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Genre : Drame, fantastique, horreur, expérimental (interdit aux - 16 ans)

Année : 1998

Durée : 30 min

 

Synopsis :

Traumatisé par la mort de sa femme dans un accident de voiture, un artiste créé une sculpture à sa mémoire. Alors que la sculpture commence à saigner par des fissures dans l'argile, la chair du sculpteur mute et s'émiette.

 

La critique :

Plus d'une fois, le blog l'a mentionné mais parmi les pays émérites en matière de films d'horreur impudents, politiquement incorrects et même extrêmes, on peut compter, outre l'Allemagne et l'Italie, l'Espagne dont la réputation en la matière a su vite se faire un nom, au grand dam de l'Hexagone très frileux en la matière. Il serait somme toute tout bonnement inutile d'énumérer les titres et auteurs majeurs, mais on peut observer une certaine tendance à la recherche scénaristique. On pourrait classer la saga REC, que l'on aime ou pas, parmi les oeuvres qui ont définitivement contribué à la notoriété du pays aux yeux du grand public, pour peu que ceux-ci se soient documentés sur la provenance. Mais comme je l'ai dit au tout début, épouvante et horreur certes mais l'extrême aussi.
Vous savez, ce genre dont raffole Cinéma Choc et qui fait fuir un bien grand nombre de personnes à l'estomac trop délicat, ou à l'âme encore innocente. Sans aller jusqu'à atteindre les sommets allemands ne se refusant aucune excentricité, on peut dire que l'Espagne a accouché de quelques pellicules un peu plus transgressives que la moyenne. Pieces, Secuestrados ou Amours Cannibales pour citer les ""principaux"". 

Néanmoins, cela serait hérésie d'oublier le travail de Nacho Cerdà ayant pu s'enorgueillir d'une réputation indiscutable dans les milieux des fans absolus du cinéma d'horreur. Mais pour le coup, un cinéma bien plus différent que l'horreur conventionnelle que l'on connaît. En concluant ses études de cinéma, il signe ce qui sera le premier segment de sa fameuse Trilogie de la Mort à savoir The Awakening, un court-métrage de 8 minutes que je n'ai personnellement pas encore vu. Oeuvre étrange et ésotérique, elle signe la fascination du cinéaste pour la mort.
Seulement, une dichotomie peut s'observer sur son travail suivant. Dans la première année du blog, Alice In Oliver, avec toute son érudition habituelle, a abordé le métrage le plus scandaleux de la trilogie. Son nom : Aftermath traitant du sujet spinescent de la nécrophilie avec, en prime, un réel travail derrière. Indubitablement, pour les adorateurs patentés de transgressif paroxystique, Aftermath représente la quintessence de son auteur. Cependant, dans les festivals, c'est une toute autre histoire. C'est à son dernier segment, soit Genesis, à qui revient les exultations, contribuant à la réputation du cinéaste. Et pour cause, il remporta 16 récompenses et une nomination aux Goyas. Les Goyas sont l'équivalent des Césars en France et des Oscars aux USA pour vous faire une idée. 

 

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ATTENTION SPOILERS : Traumatisé par la mort de sa femme dans un accident de voiture, un artiste créé une sculpture à sa mémoire. Alors que la sculpture commence à saigner par des fissures dans l'argile, la chair du sculpteur mute et s'émiette.

Pour la petite information, cela fait depuis très peu de temps que je me suis renseigné plus amplement sur la trilogie alors que je la connaissais de nom depuis le top 200 du blog daté de juillet 2018. C'est un peu par hasard en farfouillant des tops que ce métrage retint mon attention via un synopsis qui ne pouvait que me donner envie de le visionner dans la minute, d'autant plus que sa durée n'était que de 30 min. C'est après prospection que je me rendis compte qu'elle faisait partie intégrante de la Trilogie de la Mort aux côtés d'Aftermath que je connaissais depuis bien longtemps sans avoir eu le courage de m'y jeter à l'époque. Contre toute attente, alors que je m'attendais à repartir bredouille (ou brocouille comme on dit dans le Bouchonnois), sans pouvoir visionner ça gratuitement, je vis que Genesis m'était offert gratuitement sur le, décidément, super site Vimeo.
Ni une, ni deux, je m'y jetais le lendemain au soir après avoir attendu avec impatience que ma (presque) nouvelle copine n'aille se coucher. Un cru de ce genre se devait d'être savouré sans perturbations extérieures. Ayant placé énormément d'attentes dessus, je ressortis, désolé de vous spoiler, tout bonnement comblé par ce que j'avais vu. Indirectement, le format court et la tournure du synopsis me rappelait quelque peu Junji Ito, l'un des mangakas d'horreur pure les plus célèbres. Bien que je sois conscient qu'il n'y ait pas du tout le moindre rapport entre eux mais tout cela découlait d'un ressenti personnel. 

