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Genre : Drame, guerre

Année : 1969

Durée : 2h25

 

Synopsis :

France 1942. Gerbier, ingénieur des Ponts et Chaussées est également l'un des chefs de la Résistance. Dénoncé et capturé, il est incarcéré dans un camp de prisonniers. Alors qu'il prépare son évasion, il est récupéré par la Gestapo.

 

La critique :

Il est une réalité assez frappante à notre époque qui est le manque de considération d'une partie du peuple français pour son propre cinéma. Invectives en tout genre, sarcasmes mal placés, généralisations à outrance, autant d'observations résultant d'un manque flagrant de culture (ou d'envie de se cultiver). Moi de même, à l'époque, j'avais des à priori sur le cinéma français que je voyais comme mou, morne et chiant. Après m'être fait incendier (à juste titre !) sur un blog à cause de mon argumentation risible, face à ma flagrante méconnaissance, il était plus que nécessaire de pallier à ce grave problème. Ainsi, ma découverte du cinéma français, hors des traditionnels Louis de Funès, coïncidait avec mes premiers balbutiements dans le glorieux monde du cinéma. Des débuts qui démarrèrent sur les chapeaux de roue via toute une série de classiques tels que Les Yeux Sans Visage et Les Diaboliques, de réalisateurs tous plus géniaux les uns que les autres (si tu me lis de l'au-delà Eric Rohmer..).
En quête des grands classiques, il ne fallut pas bien attendre longtemps avant de rencontrer L'Armée des Ombres, signé Jean-Pierre Melville, soit l'un des cinéastes majeurs de la Nouvelle Vague française que je craignais tant dans des temps immémoriaux. Une adaptation du roman éponyme de Joseph Kessel, authentique résistant. Comme une évidence, la France peine avec l'originalité. Je pense que nous avons suffisamment disserté avec le cas du film d'horreur et celui de science-fiction. Je pense que nous avons également abordé plus qu'il n'en faut la bulle économique qu'est le cinéma français. 

Je m'avancerai, de fait, à dénoncer un certain dédain envers le film de guerre, à mon sens pas suffisamment exploité alors que ce n'est pas les thématiques qui manquent. Peut-être les douloureux souvenirs de la WW2 et de la guerre d'Algérie ravivant la honte et un dérangement rémanent. Dans tous les cas, nous ne sommes pas là pour faire les chouineuses à accuser la France de son passé. Vous aurez vite compris qu'il n'est pas facile de recenser 50 films de guerre français. Les inconscients citeront, peut-être, en premier lieu La Rafle mais je ne tiens même pas à en parler davantage. Les coeurs légers parleront du sympathique La Grande Vadrouille quoique très éloigné du véritable film de guerre où se mêle avant tout le sang, la désolation et la souffrance. En l'occurrence, je ne déchargerai pas une tenace rancoeur sur cette orientation voulue, au contraire des films propagandistes comme les américains savent en réaliser à la perfection. Bref, ces deux films sont à ma grande tristesse ceux que le grand public citera le plus souvent en premier, au grand dam d'incontournables pour tout cinéphile qui se respecte tels que Nuit et Brouillard, La Grande Illusion ou Le Vieux Fusil pour les plus connus.
En creusant un peu plus, les plus explorateurs décèleront R.A.S., Les Croix de Bois et 20 Ans Dans les Aurès. Indiscutablement, L'Armée des Ombres boxe dans la première catégorie, s'auréolant d'une réputation culte et ce, malgré quelques déboires de tout premier ordre que je citerai juste en-dessous.

 

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ATTENTION SPOILERS : France 1942. Gerbier, ingénieur des Ponts et Chaussées est également l'un des chefs de la Résistance. Dénoncé et capturé, il est incarcéré dans un camp de prisonniers. Alors qu'il prépare son évasion, il est récupéré par la Gestapo.

