Histoire_de_fantome_japonais

Genre : Horreur, épouvante (interdit aux - 12 ans)

Année : 1959

Durée : 1h16

 

Synopsis :

Au Japon, à une époque indéterminée. Après avoir épousé les filles du samouraï qu'ils ont tué sans pitié, deux compères poursuivent leurs terribles forfaits. Mais leurs crimes ne resteront pas impunis. Ils ignorent en effet que depuis l'au-delà, les spectres de leurs nombreuses victimes concoctent leur vengeance.

 

La critique :

Comme vous pouvez le voir, je ne me lasse pas et ne me lasserai jamais de vous abreuver, à intervalles réguliers, du vieux cinéma japonais qui, et maintenant c'est une certitude, est vraiment mon péché mignon. En témoigne mon côté très thuriféraire de la Nouvelle Vague japonaise qui reviendra prochainement à nouveau sur le blog car je suis encore très loin d'en avoir fini avec. Au risque de me montrer vétilleux, le péché mignon sera d'autant plus amplifié si l'image est en noir et blanc. Vous savez, ce fameux cachet esthétique que j'affectionne et qui suscitait déjà une certaine curiosité quand j'étais bien plus jeune. Une impression de films différents sans que je n'en perçoive, pour autant cette patte, sans nul autre pareil. Tout ça pour dire qu'en fin de compte, ces trois phrases et demie se sont montrées tout bonnement superfétatoires, vu qu'on sera du côté du film en couleurs avec un cinéaste qui a déjà été abordé à trois reprises sur Cinéma Choc.
Nobuo Nakagawa vous dit-il quelque chose ? Pour les laudateurs du cinéma horrifique, ce nom doit sans doute leur dire quelque chose vu qu'on parle bien d'un grand ponte du cinéma d'horreur japonais. Un grand ponte dont l'influence résonne encore aujourd'hui sur la "J-horror" comme on dit. Le méga classique Ring a d'ailleurs puisé ses inspirations là. 

Mais au risque de me répéter, nos connaissances du vieux cinéma japonais ont leurs tares et de grosses failles de distribution sont bel et bien prouvées. Je citais déjà la non exploitation du cinéma de Goro Kadono qui est lui aussi un personnage important de ce pan encore trop peu méconnu (et malheureusement qui le restera sans doute). Mais comment imaginer qu'une aussi grosse influence comme Nobuo Nakagawa en est presque au même niveau que Goro Kadono ? Je vous laisse voir la lamentable disponibilité sur Amazon ou encore eBay. C'est bien simple, aucune distribution française ! Alors, comment en suis-je arrivé à vous présenter trois de ses films ?
Et pas n'importe quels films ! Jigoku, en premier lieu, véritable cauchemar ambulant nous présentant une des visions les plus infernales de l'Enfer que nous ayons vu dans le cinéma, nous gratifiait d'une réalisation osée et d'une réputation sans failles dans son pays d'origine. Le Manoir du Chat Fantôme, plus confidentiel, fait lui aussi partie de ces Japanese Horror Classic. Ces deux films ont par chance été obtenu sur le défunt site T411 avant qu'un problème informatique ne les efface. Dieu merci, j'ai eu le temps de les voir et même d'en faire une chronique pour les intéressés. Enfin, Les Fantômes du Marais de Kasane, pourtant une des oeuvres prodromes du genre, n'a, semble-t-il pas bénéficié d'une exploitation française. Son visionnage fut rendu possible via YouTube avec des sous-titres français disponibles. Voilà où on en arrive alors que certains majors tancent le téléchargement illégal qui, pourtant, ne se limite pas au dernier Fast and Furious. Le téléchargement qui est capable de nous faire voir des oeuvres tout bonnement inaccessibles en français. Pour une quatrième, c'est à Histoire de Fantôme Japonais de bénéficier de la faveur de Cinéma Choc.

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ATTENTION SPOILERS : Au Japon, à une époque indéterminée. Après avoir épousé les filles du samouraï qu'ils ont tué sans pitié, deux compères poursuivent leurs terribles forfaits. Mais leurs crimes ne resteront pas impunis. Ils ignorent en effet que depuis l'au-delà, les spectres de leurs nombreuses victimes concoctent leur vengeance.

