La_Marque_du_tueur

Genre : Drame, policier, thriller, expérimental (interdit aux - 12 ans)

Année : 1967

Durée : 1h31

 

Synopsis :

Le tueur numéro 3 devient la cible de ses commanditaires après avoir raté un contrat. Alors qu’il se défait sans mal des hordes d’assassins envoyés à sa suite, il trouve le réconfort auprès de ses maîtresses. Mais le défi ultime s’annonce quand le mystérieux tueur numéro 1, dont personne de vivant n’a jamais vu le visage, se met également à ses trousses.

 

La critique :

Décidément, il s'en passe des choses sur Cinéma Choc ! Alors qu'Alice In Oliver nous gratifie, avec toute son érudition habituelle, d'un titanesque cycle consacré aux shockumentaries et death movies, je m'en tiens à mon objectif, et par extension à mon irréfragable envie, de vous faire profiter de l'excellence de la Nouvelle Vague japonaise. Courant malheureusement trop peu connu chez nous, et même beaucoup trop sous-estimé, il est pourtant un brillant témoignage d'un héritage cinématographique nippon indiscutable de par sa profondeur et son exigence qui n'est plus à démontrer. Mais pas que, puisqu'il s'imbrique à une époque trouble, témoignant des profondes mutations d'un Japon entrant dans une nouvelle ère. L'heure est à la lutte sociale et à l'émergence du capitalisme.
En parallèle, la télévision bouleverse l'hégémonie du Septième Art qui, pour survivre, décide de balayer le classicisme d'alors pour promouvoir de nouveaux cinéastes novateurs qui contribueront à changer radicalement les règles cinématographiques. Toujours le même leitmotiv que je présente quasi systématiquement depuis Les Funérailles des Roses qui marqua mon entrée dans ce fantastique courant. Depuis août 2017, je m'évertuais à vous présenter le plus professionnellement, et à intervalles réguliers, les emblématiques cinéastes et leurs oeuvres de pointe pouvant avoir droit à une place dans nos colonnes. 

Il y a un petit temps de ça, je vous parlais d'un nouveau cinéaste abordé, en la personne de Seijun Suzuki avec Histoire d'une Prostituée. Cette oeuvre tout à fait singulière et osée bouleversait les codes établis. Et pour cause, Suzuki fut assimilé à l'enfant difficile de la Nikkatsu avec qui il entretenait des relations plutôt bouillonnantes. La raison tenait de l'embarrassement du studio pointé du doigt pour ses productions déviantes, à un point que la mauvaise publicité en venait à contrebalancer les entrées financières. Des entrées considérées comme trop rachitiques pour les films de Suzuki. C'est en 1967 que le divorce éclata promptement et sans sommation.
La Marque du Tueur est le film de trop, celui qui brisera nette la carrière du cinéaste. Accusé d'être incompréhensible, honteux, amoral, invendable, le nouveau métrage de son auteur suscite d'âpres polémiques. Dans le même temps, Suzuki recevait le soutien d'étudiants, de critiques et de réalisateurs (Nagisa Oshima entre autres). Les protestations iront jusqu'à prendre forme dans la rue lors d'une manifestation aux portes du studio. Rien n'y changera et il sera condamné pour subsister à tourner des publicités, vu que les cinq grands studios refusent de l'employer. Vous aurez compris que La Marque du Tueur s'immisça avec le temps comme la pellicule maudite, la plus célèbre, la plus représentative même de la folie créative de son géniteur, allant jusqu'à atteindre la consécration inespérée de film culte. Un film, donc, qui ne pouvait échapper à notre oeil avisé !

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ATTENTION SPOILERS : Le tueur numéro 3 devient la cible de ses commanditaires après avoir raté un contrat. Alors qu’il se défait sans mal des hordes d’assassins envoyés à sa suite, il trouve le réconfort auprès de ses maîtresses. Mais le défi ultime s’annonce quand le mystérieux tueur numéro 1, dont personne de vivant n’a jamais vu le visage, se met également à ses trousses.

