Suspiria (2018) - poster

Genre : Horreur, Fantastique (Interdit aux moins de 16 ans en France)

Année : 2018

Durée : 2h32

 

Synopsis : En 1977, la danseuse américaine, Susie Bannion, se rend à Berlin dans l'espoir d'intégrer la célèbre compagnie de danse Markos Tanz Company. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie dans le premier rôle. Tandis que les répétitions du spectacle final s'intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. Susie se lie aussi d'amitié avec Sara et finiront par faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent.

 

 

La critique :

Le remake du cultissime Suspiria de Dario Argento est annoncé depuis 2008. Il devait, à la base, être mis en scène par David Gordon Green, réalisateur d'Halloween de 2018, mais le projet ne se fera pas pour cause de différends entre le réalisateur et les producteurs. En 2015, c'est Luca Guadagnino, le réalisateur de A Bigger Splash (remake de La Piscine de 1969) et de Call me by your Name, qui annonce son souhait de réaliser le remake de Suspiria, qui devrait se dérouler en 1977 à Berlin, soit l'année où le film d'Argento est sorti. Le scénariste de cette oeuvre est David Kajganich, scénariste de A Bigger Splash (2015) et Invasion (2007), tous deux des remakes.
Le chanteur du groupe Radiohead, Thom Yorke, a composé la musique du film. Au casting sont présent(e)s Chloë Grace Moretz (Hugo Cabret - Martin Scorsese [2011], Dark Shadows - Tim Burton [2012], Sils Maria - Olivier Assayas [2014]), Mia Goth (Nymph()Maniac - Lars von Trier [2014], A Cure for Life - Gore Verbinski [2017], High Life - Claire Denis [2018]), Dakota Johnson ( The Social Network - David Fincher [2010], A Bigger Splash - Luca Guadagnino [2015], La Trilogie Fifty Shades [2015 - 2018]). À noter la présence de Jessica Harper, l'actrice principale du Suspiria de 1977, dans un rôle absolument différent, elle interprète le rôle de la femme de Josef, autre rôle inédit. Et surtout, la présence de l'une des plus grandes actrices de l'histoire, une des seules deux actrices professionnelles a avoir joué pour Béla Tarr, muse de Derek Jarman et aussi présente au casting de A Bigger Splash de Luca Guadagnino (2015) : l'unique Tilda Swinton, qui interprète ici pas moins de trois rôles, dont celui de Madame Blanc, Héléna Markos et celui du Dr Jozef Klemperer. Pour la petite anecdote, Tilda Swinton est allée jusqu'à créer un alter ego du nom de Lutz Ebersdof pour la création de ce personnage. 

Quoi qu'il en soit, s'il y a bien un élément qui a frappé les spectateurs c'est l'extrême différence entre les deux films, soit l'oeuvre originale de 1977 et sa réécriture de 2018. Effectivement, l'oeuvre s'applique dès son ouverture à se différencier de son prédécesseur. Ainsi, si le premier nous offrait dès son entrée un climax sanguinolant et spectaculaire, doté d'une ambiance mystérieuse et d'un spectre visuel coloré, celui-ci s'ouvre sur des teintes ternes, plus réalistes, et ne propose pas de meurtre ultra violent, ça non, bien que l'ambiance mystérieuse soit bien présente. Par la suite, le film continuera sans réelle "action", dévoilant quelques brefs éléments mystérieux et montrant quelques scènes violentes par-ci, par là. Le film préfère se focaliser sur la caractéristique de ses personnages, les dialogues et approfondir la mythologie de la trilogie originale, avant de nous offrir un climax lors de son final.
Le film est structuré en 6 actes et un épilogue, un carton introductif clarifie cet aspect narratif aux spectateurs dès son entrée, avant d'insister légèrement sur la location où l'histoire se déroulera et par conséquent son époque : "set in divided Berlin" / "dans le Berlin divisé".  Encore une fois, en contrario de l'oeuvre de base qui situe son histoire dans un Berlin abstrait, dans un univers de conte horrifique, effaçant les frontières spatiotemporelles, aussi dans le Suspiria de 1977, il s'agit de danse classique là, où, dans la réécriture, il est question de danse contemporaine. La chorégraphe Mme Blanc dit : " Il y a deux choses que la danse ne sera jamais plus : belle et joyeuse. Aujourd'hui, nous devons briser le nez de chaque belle chose. " Chacune à leur manière, les deux oeuvres filmiques intitulées Suspiria sont étranges et uniques. Seulement, le Suspiria de 2018 va aussi lorgner du côté d'une autre référence de l'étrange, le chef d'oeuvre Possession d'Andrzej Żuławski de 1981. En effet, les deux oeuvres inscrivent leurs histoires dans le Berlin divisé, meurtri et s'en servent comme contexte à des histoires mystiques, emplies de métaphores. Effectivement, si le Suspiria, premier du nom, pouvait se montrer difficile à cerner dans certains aspects, sa réécriture n'est pas en reste non plus. Alors, le remake de Suspiria gloubi-boulga sans nom ou oeuvre ésotérique et symbolique complexe ? 

