dictateur 1940

Genre : comédie, satire
Année : 1940
Durée : 2h04

Synopsis : Dans le ghetto juif vit un petit barbier qui ressemble énormément à Adenoid Hynkel, le dictateur de Tomania qui a décidé l'extermination du peuple juif. Au cours d'une rafle, le barbier est arrêté en compagnie de Schultz, un farouche adversaire d'Hynkel

 

La critique :

Que se passe-t-il sur Cinéma Choc ? Quelle mouche a piqué le blog ? Le site, dans son incompétence crasse, aurait-il cédé face aux injonctions de certains commentateurs médusés devant une telle modicité ? Non, vous ne rêvassez pas, vous n'affabulez pas. Charlie Chaplin, le chantre de la satire et de la comédie goguenarde, est en première ligne sur Cinéma Choc ! Pourtant, cet artiste émérite, à la fois acteur, réalisateur, producteur, réalisateur et compositeur britannique, a entièrement sa place sur le site, ne serait-ce (au moins) que pour ses sarcasmes, ses épigrammes et son irrévérence. Dès sa plus tendre enfance, le jeune Charlie Chaplin doit subir les fracas du marasme familial.
Son père fait partie des abonnés absents et sa mère est internée en hôpital psychiatrique ; ce qui n'empêche pas le bambin de batifoler déjà sur scène dès l'âge de cinq ans !

C'est ainsi que le jeune marmot s'aguerrit sur scène et qu'il joue, entre autres, les pantomimes. Bien des années plus tard, alors qu'il n'est encore qu'un adulescent, Charlie Chaplin est repéré par un imprésario et part embrasser une carrière aux Etats-Unis. Pourtant, une fois sur place, Charlie Chaplin refuse de céder aux désidératas de la doxa élitiste et joue les autodidactes. L'artiste émérite souhaite réaliser ses propres films. Il n'a cure des objurgations de certains producteurs qui aimeraient le voir baguenauder dans des productions un peu plus policées.
Charlie Chaplin se veut être l'un des chantres comiques d'une certaine décadence sociétale, témoignant des grands maux de son époque, celle qui a vécu, ou plutôt survécu à l'anomie de la Première Guerre Mondiale, puis à l'hégémonie de l'industrie moderne dans nos contrées occidentales. 

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Le Kid (1921), La Ruée vers l'Or (1925), Le Cirque (1928), Les Lumières de la Ville (1931) Les Temps Modernes (1936), Monsieur Verdoux (1947), Les Feux de la Rampe (1952) et Un Roi à New York (1957) sont autant de chef d'oeuvres soyeux et sérénissimes qu'il convient de souligner dans cette chronique. Et ne nous y trompons pas, la majorité de ces films somptuaires mériteraient sans doute de figurer dans les colonnes de Cinéma Choc, ne serait-ce que pour leur outrecuidance et leurs diverses gaudrioles. Le cinéma de Charlie Chaplin prévaut essentiellement pour cette analyse archétypale d'une société qui se délite et périclite sous l'essor et l'égide d'une nouvelle forme de capitalisme, une globalisation subrepticement mécanique, et qui voit poindre le Taylorisme, comme une sorte de potentat qui avilit l'homme au travail.

Tel sera, par ailleurs, le principal apanage de Les Temps ModernesA partir des années 1930, les conflits grondent à travers l'Europe et le monde entier. Le communisme est au faîte de sa gloire et de sa quintessence, pendant que le nazisme toise les firmaments de l'Allemagne via l'ascension autocratique d'Adolf Hitler dès 1933. La face du monde change, inexorablement... Finaud, Charlie Chaplin relève quelques accointances physiques avec le célèbre tyran moustachu. A quelques similitudes, les deux hommes portent peu ou prou les mêmes bacchantes, ils sont de petite taille et sont nés la même année à seulement quelques jours d'intervalle.
Surtout, en dépit de leurs divergences (c'est un doux euphémisme !), Charlie Chaplin et Adolf Hitler sont issus de milieux populaires et modestes.

Tous les deux proviennent et appartiennent à la plèbe et ont parfaitement cerné ce tropisme de la populace pour embrasser davantage de nationalisme et de doxa populiste. C'est dans ce contexte de tension internationale et à la veille de la Seconde Guerre mondiale que Charlie Chaplin entreprend le tournage de Le Dictateur, une comédie satirique qui ne sortira qu'en 1940. Hélas, cette acerbité à l'égard du chancelier germanique ne sied guère à Joseph Goebbels, le ministre de l'Education du Peuple et de la Propagande, et pour cause... Puisque le "nazillon" absolutiste passe pour un rustre et une sorte de trublion du village. Si le long-métrage est projeté à Londres, il ne sortira en France qu'en 1945 et subit le courroux exacerbé de la censure. Evidemment, Hitler et son gouvernement impérial n'apprécient guère les rodomontades et les salacités de Charlie Chaplin.

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Sous ses faux airs de comédie égrillarde, Le Dictateur, en plus d'être une diatribe allégorique contre le despote germanique, revêt les oripeaux d'une véritable apologie de la démocratie, et donc de son expansion en Europe. Pour Charlie Chaplin, c'est grâce aux principes démocratiques que la paix et la pérennité pourront être durablement préservées. Hélas, la démocratie est fébrile et peut aisément vaciller face à n'importe quelle féodalité, surtout quand cette dernière aspire à reconquérir toute l'Europe, voire le monde entier. A contrario, il semblerait, selon certaines sources historiques, qu'Adolf Hitler aurait visionné Le Dictateur en privé et à deux reprises.
Si le long-métrage fait office de satire, il peut presque s'apparenter à une sorte de dystopie politique et idéologique, et de facto comme un film de propagande puisqu'il reprend les cryptonymes de "Führer" pour désigner indirectement Adolf Hitler, et de "Dulce" pour semoncer ostentatoirement Benito Mussolini.