Pour la petite info, La Marque du Tueur était un film que j'avais depuis longtemps dans mon collimateur et qui était censé ouvrir la danse pour aborder l'oeuvre de Suzuki sur le blog. Problème de taille : son inaccessibilité en téléchargement gratuit ralentit mes ardeurs. Fort heureusement, le film était disponible sur Amazon, moyennant une modique somme d'une quinzaine d'euros. Le plan était de profiter de mon chèque cadeau d'anniversaire pour l'acheter mais c'est en me rappelant que Piratebay existait que je pus l'acquérir gratuitement, mais en VOSTA. Ce qui m'a fait tirer un peu la gueule, en dépit de connaissances correctes de la langue de Shakespeare, car aucun sous-titre français n'était dispo sur Internet. Mais croyez bien que ce n'est qu'une question de semaines avant que je ne l'obtienne en support physique tant la fascination s'offrit à moi durant toute cette trop courte séance de 91 minutes.
Voilà, comme ça, c'est dit et vous avez une idée de la note finale ! Il est des films ainsi dégageant une odeur caractéristique qui fait que vous sentez que vous allez adorer la séance. Et quand, en plus, vous conjuguez des photos dont l'esthétique est à tomber par terre, alors le métrage se transforme en une quête que vous devez obtenir à tout prix. Mais cette pulsion cinéphile est à double tranchant car soit l'extase des sens sera de la partie ou soit la déception d'en avoir trop attendu sera au rendez-vous. Pas de demi-mesure possible ! Cependant, croyez bien que la réputation du film en tant que création surréaliste n'est pas sans fondements. Et pourtant, tout démarre d'un contexte, je dirais, rudimentaire. 

Goro Hanada est le numéro 3 dans la hiérarchie des malfaiteurs japonais à qui l'on confie des contrats, en l'occurrence des assassinats. Il a aussi une maîtresse avec qui il entretient des rapports houleux mâtinés de sexe et de mauvais traitements. Hanada est un gangster dans toute sa plus pure essence, une véritable machine à tuer régie uniquement par les pulsions animales. Au cours de l'histoire, une étrange femme du nom de Misako Nakajo va lui demander d'assassiner un homme. Au moment de l'instant fatidique, un papillon se pose devant la lunette de son fusil de précision. Il abat une innocente dans la rue, rate son contrat et est désormais poursuivi par ses commanditaires. A priori, tout porterait à croire que La Marque du Tueur ne repose que sur la simplicité et une certaine forme de banalité. Pourtant, c'est au-delà du simple film de gangster que nous évoluons, bien bien loin des contrées traditionnalistes avec ses règles prédéfinies que Suzuki fait voler en éclats.
Ce n'est pas par hasard que la constatation se fait puisqu'il a écrit lui-même le scénario avec quelques amis. Pour la première fois, il peut travailler sur un scénario dont il est le seul maître et avec lui les moyens importants de la Nikkatsu qui, politique du studio oblige, lui fournissait des libertés indispensables à la finalisation de son projet. Dans ces conditions, il peut laisser libre court à son imagination débordante d'artiste au sens propre comme au sens figuré pour accoucher d'un bijou de noirceur dépeignant un monde criminel particulièrement dérangeant où aucune cohabitation avec le monde extérieur ne se fait. 

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Dans le film, le syndicat du crime est représenté comme un microcosme évoluant en vase clos. Ces malfrats ayant développé une obsession pour le meurtre vivent entre eux, partageant les mêmes codes tribaux dans une organisation existentielle qui n'est basée sur rien d'autre que la mort. Ils ne peuvent se laisser aller à l'amour, avoir des amis ou s'éprendre d'une passion (comme le cinéma par exemple). Ils ne peuvent compter sur personne d'autre qu'eux-mêmes car le danger est partout. En dehors de leurs missions, leur vie est vide de sens, ne se résumant qu'aux besoins les plus élémentaires (manger, boire, faire ses besoins). Ils ont réussi l'exploit de s'extirper de la condition de l'homme moderne vouant un culte à l'hédonisme, aux plaisirs de la vie de tous les jours.
Ces assassins sont devenus de vulgaires machines aliénées où seuls le sexe et le meurtre les font vibrer dans une société dont ils ont fait abstraction. La sociopathie est, dès lors, une condition sine qua non dans un milieu qui, paradoxalement, est soumis à la doxa du monde moderne glorifiant un culte de la réussite. Une réussite à tout prix même si elle implique d'écraser l'autre. 

Quand on connaît les conditions de travail au Japon, on ne s'en étonne que peu. Les changements socio-économiques transparaissent clairement dans le film. L'heure est à la performance, l'efficacité. Il faut être le premier pour jouir du respect et des félicitations des éminences criminelles. Une moralité qui vaudra à Suzuki des accusations d'anarchiste vu qu'il accuse un fonctionnement régalien voué à l'échec touchant à toutes les strates sociales. Mais pour lui, ce stakhanovisme moderniste n'est qu'une chimère car il implique nécessairement de se désolidariser de ses valeurs d'empathie pour grimper au sommet, participer à une compétition dont l'important est de gagner par tous les moyens possibles face à une concurrence acharnée. Le rêve de Hanada après le coup fatal sera de supplanter le numéro 1.
Un geste qui s'accomplira dans le plus grand des chaos. Dénonçant l'excellence en ne la traduisant que comme une vision éphémère des choses, il ne fait aucun doute que La Marque du Tueur dut choquer à son époque car il attentait directement à la vision du travail fort peu orthodoxe d'un Japon désormais connu pour son manque d'épanouissement évident des salariés dans le monde du travail. 

