Samourai

Genre : Drame, chanbara

Année : 1965

Durée : 2h03

 

Synopsis :

En 1860, Niiro, un samouraï sans maître, aspire à la gloire, mais, né de père inconnu, il ne peut se justifier d'une lignée favorable. Il tente de parvenir à ses fins en se mettant au service d'un clan et de ses alliés, mais ces derniers ambitionnent de tuer un haut dignitaire du Shogunat pour régner à sa place.

 

La critique :

Encore une fois, pour ne rien changer, il fallait bien que je revienne un jour ou l'autre à ce bon vieux cinéma japonais en noir et blanc, soit mon petit péché mignon envers lequel j'éprouve toujours un grand plaisir de vous chroniquer l'une ou l'autre oeuvre de ce macrocosme fascinant (pour peu que nous puissions étymologiquement employer ce terme). Bien évidemment, même si je vénère la sainte Nouvelle Vague japonaise, il ne faut pas toujours s'y cantonner dans la rédaction, d'autant plus quand il s'agit des chanbara, soit ces fameux films de sabre mettant en scène rônins et autres samouraïs. Trouvant ses origines dans le théâtre japonais traditionnel, le fameux kabuki, ils voyaient déjà une passion, antérieure au cinéma, du public. Les premiers du genre fleurissent déjà dès la naissance du cinéma japonais. Des réalisateurs acharnés comme Daisuke Ito contribuent au développement de la forme moderne du chanbara avec des films totalement inédits, extrêmement rares (voire même tout bonnement introuvables), dont l'un des plus connus (à sérieusement relativiser) est Le Journal de Voyage de Chuji, sorti en 1927. Il serait, cependant, vain et inutile de retracer à la perfection la naissance du genre, d'autant plus que le cinéma japonais des années 20 et 30 n'était pas réputé pour la conservation de ses films.
Toutefois, mentionnons que le début de la guerre en 1935 induisit une censure sévère interdisant les histoires pessimistes. C'est après la guerre que le chanbara renaît grâce surtout à Kurosawa et son mythique Les Sept Samouraïs
Mais bien sûr, si le grand public a souvent tendance à ne se focaliser que sur lui, gare à ne pas minorer certains autres dont l'impact n'en est pas moins tout aussi important. Masaki Kobayashi, Hideo Gosha ou Kihachi Okamoto, autant de cinéastes qui ont su donner leurs lettres de noblesse.

Une fois de plus, c'est le dernier qui va s'enorgueillir d'une chronique dans nos colonnes, avec le troisième et dernier film chroniqué sur le blog de son triptyque regroupant ses pellicules les plus célèbres. Abordé en premier lieu avec le splendide Le Sabre du Mal, Okamoto nous dépeignait un univers sombre, profondément torturé, aux antipodes de la sagesse du chanbara en démocratisant la violence pure. Impressions plus ou moins corroborées avec Kill, la forteresse des samouraïs, bien plus timoré mais d'un niveau de violence, néanmoins, plus élevé que la moyenne. C'est forcément à Samouraï (parfois appelé Samurai Assassin) de clore cette pseudo-trilogie.
Dès lors, vous m'excuserez de ne pas les avoir chroniqués dans l'ordre. La raison tient en une seule excuse, à savoir sa réelle rareté sur la Toile. Si vous pouvez vous l'offrir pour un prix oscillant entre 25 et 30€ sur Rakuten ou viser la cinquantaine d'euros sur Amazon, le téléchargement gratuit risque d'être une belle gageure pour l'obtenir. De nombreuses fouilles, des liens torrent inefficaces, des sites de streaming vantant un visionnage inexistant. J'avoue avoir abdiqué durant un temps, attendant sur mon site de torrent favori une hypothétique release, en vain. Mais contre toute attente, lors d'une autre recherche, c'est en m'enfonçant un peu plus que je tombais sur un site de téléchargement inconnu qui me l'offrait en VOSTA, moyennant quelques grosses gouttes de stress de peur de me ramasser un Trojan et une dizaine de malware. Il n'en fut heureusement rien. Enfin, je pouvais visionner le dernier fragment du triptyque !

Samourai (1)

ATTENTION SPOILERS : En 1860, Niiro, un samouraï sans maître, aspire à la gloire, mais, né de père inconnu, il ne peut justifier d'une lignée favorable. Il tente de parvenir à ses fins en se mettant au service d'un clan et de ses alliés, mais ces derniers ambitionnent de tuer un haut dignitaire du Shogunat pour régner à sa place.

