Frank_Edge_Jr

Genre : Thriller, horreur, trash, expérimental (interdit aux - 16 ans avec avertissement)

Année : 2009

Durée : 1h20

 

Synopsis :

Un sociopathe sans emploi mène une existence morne dans un appartement jonché de détritus où il se complait dans son addiction à l'héroïne et des snuff movies. Sa vie va se compliquer le jour où sa femme enceinte vient lui réclamer aide et argent, ce que Frank ne peut décemment procurer. C'est le début de l'enfer pour cet homme aux prises avec une femme envers qui il n'éprouve absolument rien. Cet événement conjugué au triste spectacle d'un homme tabassé dans la rue sous ses yeux va réveiller en lui des pulsions meurtrières et automutilatrices. Après le meurtre de sa femme, les ténèbres commencent à l'envelopper. 

 

La critique :

Comme tout cinéphile doit sans doute le savoir, il arrive toujours un moment où le syndrome de la pochette attrayante a raison de vous et vous pousse à se renseigner sur le spectacle se cachant derrière. La curiosité, l'attraction qui vous font dire que vous ne savez pas pourquoi mais vous devez visionner la chose. Plus d'une fois, cette pathologie m'a frappé, parfois en mal mais souvent plus en bien qu'autre chose. Cinéma Choc a pu voir plusieurs métrages victimes de l'irrésistible envie de s'y jeter, quand bien même le choc et le peu ragoûtant allaient être mes compagnons de séance. Vous aurez compris que ce constat serait à nouveau de la partie pour cette Xème chronique de ma part.
Un concours de circonstance qui fait que la pellicule d'aujourd'hui bénéficiera d'une première chronique en français sur la Toile. Le nom de Phil Stevens ne vous dira probablement pas grand-chose mais pourtant force est de constater qu'il peut se targuer d'une modeste renommée dans les milieux les plus obscurs et pointilleux du cinéma underground. Certes, s'il en est réduit à user du crowdfunding pour mettre sur écran ses projets, l'attention qu'il génère n'est pas cantonnée à l'anonymat. 

Néanmoins, difficile de trouver des informations notoires, si ce n'est qu'il démarra sa carrière en 2003 avec le moyen-métrage Within 304, inconnu au bataillon. Il faudra attendre 5 années pour que Stevens revienne avec d'autres ambitions se concrétisant avec Below Man nanti d'une terrifiante pochette. De là à dire s'il acquera sa réputation en 2008, je n'en ai pas la moindre idée mais ce qui est sûr est que les résultats furent suffisamment encourageants pour persévérer et mettre au monde d'autres crus de sa part, dont le plus célèbre semble être Flowers (dont un financement participatif a été annoncé sur Horrornews fin avril 2018 pour une suite). Une réalisation découverte grâce au top des films inclassables et complètement wtf de notre chroniqueur Inthemoodforgore.
De fil en aiguille, je me rendis compte que ce n'était pas son seul travail et que d'autres furent sortis bien avant, tous témoignant d'un univers sombre, malade et profondément torturé. Problème de taille, il fallait les trouver et même par le biais du support physique, le chemin était semé de grosses embûches. Amazon, eBay, SinArt, TwisteDanger ? Nada ! Côté streaming ou site de téléchargement, le résultat fut le même. Résigné, me disant que je ne verrai jamais de films de Stevens, je laissais tomber l'affaire pendant quelques mois jusqu'à ce qu'il me reprenne l'envie de refaire un travail d'investigation. Au détour du site en désuétude Kickass Torrent, Flowers m'attendait patiemment. Puis, ce fut à Vimeo, site que je découvris il y a peu, de prendre le relais en proposant 3 films dans leur intégralité. Parmi l'un de ceux-ci, Frank Edge Jr.

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ATTENTION SPOILERS : Un sociopathe sans emploi mène une existence morne dans un appartement jonché de détritus où il se complait dans son addiction à l'héroïne et aux snuff movies. Sa vie va se compliquer le jour où sa femme enceinte vient lui réclamer aide et argent, ce que Frank ne peut décemment procurer. C'est le début de l'enfer pour cet homme aux prises avec une femme envers qui il n'éprouve absolument rien. Cet événement conjugué au triste spectacle d'un homme tabassé dans la rue sous ses yeux va réveiller en lui des pulsions meurtrières et automutilatrices. Après le meurtre de sa femme, les ténèbres commencent à l'envelopper. 

