Autopsie_d_un_meurtre

Genre : Policier, drame, thriller

Année : 1959

Durée : 2h40

 

Synopsis :

L'avocat Paul Biegler reçoit un coup de téléphone de Laura Manion lui demandant d'assurer la défense de son mari. Le lieutenant Frederik Manion a tué un propriétaire de bar qui avait violé sa femme. Biegler accepte de le défendre. Le procès commence et la vérité a du mal à émerger, d'ailleurs les avocats et les juges, s'affrontant dans des batailles juridiques, en sont en réalité peu soucieux.

 

La critique :

Après cette tétralogie épouvantable de 4 ignominies de compétition, du moins les deux dernières, il était plus que temps, psychologiquement, que j’en revienne à mon genre de prédilection, du moins temporairement, à savoir le cinéma, je dirais accessible. Donc non, je n’ai pas encore basculé définitivement du côté obscur. Dès lors, je vous épargnerai mon laïus sur tout le bien que je pense du cinéma en noir et blanc qui revient une fois de plus sur le blog avec un cru de choix signé Otto Preminger. Par le passé, Cinéma Choc a eu le privilège de vous présenter ce cinéaste, ma foi quelque peu négligée actuellement, avec le captivant thriller psychologique du nom de Bunny Lake A Disparu, jugé comme son dernier métrage significatif avant de s’embarquer sur une pente déclinante.
Reconnu avec Laura, un film noir sortant dans une époque propice à ce genre et qui permettra de s’ériger sur le devant de la scène. Le Mystérieux Docteur Korvo, Marx Dixon, détective permettent d’asseoir sa notoriété. Se dirigeant ensuite comme producteur indépendant, il voit là une brillante occasion de se défaire des pressions des producteurs en abordant une série de thèmes sensibles tels que la drogue, la création de l’état d’Israël et un procès pour viol via Autopsie d’un Meurtre qui bénéficiera de mes faveurs. Le scénario est tiré du roman écrit par le juge John D. Voelker à partir d’un meurtre réel commis en 1952 à l’auberge Lumberjack de Big Bay dans le Michigan. De quoi calmer les personnes facilement impressionnables par la sauvagerie humaine.

A sa sortie, le film fait parler de lui et les critiques sont contrastées. Tout d’abord, aussi étonnant que cela puisse paraître, le film est victime du couperet de la censure. La raison aussi stupide que puritaine se réfère aux mots « slip » et « spermatogenèse » cités plusieurs fois, ce qui choque à l’époque. En France, le film réalise moins de 500 000 entrées, la raison évoquée étant que le public n’ait pas compris certaines subtilités des lois américaines encore inconnues en France à l’époque. Fort heureusement, les critiques spécialisées dévoilent un panégyrique non dissimulé suivi d’une nomination aux Oscars à 6 reprises dans les catégories meilleur film, scénario, photographie, une nomination pour l’Oscar du meilleur acteur pour James Stewart et second rôle pour Arthur O’Connell et Georges C. Scott.
Malheureusement, aucune récompense ne sera attribuée. Il serait inutile de citer toutes les nominations au risque de faire un paragraphe de 147 pages donc on se contentera de citer 2 récompenses d’importance remportées à savoir le Grammy Award de la meilleure bande originale et le NYFCC Award du meilleur scénario et du meilleur acteur pour James Stewart. A l’heure actuelle, bien que sa confidentialité notoire aux yeux du grand public soit là, il a su se hisser parmi les grands classiques du cinéma et particulièrement du film policier. Il n’en fallait pas plus pour jeter mon dévolu dessus.

Autopsie d'un meurtre 3

ATTENTION SPOILERS : L'avocat Paul Biegler reçoit un coup de téléphone de Laura Manion lui demandant d'assurer la défense de son mari. Le lieutenant Frederik Manion a tué un propriétaire de bar qui avait violé sa femme. Biegler accepte de le défendre. Le procès commence et la vérité a du mal à émerger, d'ailleurs les avocats et les juges, s'affrontant dans des batailles juridiques, en sont en réalité peu soucieux.