Comme quoi la chance et l'acharnement auront été déterminants pour voir ce film être chroniqué sur Cinéma Choc. Malgré les noms derrière ce projet, il est tout à fait incompréhensible que cette oeuvre soit condamnée à une réelle confidentialité. Encore plus étonnant de savoir qu'il y a très très peu de sites français l'ayant abordé. Un fait qui ne peut que favoriser ce désir de le mettre en valeur sur l'Internet français. Qui plus est, en se penchant un peu plus sur le travail d'Okamoto, on se rend compte que ce métrage au nom témoignant d'une inspiration légendaire officie dans le registre peu commun des jidai-geki (= chanbara) violents. Autant être direct, la violence ne prend pas la forme d'un divertissement absurde destiné à rassasier l'appétence de spectateurs en manque de tripailles.
A l'instar de Kobayashi ou, dans un registre un peu moindre, de Tadashi Imai, c'est l'occasion pour lui de brosser une thématique classique mais toujours efficace qu'il reprendra avec érudition dans ses 2 chanbara suivants. Je veux bien sûr parler de ce célèbre code d'honneur du samouraï, appelé bushido, régissant l'existence et la morale du samouraï sans oublier toutes les lois gravitant autour. Comme vous devez sans doute le savoir, il est garant de l'éthique auquel ils doivent adhérer. Toute entrave pouvant mener au traditionnel seppuku pour les actes les plus graves. En l'occurrence, le monde qu'il nous est présenté par le biais d'une voix-off apparaît comme profondément déshumanisé où, une fois de plus, le bushido a été relégué au rang de torchon par des samouraïs hypocrites et tourmentés. 

Indubitablement, ce code d'honneur a été vidé de toute son essence pour ne satisfaire plus que les bas instincts et intérêts personnels de tout un chacun. Et à ce petit jeu, tout le monde en prend pour son grade entre la hiérarchie toute puissante s'accrochant à ses privilèges et des samouraïs emplis d'orgueil, de haine et d'égoïsme. Nous sommes alors ici dans les derniers temps de l'ère des samouraïs avant que le Japon moderne ne pointe le bout de son nez témoignant déjà de l'apparition de l'individualisme et de la chute des règles sacrées immuables et ancestrales. Comme le synopsis l'indique, il y a une fracture totale entre les hauts dignitaires et les samouraïs.
Il ne semble n'y avoir plus aucune communication possible si ce n'est complots et trahisons comme en attestera la conspiration tuée dans l'oeuf du projet initial étant de destituer cette grande figure, symbole d'autorité et du respect des règles... ou du moins ce qu'il en reste. D'ailleurs, à aucun moment, nous ne serons témoin de l'acte qui aura poussé le clan à vouloir tuer l'un des chefs du Shogunat. Dès lors, il s'agit pour les têtes pensantes du clan de retrouver celui qui les a trahies et de le juger pour s'achever dans une issue ne pouvant être que fatale. Mais cette enquête ne sera pas facile, les pistes étant floues, basées essentiellement sur des suppositions sans réelles preuves tangibles. C'est là que nous voyons que Samouraï est un chanbara particulièrement étrange et à contre-courant de ce qu'il se fait en temps normal. 

18443991

Si je vous disais que Samouraï est pratiquement dénué de toute scène d'action, me croiriez-vous ? Pourtant, c'est bel et bien le cas, à notre plus grande surprise. A défaut de privilégier l'action pure, il va plutôt s'orienter sur la psychologie des personnages mise à mal par leur propre perversion. Et l'individu qui en sera le porte-étendard de cette excoriation mentale sera le personnage principal, Niiro, rônin désabusé, mû par un seul et unique désir qui est de devenir un véritable samouraï et qui, par ses ambitions, en arrivera à l'attentat contre sa propre caste. Source de tous ces maux : la lame dont le culte n'est que perversion des hommes n'hésitant pas à écraser, trahir et même tuer pour en arriver à cette reconnaissance construite sur le sang et la souffrance d'autrui.
Elle n'a plus cette aura libératrice et humble. Elle incarne, au contraire, toute la perfidie des hommes. Au cours des 2 heures, cela sera des discussions permettant d'étoffer davantage Niiro dont l'existence se pare d'une portée symbolique. Ayant renoncé à connaître son père, fils d'une courtisane décédée, son voyage prend la forme d'une introspection existentielle, tout en étant entièrement soumis à l'allégeance de son clan. De plus, difficile de ne pas y voir des liens évidents avec le chef d'oeuvre Harakiri, dont la narration entrecoupée de flashbacks ne peut que creuser toujours plus loin dans la psychologie. 