Si l'impression de grand film ne mit pas longtemps à résonner en moi-même, la conclusion de cette histoire fut que Genesis pouvait se targuer d'être un véritable chef d'oeuvre honteusement méconnu du grand public. Et une fois de plus, de la simplicité naquit la grandeur, tant dans le scénario que dans la structure même du film. Deux acteurs dénués de parole, l'essentiel de l'action (si l'on peut dire) se déroulant dans le hangar, un scénario qui n'en est pas un. Rien ne pouvait prédire à une claque et pourtant Cerdà l'a fait. Car sous son humilité, ce n'est pas tant une ode au naturalisme qui se profile sous nos yeux mais une allégeance totale à l'amour pur, vrai et surtout éternel.
Naturalisme, bien sûr, dans cette volonté du sculpteur de reproduire à la perfection la statue de sa femme pour combler le manque existentiel qui le frappe depuis un accident de voiture dont l'on ne saura rien. Les quelques archives de son vivant se feront par le biais de bribes transposées sur un diaporama. Une très belle femme, heureuse et comblée par sa situation. Un malheur qui n'aurait pas dû se produire pour ce couple filant le parfait amour. Et pourtant, le destin fait que toute personne peut être touchée par une mort prématurée ou par le malheur de perdre une personne chère à ses yeux. Incapable de fermer les yeux sur cet événement, le sculpteur tient à lui rendre hommage par un travail minutieux. Sa volonté, sans faille, l'incite à y placer tout son amour. 

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Compte tenu de l'absence totale de dialogue, tout passe alors par l'analyse psychologique de cet homme éploré par la perte de sa moitié. Sans parler, nous comprenons sa douleur et ses ressentis. Il décide secrètement d'octroyer son Souffle nécessaire pour donner vie à la statue. L'exemple même de ce que j'appellerai le "sacrifice artistique" où l'artiste échangera sa vie pour que son ultime projet la capte et puisse s'extirper de l'au-delà. D'abord étonné par quelques gouttelettes ruisselant de la statue et des portions de son propre corps se changeant en pierre, on sent très vite qu'il comprend ce qui se passe. On comprend aussi qu'il a pleinement accepté cette condition pour faire renaître son épouse, quand bien même il ne pourra vivre avec elle. Juste ce plaisir de lui offrir le cadeau d'amour le plus magistral qui soit. Bien entendu, je suppose que vous avez conclu de la finalité de tout cela.
Avec Genesis, Cerdà appréhende la Mort avec le romantisme via la séparation de ces deux amants qui s'interconnecteront dans des dimensions différentes avec toujours cette flamme éternelle. Pas de patho qui ne tienne, de larmes pour appâter le spectateur et le conquérir facilement avec le propos du film. Tout passe par le réalisme des émotions de son auteur travaillant dans le plus grand sérieux, refoulant tant bien que mal sa tristesse démesurée. A ce sujet, la prestation de Pep Tosar, ayant déjà revêtu les oripeaux du médecin sadique d'Aftermath, est tout simplement démente.

Peut-être postulerons nous qu'il n'avait personne d'autre dans la vie. Peut-être pas vraiment d'amis, ni de réelle famille et que son salut, sa joie a émergé de l'amour qu'a, un jour, éprouvé une femme pour lui et avec qui il a pu construire quelque chose. Genesis interroge, bouleverse le spectateur fasciné par cet incoercible amour d'une sainteté et d'une grande sincérité. On retiendra bien sûr la dernière séquence tragique au possible mais aussi ce passage de l'homme lavant la statue de sa femme ou encore celle pleurant en la serrant fort contre lui. De plus, on ne pourrait clore la chronique sans mentionner la marque de fabrique de Cerdà se reposant sur la recherche artistique et esthétique, soit cette volonté d'insuffler une formelle beauté à ses créations. En traitant déjà de la sculpture, l'art arrive sur le devant de la scène avec, pour l'accompagner, une qualité d'image renversante.
Que cela soit dans les cadrages, la colorimétrie, les effets de lumière, tout officie dans le professionnalisme. A cela s'ajoute une bande son désenchantée, volontairement axée sur la musique classique. Genesis s'apparente à un tableau en mouvement dont chaque plan suscite une observation attentive du spectateur face à ce fourmillement de détails qui ne rendra jamais l'image fade et peu attractive visuellement.

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Il est évident que nous pourrions encore continuer longtemps à ratiociner davantage sur un métrage aussi troublant dans toute sa beauté la plus poignante. Certes, je ne peux décemment pas conclure sur la réussite du reste de la Trilogie de la Mort à mes yeux, des qualités intrinsèques des deux précédentes oeuvres mais toujours est-il que Cerdà a placé la barre très haute, vraiment très haute. Ici, pas de bisous, de pathétiques crises de larmes, de tromperies en tout genre, de piaillements grotesques. Il ressort, de la dimension fantastique, un insaisissable réalisme. Quant à la dénomination d'horreur, on a bien du mal à lui attribuer, si ce n'est quelques séquences, ma foi fort abordables personnellement. Alors, qu'est-ce qui justifie une telle interdiction ? Il est vrai que Genesis n'est pas un film tout public mais je ne peux cacher mon scepticisme sur une interdiction aux moins de 16 ans attribuée à la Trilogie de la Mort. D'un côté, celle-ci frappe un travail ne méritant pas cette dénomination, de l'autre, elle euphémise un Aftermath sévèrement burné frappé d'une interdiction aux moins de 18 ans pris à part. 
Illogisme quand tu nous tiens. Mais cela ne peut occulter toute l'érudition d'une oeuvre qui pourrait bien renâcler du côté de Marian Dora dans sa déchirante poésie. Le seul point négatif est que l'on aimerait que ça continue encore, quitte à doubler la durée. En conclusion, si l'on pouvait résumer Genesis, on la nommerait comme une tragédie romantique mettant tous les sens en éveil. Dur, austère mais terriblement beau. 

 

Note : 19/20

 

 

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