A l'instar de Les Temps Modernes, Le Dictateur est souvent répertorié parmi les plus grands chefs d'oeuvre de Charlie Chaplin. Depuis plusieurs décennies, le film s'est même accaparé la couronne voluptuaire de classique indémodable du cinéma. Reste à savoir si Le Dictateur mérite de tels dithyrambes et de telles courtisaneries. Réponse à venir dans les lignes de cette chronique... Hormis Charlie Chaplin en pleine duplicité et qui interprète à la fois un barbier juif et le dictateur de la Tomenia, la distribution du film se compose de Paulette Goddard, Jack Oakie, Reginald Gardiner, Henry Daniell, Grace Hayle et Carter DeHaven. Attention, SPOILERS !
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Lors de la Première Guerre mondiale, dans un pays imaginaire nommé la Tomenia et ressemblant beaucoup à l'Allemagne, un soldat maladroit sauve la vie d'un pilote de chasse nommé Schultz. 

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Tous deux réussissent à s'enfuir en avion mais l'appareil s'écrase et le soldat est blessé. Devenu amnésique, il passe de longues années à l'hôpital, coupé du monde. Entre-temps, la Tomenia est devenue un régime dictatorial et fasciste, dirigé par Adenoïd Hynkel (une caricature d'Adolf Hitler), et les Juifs sont persécutés comme sous le régime nazi. Finalement le soldat s'enfuit de l'hôpital et reprend son métier de barbier dans sa boutique, qui fait désormais partie du ghetto juif. Le barbier est lui-même juif et peu au courant de l'évolution politique et sociale de son pays, ni du fait qu'il est un parfait sosie du dictateur. Arrêté lors d'une rafle, il est accusé de comploter contre le régime d'Hynkel et se retrouve en camp de concentration avec Schultz. Tous les deux finissent par s'évader au moment où la Tomenia envahit l'Österlich. Finalement, les soldats confondent les deux personnages : Hynkel est arrêté comme fugitif tandis que le barbier pris pour le dictateur est contraint de prendre sa place et d'improviser un discours à la radio (1).

Indubitablement, via Le Dictateur, Charlie Chaplin fait montre à la fois de roguerie et de médiumnité. Qui pouvait prédire, dès 1940, que l'Allemagne fasciste d'Hitler conduirait son pays hôte et l'Europe toute entière dans la chienlit, le marasme et la déréliction ? Qui aurait eu le courage et la témérité, toujours en 1940, de dénoncer la réclusion des Juifs dans des ghettos ? Personne... Sauf Charlie Chaplin qui a parfaitement compris les duperies et les fourberies funestes orchestrées par les nazis. Nonobstant ses facéties et son aspect enjoué, Le Dictateur n'en reste pas moins un film grave, se concluant par ailleurs sur un discours solennel, une allocution durant laquelle Charlie Chaplin n'est plus ce barbier juif anonyme et empoté, ni même cette figure prototype d'Adolf Hitler. 
Lors de cette longue emphase, il devient enfin lui-même, harangue ses interlocuteurs, mais aussi - et beaucoup plus loin - la scène internationale.

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Rappelons qu'à l'époque, les Etats-Unis se gaussaient encore de l'avènement d'Hitler et de ses exactions en Allemagne et déjà dans plusieurs pays européens. Charlie Chaplin, lui, avait déjà subodoré le massacre et presque l'Holocauste à venir, celui qui décimera, étrillera et lapidera plus de six millions de juifs, ainsi que des tziganes et des résistants politiques dans les camps de la mort nazis. Dans son omniscience, teintée de mélancolie, Charlie Chaplin avait déjà exhalé cette indicible horreur. Le préambule du film montre avec un certain raffinement que la Seconde Guerre mondiale n'est que la consécution de la Première, avec néanmoins beaucoup plus de turpitude ; en raison (entre autres) d'une extermination de masse et qui deviendra plus tard la Shoah.
Audacieux et intemporel, Le Dictateur reste sans aucun doute le film le plus engagé politiquement de Charlie Chaplin.

Si certains esprits chagrins et éventuellement négationnistes pourront le percevoir et l'appréhender comme une oeuvre de propagande, Le Dictateur reste, de prime abord, une production allégorique et elliptique. 
Adolf Hitler en prend pour son grade en passant, tour à tour, pour un vulgaire histrion, à la fois avide, licencieux et cupide. Dans le même syllogisme, Benito Mussolini est perçu lui aussi comme une sorte de benêt et de nigaud du village. Hélas, ces deux oppresseurs patentés seront directement responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité.
Derechef, le superbe film de Chaplin rappelle à quel point la démocratie est faillible, chancelante et chétive. In fine, nos oligarques européens qui vantent et louent justement la République, sont décrits par Chaplin, comme des édiles et des technocrates pusillanimes. Déjà, à l'époque, personne n'ignorait les ignominies perpétrées par le Troisième Reich. Bref, vous l'avez compris. On pourrait argumenter, disserter et introspecter longuement sur la portée de cette oeuvre atemporelle, aussi perspicace que brillantissime.

 

Note : 19/20

sparklehorse2 Alice In Oliver  

(1) Synopsis du film sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Dictateur