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Genre : Drame, historique, propagande

Année : 1926

Durée : 1h27

 

Synopsis :

Durant l'hiver 1905, lors de la Révolution russe, une femme, forcée de prendre parti lors d'une grève, doit choisir entre la fidélité qu'elle éprouve pour son mari, corrompu par les patrons afin d'obtenir son soutien, et son fils bien-aimé, un travailleur qui sympathise pour la cause des grévistes.

 

La critique :

Après avoir chroniqué une série de 3 films dont il fallait se creuser la tête pour trouver l’inspiration et faire du remplissage sous peine de pondre une chronique de 12 lignes, je me suis dit que, en compensation de tout ceci, il serait amusant de jouer une fois de plus au puriste en chroniquant un film rarissime, peu connu et pour le moins exigeant en la matière. Mon choix s’est vu se porter sur l’obscur cinéma muet russe (cliché quand tu nous tiens...) dont certains ont souvent tendance à minorer son influence alors qu'il contient des pellicules ayant influé sur le langage cinématographique même. A juste titre, il est considéré comme l’un des plus importants du cinéma européen, en dépit d’une énorme tare dans ses débuts. Lors de la période tsariste, près de 2000 films sont réalisés mais parmi ceux-ci, seulement 10% ont survécu car les copies nitrate étaient en mauvaise état sans parler de la piètre estime accordée à ces productions qui ne furent pas conservées. Un véritable génocide !
A cette première période, suivra la fameuse période soviétique voyant émerger un cinéma d’Etat extrêmement bien financé et valorisé même si, vous vous en doutez, la censure était très forte. Il s’agissait pour le pouvoir de fournir un cinéma social en accointance avec la pensée de Lénine disant que le cinéma est, de tous les arts, le plus important pour nous. Le cinéma devait être une œuvre d’art révolutionnaire glorifiant le régime communiste.

Dans les années 20, on assiste à la naissance de films qui obtiendront par la suite le statut de grands classiques du cinéma russe tel L’Homme à la Caméra de Dziga Vertov fier de son avant-gardisme concernant un cinéma-œil filmant le montage en mouvement. Bien sûr, on n’omettra pas de citer La Grève, Le Cuirassé Potemkine et Octobre de Sergueï Eisenstein. Dans un registre, peut-être, un peu plus confidentiel, Alexandre Dovjenko a marqué lui aussi de son empreinte le cinéma soviétique avec des titres comme Arsenal. Reste désormais Vsevolod Poudovkine (félicitations à vous si vous arrivez à citer son nom la première fois sans faute) qui peut également se targuer d’avoir rejoint les panthéons des incontournables, bien que sa popularité actuelle hors Russie ne soit guère enthousiasmante. C’est donc le cas de La Mère qui suscitera notre intérêt.
Œuvre pour le moins importante, elle fut une commande du gouvernement soviétique afin de célébrer le vingtième anniversaire de la Révolution avortée de 1905. Forcément, il en découlera un très grand succès populaire.

 

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ATTENTION SPOILER : Durant l'hiver 1905, lors de la Révolution russe, une femme, forcée de prendre parti lors d'une grève, doit choisir entre la fidélité qu'elle éprouve pour son mari, corrompu par les patrons afin d'obtenir son soutien, et son fils bien-aimé, un travailleur qui sympathise pour la cause des grévistes.

Si La Grève et Le Cuirassé Potemkine sont, sans aucun doute possible, les métrages de propagande soviétique les plus proverbiaux, attention à ne pas minorer l’impact de La Mère dont les accointances sur la promotion de la gloire du prolétariat sont flagrantes, rendant ainsi allégeance au régime communiste d’époque, suite à la fameuse Révolution russe et donc la naissance du régime soviétique. Dans le film, il est également question d’un contexte trouble et hostile aux ouvriers véritablement exploités par un patronat tout puissant semant la pauvreté et la rancœur parmi ceux-ci. Au vu de cette condition, on en arrive à ce que certains en viennent à être corrompus par les patrons dans le but d'amoindrir voire même de réduire au silence une hypothétique révolte naissante.
On peut aussi postuler que ces ouvriers à la solde tentent de s’attirer des faveurs, ainsi qu’une éventuelle protection. De fait, de flagrantes disparités sont observées, brisant d’emblée le concept de solidarité tant scandé par le communisme. D’un côté, un groupe d’hommes à la morale annihilée au grand capital, de l’autre une troupe désireuse d’améliorer sa condition existentielle rythmée par l’austérité. Il est donc question d’un espoir désiré par une masse aspirant à de meilleures conditions de travail, une protection sociale et la fin de l’esclavagisme moderne.

Au sein d’une même famille, le patriarche, idiot utile du patronat, et son fils, aspirant à la grève, vont s’opposer dans une confrontation brutale. Mieux encore, à travers ce microcosme, Poudovkine relate un conflit de génération dont les visions politiques sont drastiquement éloignées l’une de l’autre. La mentalité rigoriste du père s’oppose à un idéal d’émancipation que partage sa descendance. Certes, la révolte ne se fera pas qu’avec des jeunes mais il est assez intéressant de constater la chose. Niovna va se retrouver alors devant un cas de conscience, sommée de choisir entre deux idéologies antagonistes, vectrices de tensions père-fils. Abusée par les fausses promesses de la police, elle révèle la cachette d’armes de son fils dont les intentions de mener une révolte ouvrière sont désormais tout à fait fondées. Et quel meilleur endroit pour symboliser le berceau d’une révolte que d’opter pour la prison où Pavel a été incarcéré ? Inutile de préciser que sous ce régime, les prisons n’étaient pas des établissements 5 étoiles et se symbolisaient avant tout par la saleté, la vétusté et finalement l’inconfort permanent.