Pour Histoire de Fantôme Japonais, le schéma de visionnage fut un peu différent. Mais un petit contexte historique et même culturel s'impose. Pour cette réalisation, Nakagawa a l'ambitieux projet de s'attaquer ni plus ni moins qu'à l'histoire de fantôme japonais la plus célèbre. Ecrite en 1825 par le dramaturge Tsuruya Namboku IV comme pièce de kabuki (le théâtre japonais traditionnel), elle se définissait comme un conte de trahison, de meurtre et de vengeance fantomatique. Vengeance fantomatique effectuée par ces fameux "onryo" qui sont, vous l'avez deviné, des fantômes vengeurs. Anciennement appelé "Tokaido Yotsuya Kaidan", il fut raccourci pour devenir sobrement "Yotsuya Kaidan". Avec plus de trente adaptations cinématographiques et une influence prégnante se faisant encore ressentir aujourd'hui, se démarquer des autres relevait d'une véritable gageure.
La première réalisation est à dater de 1912, suivi de 18 autres versions entre 1913 et 1937. Naturellement, vous aurez très certainement plus de chance de gagner au loto que de tomber sur un support physique de ces oeuvres ou un téléchargement valide. De fait, l'adaptation de Nakagawa, sortie en 1959, est souvent considérée comme la meilleure adaptation de l'histoire à l'écran. Et nous en arrivons à ce fameux contexte de visionnage. A l'instar de Les Fantômes du Marais de Kasane, le film de Nakagawa est entièrement disponible et en VOSTFR sur YouTube, donc pas de soucis de ce point de vue-là. C'est en ayant eu vent d'une adaptation extrêmement rare, sortie en 1949, par Keisuke Kinoshita que je me lançais dans un périple pour y accéder. Je finis par tomber dessus sur eBay ou plutôt je croyais car le DVD expédié depuis Singapour était en fait le film que je vous présente aujourd'hui. Con comme un balai, je m'étais trompé d'affiche donc la faute ne venait pas du vendeur. Et comble de tout, le film était en VOSTA, donc il ne m'a servi à rien vu que j'ai logiquement été sur YouTube. Fin de cette longue parenthèse. 

Trahison, meurtre et vengeance. Trois mots revenant tels des leitmotivs dans l'horreur japonaise dont la vision est bel et bien différente de la nôtre. Mais pour Nakagawa, c'est apporter une consistance supplémentaire à son adaptation que de brosser une vision qu'ont déjà abordé Kobayashi, Okamoto et Imai à savoir la critique du bushido par des samouraïs désincarnés des valeurs en qui ils ont prêté allégeance. En l'occurrence, Iemon est un ronin, un samouraï sans maître, mais la critique s'applique aussi à lui. Faire couler le sang d'un innocent, le père qui plus est, pour un caprice d'amour expose la personnalité torturée de ce héros principal dont l'honneur est tellement inexistant qu'il en est venu à le tuer de dos afin d'éviter tout combat et de s'en prendre ensuite à une personne désarmée. Iemon n'a pas d'éthique, ni d'amour propre et tous ses actes nourrissent un opportunisme dantesque.
Cet individu ne met pas longtemps à dévoiler un caractère égoïste, borné, lâche et régi par une violence absurde tant qu'elle peut être propice à la réalisation de ses propres intérêts. Une vie d'apparence heureuse avec sa dulcinée frappée d'un parricide dont elle ne soupçonnera bien évidemment pas son mari qui accuse un célèbre brigand de cela. Mais non content d'avoir fait couler le sang de la famille, il va convoiter une autre femme tout en récoltant le respect de sa famille. Il lui faut alors se débarrasser de la femme encombrante. Un acte qui ne sera pas sans conséquence pour Iemon.