Le premier plan fixe signera déjà les désagréments notoires que rencontrera Melville, celui d'une troupe allemande jouant du tambour place de l'Etoile et avançant inexorablement vers nous, plus que jamais menaçante. La tradition voulait qu'aucun acteur ne pouvait porter l'uniforme allemand sur l'avenue. Rapport évident aux cicatrices de la guerre plus que jamais prégnantes. Le réalisateur, Vincente Minnelli, en avait fait les frais pour Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse auquel il dût malheureusement renoncer. Ainsi, L'Armée des Ombres représente une sorte de triomphe pour la liberté cinématographique et cette envie d'aller de l'avant.
Pourtant, les ennuis ne sont pas derrière en raison d'une date de sortie dans une France contestataire, face aux incertitudes politiques de demain initiées lors de l'après mai 68 qui vit la destitution du général De Gaulle et avec lui le gaullisme, soit un ordre qu'il fallait abattre. Le film réveilla les douloureux souvenirs (ne parlons pas de réminiscences) de l'Occupation et avec elle un pays jadis fracturé, plus divisé que jamais. Les critiques accusèrent l'indéfectible fidélité de Melville pour De Gaulle sans faire preuve, bien sûr, de recul. Accusé d'être un produit gaulliste, quand bien même il quitta brusquement ses fonctions quelques mois avant la sortie du film en raison des troubles sociaux, cela ne l'empêchera pas de jouir d'une belle popularité en salles, même si des critiques parfois négatives (coucou les Cahiers du Cinéma) venaient ternir le tableau.

Fort heureusement, les choses ont bien changé à notre époque, à un point où, outre le fait d'être cité comme l'un des meilleurs films de guerre français, il est hérissé parmi les grands classiques de l'Hexagone. Au final, peu sont les pellicules à avoir traité de la fameuse Résistance, pourtant passionnante. Pour aller à l'essentiel, L'Armée des Ombres ne suit pas une unique trajectoire linéaire, allant d'une situation A de début à une situation B finale. Il n'y a pas de trame globale mais plutôt une succession d'épisodes reliés entre eux par des ellipses du plus bel effet. Une chose est sûre, c'est une plongée ultra réaliste au beau milieu de la zone d'ombre, celle qui se terre, tout en se battant avec furtivité. Si les situations sont différentes d'un moment à l'autre, elles mettent en scène les mêmes personnages clés impliqués dans des actes qui pourraient leur faire valoir d'être fusillés sans ménagement.
Réceptions de transmissions radios, espionnages, assassinats politiques, telle est la vie semée d'embûches de toutes ces personnes, hommes comme femmes, à avoir prêté allégeance envers un patriotisme dur comme le roc. Pour ceux-ci, leur fidélité à la nation est totale et ils n'hésitent pas à avoir recours au sacrifice s'il peut permettre de faire avancer la noble cause du combat contre les allemands, toujours guidé par un idéal libérateur les boutant hors des frontières. 

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Car L'Armée des Ombres est un film véritablement fascinant quand on se lance dans une analyse accrue de la représentation de ce microcosme combatif, frénétique, enragé même. Leur loyauté est totale, tout ressenti nihiliste est proscrit et aucune peur ne doit prendre le pas sur leurs actes, sous peine de ruiner toute potentielle réussite. Pourtant, aussi respectable soit la Résistance, celle-ci ne fait pas de cadeau, se tient à un plan conçu de manière chirurgicale où il est indispensable d'éliminer tout imprévu, tout "bug" potentiellement dangereux. Je ne vous ferai pas un dessin des méthodes encourues pour détruire ce risque. On en aura une brillante représentation face à ce jeune, étranglé sans ménagement, sans quelconque remords, sous le regard impassible des résistants parmi lesquels le héros, Philippe Gerbier. L'idéologie à laquelle ils se réfèrent se base sur des codes clairs et parfaitement définis, quand bien même la finalité en est abominable. Il n'y a aucune forme de glorification de ces hommes, aucune volonté de les héroïser. La réussite de leur mission, et ce quel qu'en soit le prix.
Tel pourrait être le credo d'un groupement d'âmes errantes forcées contre leur gré à annihiler toute humanité en elles. Ainsi, la Résistance se pare d'une certaine ambiguïté en son être, créant en nous un cas de conscience.