 

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La Mère va témoigner d’une prise de conscience politique face à l’exploitation et l’injustice en traitant du sort de ces parias de la société emprisonnés parfois juste pour ne pas partager les idéaux du pouvoir en place. Une marche de soutien pour la libération de Pavel mettant en lumière la solidarité primée, l’union du prolétariat, le pouvoir du peuple prêt à s’allier pour défendre ses idées. « Je préfère mourir debout que de vivre à genoux », tel est le paradigme pouvant au mieux définir La Mère. Cette séquence d’une grande intensité verra le pouvoir brimer dans le sang cette marche populaire en tirant sur la foule. On en arrive à un semi-happy end, loin de l’extrême manichéisme des deux pellicules susmentionnées de Eisenstein où le communisme ressortait triomphant.
Ici, le communisme est réprimé par une extrême violence où le tir à vue ne cible aucun fauteur de trouble, juste des malchanceux ayant eu la mauvaise idée de se retrouver face à la bouche du canon. Quand bien même, la fin se pare d’une certaine touche de lyrisme, on ne peut réfuter une très légère tonalité pessimiste. Indubitablement, le communisme n’est pas ce mouvement politique invincible. Il est assez surprenant de réaliser que si le parti-pris est évident, commande du gouvernement soviétique oblige, la dimension propagandiste en est allégée, optant avant tout pour le réalisme. Les révolutions ne sont pas systématiquement conquérantes.

Outre ce choix purement idéologique, on décèle de nettes divergences entre le cinéma de Eisenstein et de Poudovkine dans le choix de mise en scène. On se souvient des larges plans sur les mouvements de foule, ou encore de cette façon de filmer flirtant quelque peu avec le documentaire d’époque. Avec Poudovkine, la mise en scène voit un rythme alternant entre rapidité, parfois même frénétique, et des phases plus lentes. Pour la petite info, le réalisateur déterminait la durée de chaque plan dès l’écriture du scénario, allant même jusqu’à user de formules mathématiques.
Ne me demandez pas lesquelles, je n’en sais strictement rien ! Dernier point frappant, alors que Eisenstein ne mettait pas en avant de personnages principaux, le peuple étant le seul et unique acteur sans distinction d’importances inter-individuelles, Poudovkine implique plusieurs acteurs principaux, professionnels qui plus est, renforçant de fait la qualité globale de l’interprétation.

 

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Si nous nous redirigeons sur l'aspect visuel, on en revient à, comme dit avant, à quelque chose d'un peu plus conventionnel mettant de côté les larges plans de foule pour filmer de manière plus rapprochée les personnages. Les plans rapprochés sur les visages des individus témoignent de leurs états d'âme, de leurs humeurs et de leurs pensées. L'exemple le plus emblématique étant la première image de la chronique traduisant avec panache la tristesse d'une mère rongée par le regret. Niveau son, c'est pas mal du tout dans les sonorités. De plus, elle suit le rythme de mise en scène, s'intensifiant dans les moments plus dynamiques et s'amenuisant dès que la tension redescend. Maintenant, sachant qu'il s'agit d'un film muet, l'interprétation officiera forcément dans le théâtral mais, point important à préciser, on ne retrouve pas ce jeu d'acteur surjoué comme on pouvait le voir dans l'expressionnisme allemand en ce temps. On se félicitera de la superbe prestation de Vera Baranovskaya dans le rôle de cette femme éplorée. Le reste du casting se composera de Nikolaï Balatov, Ivan Koval-Samborsky, Anna Zemtsova et Alexandre Tchistiakov. A noter que le réalisateur lui-même incarnera le rôle de l'officier de police.

En conclusion, il est plus qu'évident que La Mère est une franche réussite du cinéma soviétique. Si le fond propagandiste est omniprésente, symbolisé par le peuple opprimé et persécuté, il en revient à être plus pondéré par la suite. On se plaît à suivre la tragédie d'une famille prolétaire comme tant d'autres frappée par les ambitions trop élevées d'un des membres désireux de mettre fin à l'oppression patronale. En ce sens, le film se pare d'un cheminement scénaristique cohérent, allant toujours à l'essentiel. Maintenant, La Mère est un film victime de son époque, en ce sens où il n'arrive plus à susciter l'envie et l'attraction du peuple actuel depuis l'émergence du cinéma parlant et/ou hollywoodien, sans compter la nouvelle mode des séries. Du coup, bien que ça soit de pisser dans un violon de le dire, la difficulté d'accès est bien là. Il pourra se faire ressentir comme un récit désespéré captivant ou un chemin de croix long, lent et douloureux si l'on n'adhère pas au cinéma muet. Pas de demi-mesure possible.
A noter pour les intéressés que le film est disponible dans son intégralité en VOSTA sur YouTube vu qu'il me semble qu'il est désormais tombé dans le domaine public. Pas sûr de ce que j'avance mais vu la date de sortie... Dès lors, je ne peux que fortement conseiller aux cinéphiles aventureux et ouverts d'esprit de tenter l'expérience, ne fut-ce que par intérêt culturel. 

 

Note : 16/20

 

 

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