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Suspiria (2018)

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Possession (1981)

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Suspiria (2018)

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Possession (1981)

Déjà, nous pouvons repérer qu'il y a une forte portée symbolique dans l'oeuvre, ainsi la représentation de l'oeil omniscient, donc qui voit tout au travers d'un livre sur la Franc-Maçonnerie ou sur un billet de dollar Américain, illustre l'idée du contrôle par le biais de la connaissance. La main est le deuxième symbole majeur représenté, c'est la partie du corps choisie par Susie, et de nombreux gros plans sur celles-ci sont effectués à plusieurs reprises dans le film, en langage maçonnique, la main représente la continuité de la pensée, c'est celle qui exécute la pensée, donc représente les actes liés aux idées. 

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À ces symboles ésotériques, s'ajoutent des thématiques fortes, la mise en contexte du film, se situant à Berlin en pleine guerre froide (pour cause de la lutte entre les idéologies communistes et capitalistes) après la Seconde Guerre mondiale marquée par l'idéologie nazie, plus l'hégémonie de l'idéologie féministe ultra présente au sein de l'école de danse de la Markos Tanz Company, et bien sûr la dissidence entre les Markosites et les Blancites au sein de la sororité de sorcières, plus l'évocation du passé Amish de Susie, abordant l'idéologie religieuse. Donc la thématique de la politique et des idéologies est le réel propos du film. 

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Traduction : "Dans cette compagnie, nous comprenons entièrement l'importance de l'autonomie financière pour une femme"

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Traduction : "Chut. Elle voulait vivre ses convictions. Qui n'admire pas cela ?"

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Traduction : " Les Amish se sont séparés des Mennonites au XVIIème siècle. Ils avaient peur que les Mennonites deviennent trop libéraux. "

Selon moi, Suspiria est une oeuvre qui traite de la décadence et de l'abus de pouvoir, mais aussi de la dangerosité des idéologies, lorsqu'elles sont poussées à leurs extrêmes. Par exemple, Berlin est divisé pour cause d'une guerre politique qui oppose le communisme au capitalisme, l'idéologie nazie a engendré l'Holocauste, l'extrémisme religieux est aussi très dangereux. Par exemple dans le film, nous pouvons voir, par l'intermédiaire de flashbacks, lors d'une des séquences de cauchemar de Susie, le châtiment corporel pour punir la masturbation et le féminisme peut conduire au mépris, voire la haine envers les hommes. Au sein de la sororité de Sorcières, nous pouvons voir que le personnage de Madame Blanc représente la sagesse, elle effectue toujours les choix les plus justes, bien que la transmission des pouvoirs d'une danseuse à une autre se fasse toujours à la condition du sacrifice de la personne. C'est ainsi que fonctionne la magie, mais Madame Blanc ne cause jamais de souffrance ou de morts inutiles. Contrairement à Markos, qui règne par l'intermédiaire de la terreur, abusant du pouvoir pour asseoir son autorité et exigeant que les autres se sacrifient pour qu'elle puisse survivre, elle compte posséder le corps de Susie pour ne pas mourir, tout en mentant sur son identité puisqu'elle prétend être la Mère Suspiriorum qui, comme évoquée par le personnage du Dr Klemperer, est l'une des trois mères "perdues dans le temps, pré-datant toutes les inventions chrétiennes. Pré-Dieu, Pré-Diable. "

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Traduction : L'amour et les manipulations partagent leurs maisons très souvent. Elles sont fréquemment associées"