Mais pas d'inquiétude, bien que les scènes d'action ne se comptent à peine que sur les doigts d'une main, celles-ci sont suffisamment intenses pour tenir en haleine le spectateur pris dans les méandres de la folie humaine. Toutes les caractéristiques des combats mis en scène plus tard par Okamoto sont là : combats traduits par une violence n'ayant aucun sens, coups portés au visage, personnages envoyés dans les décors ou mis à terre, effusions de sang, membres tranchés. Un splendide sabre traversant la gorge d'un samouraï et une décapitation dans les règles de l'art seront à mentionner. Bref, les chanbaras innocents de Kurosawa nous semblent bien lointain, qui plus est quand le film est empli d'une atmosphère ténébreuse et quelque peu dérangeante. Mais c'est après observation que nous nous rendons compte que Le Sabre du Mal peut définitivement prendre le titre de jidai-geki le plus violent de son auteur, la violence de Samouraï n'arrivant pas au même niveau, et ce malgré un combat final apparenté à un véritable massacre. Mais malgré tout ça, autant avouer que le film n'est pas parfait.
La critique ciblant avant tout ce choix de narration qui aura du mal à passionner tout un chacun devant toutes ces intrigues et les longueurs pour le moins fâcheuses qui en découlent. L'intensité ne suit pas toujours un rythme constant, sans compter que les amoureux des combats de sabre seront dépités devant un résultat avant tout axé sur le drame humain et la dimension historique prépondérante. N'oublions pas que Samouraï est adapté d'une nouvelle de Jirosama Gunji

 

samurai-assassin-header

Bref, après ces petits défauts, assez subjectifs au final puisqu'elle tient d'un ressenti personnel du cinéphile à l'histoire, on peut dévier sur l'habituel paragraphe consacré à la technique du film. Une fois n'est pas coutume, Okamoto s'illustre avec érudition dans un noir et blanc de grande qualité, où les contrastes sont tout à fait plaisants, donnant une très belle image. Cependant, ne vous attendez pas à de la nature filmée vu que les décors se résumeront essentiellement à des pièces, de courts passages dans des villages parfois pour le moins sordides. Une mention sera à faire à la gestion de la météo, surtout dans ce combat final ayant lieu sous une tempête de neige aux allures de fin du monde. En l'occurrence, la fin d'un monde qui est celui des samouraïs peu avant l'avènement du Japon moderne.
Pour le reste, les fortes pluies, un classique du chanbara, sont de la partie. Pour le son, c'est à la fois rudimentaire et efficace. Enfin, il était logique de dévier sur l'interprétation des acteurs, qui plus est quand nous avons une figure incontournable du cinéma japonais, à savoir Toshiro Mifune dans le rôle principal et au sommet pour ne rien changer. Attention à ne pas minorer la féroce présence de Yunosuke Ito parfait en chef de clan sadique et malsain. En dehors de ça, les autres se débrouillent avec les honneurs sans arriver au stade des deux comparses. Citons Keiju Kobayashi, Michiyo Aratama et Eijiro Tono pour les principaux.

C'est donc un autre chanbara qui se fait une petite place dans les colonnes de Cinéma Choc avec un réel panache. Surprenant en tout point tant dans sa mise en scène que son histoire, Okamoto prend des risques, expérimente des trucs tout en le faisant bien. En narrant une nouvelle littéraire plutôt remaniée, le pari est amplement réussi. Pourtant, malgré toutes ses bonnes intentions, Samouraï a bien du mal à se hisser parmi les grands classiques du genre car il pourra être victime de ses propres choix de mise en scène sur un public peu habitué aux chanbara un peu plus underground, dirons-nous. Il est vrai que l'agacement pourra être de la partie, une envie pressante de voir des combats pouvant se faire ressentir. Mais voilà, on ne peut réfuter la franche réussite tout en saluant un cinéaste inventif, se refusant à reproduire la même recette. Pas le meilleur de son auteur mais une pellicule tout à fait recommandable à condition de savoir faire fi de sa vision traditionnelle du genre. 

 

Note : 16/20

 

 

orange-mecanique   Taratata