussi, je relève quelques accointances avec un des plus beaux films de l'histoire : La Passion de Jeanne d'Arc de Carl Theodor Dreyer (1928), déjà parce que les deux protagonistes portent le même prénom, aussi puisqu'il s'agit de films d'une autre nationalité contextualisant leurs histoires au Moyen-Âge en France, parce que la finalité est la même, mais aussi et surtout pour l'utilisation de gros plans sur le visage attristé de la protagoniste.

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Enfin, je tiens à dire que La Belladone de la Tristesse est un film que les cinéphiles se doivent d'avoir vu, puisqu'il s'agit d'une oeuvre révolutionnaire, à la portée symbolique intellectuelle et à la dimension poétique bouleversante autant qu'elle est une oeuvre sensorielle extraordinaire qui transcende le storytelling et comporte un message fort. Je n'ai pas traité l'aspect féministe de l'oeuvre, mais il est flagrant. En plus de cela, on peut voir Belladonna comme une oeuvre sur le cinéma. Son utilisation des plans figés et des plans animés questionne la notion de mouvement et de rythme, le cinéma (abréviation du mot cinématographe) étant l'Art du Mouvement (venant du grec κίνημα / kínēma, « mouvement » et γραϕή / graphê, « art d'écrire, écriture »). De plus, l'importance de la musique, qui donne le rythme de la juxtaposition des images, nous illustre ce qu'est l'essence même du Cinéma : de l'image et du son.

Avis aux collectionneurs ! L'oeuvre a été restaurée et est désormais, ainsi que les autres volets de la trilogie Animerama, disponible en édition limitée dans un coffret absolument magnifique.

Note : Chef d'Oeuvre Absolu et Incontestable

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