Le thème du désaxé passant à l'acte irréparable ne date pas d'hier. De nombreux métrages ont pu s'enorgueillir de traiter de ce désordre social et psychopathologique. Stevens, lui aussi, compte bien apporter sa pièce à cet édifice tendancieux où se planter peut souvent mener au désastre. Trop de politiquement correct ou de niais pour rattraper le coup afin de ne pas laisser un arrière-goût aux friands de happy end mais le cas de Frank Edge Jr va bien au-delà car on tient une oeuvre véritablement désespérée, d'une noirceur à même de flinguer votre moral après le visionnage.
Pas de titre de film recherché, juste le nom du personnage. Frank est un homme comme bien d'autres, plongé dans un vide existentiel faisant froid dans le dos. Sans emploi, il passe son temps entre sa maison bonne à rameuter le service de l'hygiène, un arrêt de bus et des rapports commerciaux avec un junkie lui fournissant héroïne et snuff movies. Frank est un homme au fond du trou qui ne semble pas vouloir se reprendre en main, prostré dans son fauteuil, coupé du monde, face à une TV obsolète crachant un son d'outre-tombe sur un fond blanc. Une télévision ayant une forte signification car si elle peut se représenter comme un outil technologique nous ouvrant au monde, l'absence d'image témoigne amplement d'un échec et d'une volonté de se mettre en marge d'un monde dans lequel il ne se reconnaît pas. 

L'héroïne n'est là que pour refouler temporairement sa rancoeur qu'il pourra purger au visionnage de films clandestins où les viols filmés, tortures et meurtres lui procurent une fascination morbide pour l'acte impardonnable, quand bien même son impassibilité face au cauchemar bouleverse. Impassible, voilà le mot qui pourrait décrire au mieux cet individu dont l'âme semble avoir été aspirée par une entité inconnue, bien avant que l'histoire ne débute. Un visage terne ne témoignant d'aucune quelconque expression si ce n'est celle de l'ennui et de l'échec.
Pas de distractions, pas de vie sociale, pas d'amis mais vraisemblablement une femme aussi paumée que lui mais plus expressive. Une femme attendant un enfant de sa part, débarquant d'on ne sait où mais qui partage la même saleté d'une maison où les détritus jonchent le sol, où la moisissure imprègne le coin des murs. Une maison insipide sans garnitures, sans volonté d'égayer l'atmosphère. Le mobilier est précaire, réduit à sa plus simple expression quand il n'est pas dans un lamentable état comme cette lampe détruite dans le salon. Un vieux canapé poussiéreux, un double matelas d'un lit familial clic-clac. L'austérité en devient éprouvante et de là naquit une ambiance poisseuse et férocement malsaine. 

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Les rapports sociaux sont annihilés. Le couple ne communique pas et les rares échanges verbaux se réduisent à des disputes où seule son épouse crie, toujours face à l'impassibilité glaciale de son sociopathe. Comment a-t-il fait pour la séduire ? C'est un grand mystère. Si ce quotidien de rêve est au point mort, un incident va réveiller en Frank des pulsions dont il ne soupçonnait guère l'existence. Si le fait de se droguer pouvait témoigner d'une envie de douleur au moment de se planter l'aiguille dans la veine, c'est un tout autre calibre qui va émerger. Tout va démarrer d'un tabassage d'un homme pour une raison inconnue à laquelle il assiste sans un mot. Cette vision le hantera et un soir, il se mutilera le poignet avec insistance, au nez et à la barbe de sa copine.
C'est à ce moment précis que Frank Edge Jr va véritablement démarrer. La neurasthénie déjà existante va grimper de plusieurs crans. Les mutilations se font avec insistance, à mesure que l'envie de crime se réveille inlassablement dans des séquences troubles, à se demander si l'incident allait arriver. C'est seulement au cours d'une dispute que Frank va évacuer toute sa rage interne en étranglant sa femme qu'il démembrera ensuite à la scie pour jeter les sacs dans un tunnel au beau milieu d'une forêt. L'envie de tuer est désormais ancrée et deux femmes en feront les frais. La première, étouffée avec un sac plastique. La seconde étranglée et tabassée à coup de casserole. Une autre fera irruption, s'enfuyant pour être massacrée au pied de biche. Enfin, son dealer sera poignardé jusqu'à ce que mort s'en suive.