Comme le titre en atteste, c’est du côté du thriller judiciaire que nous allons nous diriger. Aussi bien lieu de crainte que de respect, le tribunal est aussi source de sévères acrimonies, remarques acides et véhémentes et protestations populaires d’une société ayant perdu foi envers la notion de justice bafouée par un laxisme indécent. Indéniablement, l’univers judiciaire est un domaine passionnant, source d’un potentiel inimaginable pour être traité avec grande intelligence. Alors quand un réalisateur émérite comme Otto Preminger à son apogée s’attelle à se baser sur une adaptation d’une affaire grave, l’attention ne peut être que de mise. Il est un fait qui me plaît tout particulièrement, qui est de partir d’un contexte d’une enfantine simplicité pour que naquisse une œuvre exaltante à être décortiquée avec grand intérêt. Contexte simple : une femme se fait violer par un barman.
En rentrant affolée chez elle, son mari apprend la nouvelle et dans une totale soumission à la loi du Talion, s’en va abattre de cinq balles l’agresseur avant d’aller se rendre à la justice. Premier constat inévitable, un questionnement interne se fait en tout cinéphile. Peut-on excuser l’acte de ce militaire ayant éliminé un nuisible de la société ou alors doit-il être condamné pour avoir enlevé la vie d’un nuisible ? Nul doute qu’un tel constat serait irrémédiablement source de la vindicte populaire. Déjà là, Autopsie d’un Meurtre s’adresse aux convictions soit humanistes, soit vengeresses de chacun.

 Le contexte présenté, le film pourra alors se diviser en deux parties distinctes. La première fera plus office de présenter les personnages, les lieux environnants, la description de l’affaire, ainsi que les débuts d’enquête personnels de Paul Biegler. Il est donc question de planter le décor afin que le spectateur puisse appréhender au mieux les divers paramètres tant topologiques que temporels. C’est dans la deuxième partie que les choses prendront leur envol pour dévoiler toute la puissance d’un second niveau de lecture riche en analyse. Frederik Manion, personnage censé être au cœur de l’affaire n’aura jamais vraiment cette chance de l’être, réduit à être assis sur le banc des accusés face à une justice brinquebalante dont la notion de vérité est pour le moins absconse.
En premier lieu, l’accusé n’est pas invité à parler, les avocats, tant de la défense que de l’accusation, sont les réels acteurs d’un procès déroulé comme un sketch. Et pour cause, le sort de l’accusé n’a en fin de compte que peu d’importance vu que le véritable enjeu dans cette affaire est le duel oratoire que se fourniront deux avocats dont la finalité est de gagner la mise et ainsi conforter sa réputation. Le juge de paix félicitera, avant que ne commence l’audience, l’adjoint du procureur du Roi de son prestige. Un exemple adéquat d’un système judiciaire acide et cynique dont l’unique but n’est donc pas le sort du suspect principal.

109236371_o

Dans Autopsie d’un Meurtre, la vérité n’est pas nécessairement là où on la croit. Les avocats jouent à une véritable partie d’échec, plaçant leurs pions là où il faut afin de tirer le jeu en leur faveur. La justice, ayant pour vocation d’être objective se transmue en un cirque émotionnel où chacun joue sur la morale de l’autre, influant sur sa personnalité. La vérité peut se voir comme une construction imagée de batailles rangées, de discussions âpres, de conflits d’intérêt et de témoignages équivoques et amphibologiques. L’un comme l’autre cherchant à malléabiliser cette vérité pour qu’elle soit en sa faveur. Le tribunal ne se gêne pas pour interférer avec le jury en leur demandant de ne pas tenir compte de certains points.
Dans l’absolu, aussi grande soit la justice, aussi poussée est sa défaillance vis-à-vis d’une insidieuse et vicieuse interprétation des faits et même des êtres soumis aux attaques verbales des avocats prenant parfois des proportions à la limite du blâme. Les témoins sont assaillis de questions versant clairement dans l’agressivité, toujours, au risque de me répéter, dans le but de faire éclater la vérité qu’ils veulent obtenir. Pire encore, Laura, la victime du viol, doit s’expliquer de celui-ci devant l’assemblée, raconter en détails l’acte minutieux qui l’a conduit jusqu’à être souillée. Sans aucune gêne, on « dissertera », si je puis dire, sur la spermatogenèse, donc le vagin de Laura sera décrit devant les avocats par le médecin.