D'un côté, on ne peut s'empêcher d'être admiratif des risques pris afin de se battre contre le nazisme. De l'autre, on est déboussolé par les méthodes expéditives n'épargnant pas même les proches, compagnons de toujours. Un nazisme revêtant une forme originale symbolisée par une seule entité. Il n'y a pas de personnalités importantes et/ou ressortant du lot. Leur identité est commune, pas de nom, pas d'histoire, juste les bottes, un uniforme et un képi sur lequel est greffé le svastika. On ressent constamment ce climat de noirceur proprement glaciale, presque tétanisante, amplifiée par ces regards persistants, ces silences pesants. Difficile de réaliser qu'aucune interdiction n'est de mise car une interdiction aux moins de 12 ans n'aurait pas été usurpée.
J'en reviens à la scène de l'étranglement mais aussi à la mythique scène des prisonniers obligés de courir pour le plaisir des allemands désireux de les fusiller en s'amusant. Puis, on ne pourra fermer les yeux sur une dernière séquence achevant L'Armée des Ombres dans le plus grand chaos. 

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L'austérité record du métrage proviendra aussi pour beaucoup de son image très sombre, brumeuse, où les couleurs grises et ternes agressent le cinéphile mis mal à l'aise devant un résultat qui ne transparaît pas la moindre once de sympathie ou de réconfort. Pourtant, n'allez pas croire que l'esthétique est moche. Bien au contraire, elle est admirable. On se plait à se rincer l'oeil sur les superbes plans du camp d'enfermement au début ou de ces paysages urbains oppressants, sans oublier cette nature si hostile. Un choix entièrement voulu en accord avec le désespoir incrusté dans tous les pores de la peau de nos hommes. Je ne débattrai pas 100 ans sur la partition musicale qui est du même niveau que l'image. Enfin, les acteurs feront preuve d'une prestation tout en finesse dans cette grande tristesse qu'ils tentent tant bien que mal de réfréner pour réussir leur devoir.
A ce petit jeu, Lino Ventura crève l'écran dans les oripeaux de Philippe Gerbier. Pour la petite info, les échanges entre Ventura et Melville étaient réduits au minimum, les consignes du réalisateur envers son acteur principal transitaient par l'intermédiaire d'un assistant. La raison ? Tous deux étaient en froid depuis un malentendu survenu sur le tournage de Le Deuxième Souffle mais un contrat obligeait l'acteur à tourner une seconde fois avec Melville. Le restant du casting, de prestige avouons-le, n'aura pas à rougir avec Simone Signoret, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel, Paul Crauchet, Christian Barbier et Claude Mann pour les principaux.

Je crois qu'il est inutile de ratiociner davantage sur l'importance cinématographique que représente L'Armée des Ombres tant en terme historique qu'en terme de leçon de cinéma dont il n'usurpe aucunement sa réputation de grand classique. Bouleversant en tout point, il traite avec beaucoup de maturité du destin de ces hommes de l'ombre, ou dirais-je plutôt cette armée de l'ombre dont le voyage sera sans issue pour la plupart d'entre eux. On ne peut qu'être pris d'admiration et déverser tout notre panégyrisme devant cette détermination sans failles, cet amour sans bornes pour leur patrie qu'ils défendront même si le bout du tunnel sera leur mort inéluctable.
Perturbant à plus d'un titre, j'en reviens à encore me poser cette question du pourquoi du tout public au vu de l'acrimonieuse obscurité du titre bon à foutre le bourdon à un croque-mort. Aux, j'espère, rares contempteurs du cinéma français qui me liront, voici l'exemple phare d'une prouesse typiquement française à savourer dans toute sa beauté la plus inhumaine, où jamais encore la souffrance n'avait tant été glaciale.

 

Note : 18/20

 

 

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