En parallèle, la vie de Frank sera ponctuée par une image en noir et blanc où il amène une fille ligotée dans les bois pour la torturer mentalement jusqu'au crime. Pourtant, Frank semble regretter son premier acte. "I think I made a mistake", tels sont ses mots en contemplant les sacs dans lesquels des parties du corps de son épouse gisent là. De là, on pourrait postuler l'hypothèse qu'il s'est laissé tomber dans une spirale de violence qu'il n'arrive pas à contrôler. L'isolement social peut-il conduire au meurtre ? Telle est la question. Mais ses crimes le hantent et il commence à développer une paranoïa. Les sonneries de téléphone persistantes, un smiley sanguin souriant sur un des murs de sa maison. Les ténèbres l'enveloppent pour mieux le faire sombrer dans une folie telle qu'il se suicidera à la carabine d'une balle dans la tête avec gros plan sur son visage méconnaissable avant le finish.
Autant dire que Frank Edge Jr est un film qui marque et interroge sur de nombreux aspects sociaux. La violence inhérente indissociable de l'humanité semble atteindre de nouvelles strates quand celui-ci en arrive à développer une vie ascétique. Après tout, si l'on perd le contact avec les autres, peut-on encore se raccrocher à eux et se souvenir que la vie est sacrée ? Stevens semble aller dans ce sens.

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Si le premier meurtre reste évidemment le plus barbare, les autres ont le mérite de déranger. Bien que l'on n'atteigne pas des sommets d'ultra violence, ceux-ci sont effectués de manière glaciale, sans raison apparente, si ce n'est de permettre à Frank d'assouvir ses pulsions animales. Dire que Frank Edge Jr est un film difficile d'accès tiendrait de l'euphémisme car c'est la mise en scène qui partagera indubitablement le public. Stevens prend le pari de tourner un film quasi muet où l'absence de parole en vient à écraser davantage le cinéphile aventurier. Il est vrai que ce choix pourra être appréhendé comme une faiblesse car les temps morts sont présents à plusieurs reprises, cassant un rythme excessivement posé, parfois trop. A cela une mise en scène amateur sera aussi un point qui descendra le pedigree du film. Le fait de le tourner comme une tranche de vie aurait été bien si le choix de caméra n'avait pas été aussi mal foutu. On se doute bien que le budget n'était pas celui d'un blockbuster mais ça fait tiquer. Reste des effets spéciaux de très bonne facture dont on soupçonne que l'essentiel du budget y ait été attribué. La bande son est excellente car malsaine à souhait.
Pour l'interprétation des acteurs, si la femme joue comme un pied, on se retrouve bien décontenancé devant Frank, partagé entre l'envie de voir son jeu comme positif ou négatif. Ce qui est sûr est qu'il ne laissera personne indifférent de part un charisme inhabituel pour un tueur en série.

Il est donc bien difficile d'évaluer correctement un film aussi particulier que Frank Edge Jr. Partagé entre le désarroi et la fascination, le trouble s'installe en nous vis-à-vis d'une pellicule d'une froideur record, nihiliste à souhait et sans quelconque échappatoire qui soit. Si les 1h20 peuvent s'éterniser sur certains points, il y a une attraction inexplicable qui fait que nous allons sans embarras jusqu'au bout avec Frank, l'accompagnant dans sa psychopathie dont l'issue n'en sera que le suicide. Mais si la solitude gagnait déjà des sommets de tristesse, son meurtre initial achève le maigre lien qui le liait à la civilisation. Désormais totalement seul, il réalise sa faute mais pourquoi en arriver à migrer toujours plus loin dans la souffrance de soi et le massacre ? Aucune explication sur ce sujet.
Frustrant mais palpitant car Frank restera l'un des criminels les plus indiscernables de l'histoire du cinéma. Une caractéristique qui pourra se voir comme un point à la fois positif et négatif. Mais ces questions ne valent rien face à la principale : A qui recommander ce film ? 

 

Note :  ???

 

 

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