De manière amusante mais révélatrice de beaucoup de choses, Otto Preminger élude volontairement l’enquête policière et même l’instant juste après le verdict final, un peu comme si ces passages étaient inutiles. Une enquête faussée dont seule importe l’accusation. Une enquête où les preuves et faits font moins la place que les intentions, les déclarations et les témoignages. Quelque part, en poussant l’analyse bien plus loin, on pourrait associer Autopsie d’un Meurtre avec 12 Hommes en Colère comme une parfaite complémentarité des deux s’assemblant si l’on voulait recréer un procès type bien plus cohérent. L’un s’actera uniquement autour du jugement devant la cour, l’autre uniquement sur le jugement en coulisses des jurés. Mais, au final, on ressort de là avec cet arrière-goût voulu de l’imperfectibilité du tribunal, en même temps que ce ressenti de n’avoir pas vu filer les 2h40 tant l’intensité était permanente. Certes, la première partie est purement ouverte mais la deuxième s’axe quasiment dans le huit clos où, bien entendu, c’est là que nous retrouverons le point culminant de la tension ne nous quittant à aucun moment.

24062-gallery-5-agenda-image

Et nous en arrivons, as usual, à l’habituel paragraphe consacré aux caractéristiques techniques du film car que serait cette chronique si nous ne touchions pas un mot de la superbe du noir et blanc propre à nous bercer nos jolies petites rétines ? On apprécie tout particulièrement cette constante de qualité entre les plans rapprochés sur les visages des personnes pour traduire au mieux leurs expressions faciales et l’admirable profondeur de champ. Les cadrages sont bien sûr impeccables mais vous deviez sans doute déjà vous en douter. Pour la petite info, le tribunal filmé est un véritable tribunal, et ce dans le but de rendre plus authentique le film.
La bande son est tout ce qu’il y a de plus correct et forcément, le billet ne saurait être de qualité si je n’abordais pas le cas de l’interprétation dantesque des acteurs principaux. James Stewart s’illustre avec brio en avocat friand de remarques acides et d’humour sarcastique. Lee Remick en femme double jeu nous fascine autant physiquement (ses yeux s’il-vous-plaît !!!) que psychologiquement. Ben Gazzara en lieutenant emprisonné arbore un visage étrange, dont la psychopathie n’en est pas si éloignée que ça. Il est à noter que Joseph N. Welch prenant les traits du juge Weaver est un véritable avocat à Boston. Brooks West tire aussi son épingle du jeu en avocat général mais l’une des palmes à octroyer est bien à George C. Scott tétanisant en Claude Dancer, soit l’assistant de l’avocat général qui aura tôt fait de prendre sa place en s’imposant avec un charisme absolument remarquable. Il va sans dire que la confrontation entre Paul Biegler et Claude Dancer peut s’illustrer comme tout bonnement inoubliable. 

Autant dire que c’est un peu le jour et la nuit entre la dernière chronique absolument imbuvable que je vous ai lancée avec amour en pleine poire. Comme quoi, pour me pardonner de cette infamie, rien ne vaut que de traiter d’un chef d’œuvre absolu et incontournable du cinéma où rarement la justice ne nous a autant rendu sceptique sur son mode de fonctionnement et sa philosophie loin d’une quelconque éthique. Même quand il s’agit de l’avenir d’un individu, voire de sa propre vie, l’individualisme et l’opportunisme sont là, juste dans un petit but passager de gloire qui n’a rien de glorieuse.
Preminger fait de son Autopsie d’un Meurtre un hymne à la réelle justice qui se doit d’être impartiale avant tout. Telle serait la règle numéro 1 à graver au fer rouge dans chaque brique de chaque tribunal. Plus de place à l’émotionnel et à la manipulation des foules ! Au vu du constat dressé de cette piètre justice des hommes, Autopsie d’un Meurtre aurait pu être nommé Autopsie d’un Système Judiciaire.

 

 

Note : 18,5/20

 

 

orange-mecanique   Taratata