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Autant dire que Histoire de Fantôme Japonais partagera la thématique du visage défiguré avec Les Fantômes du Marais de Kasane. Source d'infâmie perpétrée sur une femme dont le symbole de pureté dans l'inconscient populaire provient en grande partie de son visage. Il n'y a qu'à voir comme celle-ci est quasiment sacralisée au cinéma à cette époque, pas seulement au Japon mais aussi en Occident. Ces fameux gros plans sur le visage en sont une preuve emblématique. La femme peut se voir comme entité de beauté chargée d'apporter douceur, amour et réconfort à l'homme.
Et prolongement horrifique oblige, une personne torturée et tuée de son vivant ne peut décemment reposer en paix. La personne devient alors tourmenteuse faisant sombrer dans la folie celui ou ceux qui ont causé sa perte. De quoi prêter à débat sur l'analyse sous-jacente de Histoire de Fantôme Japonais partageant aussi la similarité de mise en scène de Les Fantômes du Marais de Kasane, quoique plus radical dans une horreur plus jusqu'au-boutiste, beaucoup plus glauque. Une horreur prenant forme dans la première et dernière partie avec une sorte d'accalmie au centre mais sans dévier de son atmosphère malsaine, oppressante, voire même repoussante. Cette construction scénaristique pourrait se voir, néanmoins, comme un défaut risquant de lasser un spectateur en attente d'une dynamique de l'épouvante constante dans le temps et pas juste focalisée à des endroits bien précis. Une critique que l'on pouvait, encore une fois, reprocher à Les Fantômes du Marais de Kasane.

Là où Histoire de Fantôme Japonais va se démarquer de son auguste devancier se fera par l'absence du noir et blanc pour laisser place au film en couleurs. Chacun jugera comme il se doit l'esthétique mais, en essayant d'écarter le plus possible ma passion du noir et blanc, difficile que de ne pas dire que l'oeuvre aurait gagné à plus d'hostilité si le noir et blanc avait été de la partie. Cette colorimétrie permet une efficacité augmentée, à mes yeux bien sûr, de la tension horrifique. Ceci étant dit que Nakagawa filme bien tout ce qu'il se passe en nous gratifiant de séquences redoutables à l'image de celle de la deuxième image avec cet onryo aux cheveux longs qui est un grand classique des esprits japonais tourmenteurs et qui fut repris par les cinéastes contemporains, à commencer par Hideo Nakata avec son Ring. Niveau sonore, c'est rudimentaire, à peine on y fait attention.
Et pour les acteurs, j'avoue ne pas avoir été plus emballé que ça par leur prestation assez rigide, monolithique. C'est correct mais on a connu bien mieux. On peut citer Shigeru Amachi, Noriko Kitazawa, Katsuko Wakasugi, Shuntaro Emi et Ryuzaburo Nakamura.

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On peut donc décemment dire que Histoire de Fantôme Japonais est un film tout ce qu'il y a de plus probant et honorable, respectant son récit originel et les codes du kaidan movie. Certes, il est évident qu'il ne plaira pas aux acharnés de l'épouvante contemporaine car il privilégie plus le récit désespéré et inhumain aux effets de style rudimentaires, stéréotypés et 1000 fois vus. Du coup, je pense qu'il est inutile de vous dire qu'il n'y aura pas le moindre screamer. Le film combine l'affreux à la fois avec la personnalité de son personnage principal, ses actes et ses pensées et l'apparence monstrueuse des morts, et en particulier de son ex-femme qui le fera sombrer dans la folie. On pourrait presque y voir une vengeance du sexe féminin contre le patriarcat tout puissant.
Un film d'épouvante féministe ? Un autre sujet qui prête à débat mais que, personnellement, je partage. Au vu de la médiocre disponibilité physique des vieux films d'horreur japonais, on ne peut que saluer l'heureux contributeur pour son offre culturelle inestimable afin de permettre aux français de découvrir une horreur mésestimée de notre époque, has-been que les contempteurs diront, mais nécessaire pour connaître les racines de la J-horror qui doit beaucoup à cela. Mettra-t-on enfin un terme au manque d'estime des distributeurs envers certains pans du vieux cinéma japonais ? Je suis surpris du peu d'engouement d'une meilleure exploitation mais les faits sont là.

 

Note : 14/20

 

 

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