Le personnage du Dr Klemperer permet d'approfondir l'aspect mythologique de l'oeuvre puisqu'il fait avancer le récit. Mais il a aussi une dimension symbolique beaucoup plus importante puisqu'il est la personnalisation même des conséquences des idéologies extrêmes. Il est effectivement seul et vit péniblement la perte de sa femme qui est morte dans un camp de concentration nazi, il sert aussi de "témoin innocent" à la messe noire qui le laissera complètement traumatisé. Son aspect fébrile renforcé par sa vieillesse, mais aussi sa grande sensibilité (il est très attaché à la mémoire de sa femme) souligne la profonde injustice des conséquences désastreuses des idéologies et de l'exercice du pouvoir sur les personnes et la population. 

Dans sa structure narrative, le film laisse deviner des éléments subtils sur son twist final, car lors de la messe noire, nous apprenons que Markos qui prétend être l'incarnation de la mère Suspiriorum, est un imposteur, puisque Susie est la véritable mère Suspiriorum, qui revient pour rétablir l'ordre dans la sororité et lève le voile sur les impostures. Elle libère les personnes qui ont souffert des répressions et punit les coupables, donc Markos et ses partisantes. Dans les séquences oniriques, plusieurs symboles, qui dans le lexique cinématographique renvoient à l'identité, tel que le miroir ou encore le masque. Lors d'un de ses cauchemars, Susie hurlera : "I know who I am ! " / " Je sais qui je suis ! " laissent présager au travers de cet aspect identitaire que Susie est la véritable incarnation de la mère Suspiriorum.

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Un autre aspect thématique présent dans le film traite le sujet de la possession d'un individu par une communauté idéologique : Les Amish, la politique (la thématique des camps de concentration, la séparation de Berlin en deux) et la sororité de sorcières dans laquelle Markos incite Susie à : "Rejeter la femme qui t'a portée. Pense à cette fausse mère maintenant et rejette-la. Tu as la seule mère dont tu as besoin ici. Mort aux autres mères, répètes-le !", mis en opposition avec le début du film, dans lequel un tableau dans la maison de la famille Amish affiche : "Une mère est une personne qui peut prendre la place de toute autre, mais dont la place ne peut être prise par personne d'autre. "

Suspiria se termine sur un gros plan du mur de la maison du Dr Klemperer sur lequel est gravé son initial avec celle de sa femme, entouré d'un coeur ; pouvant signifier qu'en opposition aux idéologies extrêmes et oppressantes, la pureté des sentiments et de l'amour est la seules chose réellement valable ; livrant ainsi un final sage et positif (l'ordre est rétabli dans la sororité de sorcières, avec le recul historique nous savons que la scission de Berlin connaîtra une fin et le soleil apparaît pour la première fois dans le film), mais aussi mélancolique (aspect renforcé par la musique) et nostalgique (rappel d'un amour passé, dans un temps qui semblait plus léger, contrairement à notre temps actuel).

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Au niveau des références, Suspiria présente la musique Total Eclipse de Klaus Nomi. Lors d'un passage, cette musique évoque l'explosion nucléaire dévastant la vie et l'humanité. Vu le contexte historique dans lequel se situe l'oeuvre, il est pertinent de noter que la frayeur de l'attaque nucléaire en raison de la guerre qui opposait le communisme au capitalisme, va aussi dans le sens d'analyse des conséquences de la décadence du pouvoir et de l'extrémisme des idéologies (politiques). Dans les références visuelles, certains plans évoquent Sleeping Beauty - Clyde Geronimi (1959), mais aussi Mother! Darren Aronofsky (2017).

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Mother!

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J'en profite pour souligner le fait que depuis 2017 (avec Mother!), des grosses productions Américaines semblent encourager la création d'oeuvres cinématographiques hors du commun/étranges et c'est une très bonne chose, les deux films ont été sélectionnés à la Mostra de Venise de 2017 pour Mother! et de 2018 pour Suspiria. Je dirai aussi qu'à sa manière le Suspiria de 2018 a réussi à proposer une réécriture intéressante, en se servant de la mythologie d'une oeuvre originale pour illustrer un propos différent avec des choix de mise en scène et de storytelling radicalement opposés.

Note : 20/20

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