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Mais toute cette géniale analyse n'est que la première partie d'une expérience inattendue qui font que La Marque du Tueur peut être décemment vu comme une oeuvre inégalable en son genre et dont il n'existe aucun équivalent cinématographique. Ceci provient du style "suzukien" d'un cinéaste repoussant son style au-delà des frontières du jusqu'au boutisme. Il détourne et retourne les codes du genre en les triturant, propulsant La Marque du Tueur à des années-lumière du traditionalisme du cinéma de gangster. Il en résulte une réinvention complète du film de gangster où l'expérimentation est le centre névralgique d'un film on ne peut plus formaliste.
Le retour au noir et blanc apporte déjà beaucoup au scénario en accentuant cette atmosphère inquiétante, surréaliste, parfois frôlant même le fantastique. L'exemple des murs de la maison de Misako recouverts de papillon est un exemple sautant aux yeux. Il en résulte un choix absolument renversant de qualité où le minimalisme et le choix des décors subliment une esthétique à nous faire tomber par terre. Je pense que l'abondance d'images dans cette chronique vous donne une idée de ce que j'ai pensé de la qualité d'image. Mais attention ! L'histoire ne s'arrête pas là, bien loin de là même puisque Suzuki s'amuse d'expérimentations visuelles et de mise en scène jusqu'à la saturation.

Pour faire court, La Marque du Tueur est un tableau retranscrivant toutes les envies intrinsèques d'un auteur pouvant enfin se lâcher et exposer à la vue de tous son propre style. Effets de reflet, perspectives retravaillées, découpage serré, incrustations d'images dans le cadre, gros plans absurdes, objets proéminents filmés avec une importance surpassant les personnages dans certaines scènes. Avec le temps, à mesure que Hanada développe une obsession morbide envers Misako, le temps se distord, les effets s'accentuent et la tournure des événements devient paranoïaque, à l'image du cerveau embrumé de Hanada. On pourra noter deux superbes effets de style qui concernent à filmer à travers le trou de la serrure et à travers la lunette du fusil (voir images au-dessus).
Les lieux sont austères, se résumant à des bâtiments abandonnés, des appartements avec peu de détails. La froideur est persistante, glaciale à l'image d'une morale très sombre véhiculée. Et je n'ai cité qu'une petite partie de ce que l'on peut trouver. Pour la bande son, elle se gratifie d'une irréprochable qualité, apportant de la consistance à l'atmosphère générale. Pour les acteurs, on s'enorgueillira d'un jeu tout à fait impeccable. Jo Shishido est admirable dans la peau de ce gangster, de même que Anne Mari interprétant à merveille la mystérieuse Nasako Mikajo. On citera Koji Nanbara, Isao Tamagawa et Mariko Ogawa parmi les principaux. 

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Il y aurait encore certainement beaucoup de choses à dire sur La Marque du Tueur tant il est fascinant, percutant. Plus de cinquante ans après sa sortie, cette oeuvre émérite n'a rien perdu de sa puissance de frappe. Nanti d'un second niveau de lecture narrant un univers sordide ne reposant que sur de la vacuité existentielle, il attaque un ésotérisme entraînant un ravage continu dans son sillage. Pire encore, les acteurs du terrain sont conscients de leur condition, donnant libre cours à une maïeutique pervertie par un effroyable désintérêt envers leur destinée susceptible de disparaître en une seule balle bien placée tirée vers eux. Suzuki, et c'est un euphémisme, a sur ce coup fait fort en créant un véritable petit bijou dans lequel il a déversé toute sa passion pour accoucher d'un résultat confirmant la splendeur de la Nouvelle Vague japonaise. Un conglomérat d'innovations et d'expérimentations condensés en 91 minutes qui se doit d'être découvert grâce à sa singularité moderniste.
Autant être clair, bref et direct, La Marque du Tueur n'est ni plus ni moins qu'un film indispensable pour tout cinéphile qui se respecte. Encore trop méconnu chez nous, sa filmographie mérite de s'y intéresser urgemment sous peine de passer à côté d'un talent confirmé ayant sombré bien malgré lui en déshérence à cause de sa volonté de bousculer l'ordre établi. 

 

Note : 17,5/20

 

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