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Genre : Drame, fantastique 

Année : 1986

Durée : 2h29

 

Synopsis :

Le soir où il réunit quelques amis pour fêter son anniversaire, Alexandre apprend qu’une catastrophe nucléaire mondiale est survenue. La fin du monde est proche. Alors le vieil écrivain se met à prier, et promet à Dieu de ne plus parler si tout redevient comme avant. Voilà donc son sacrifice : l’abandon de tout discours, de toute chose superflue pour retrouver l’essentiel, la vie

 

La critique :

Que les esprits les plus timorés se rassurent, si Cinéma Choc s'est radicalisé dans la chronique des films proposés, on trouve toujours des oeuvres plus accessibles pour le commun des mortels à bénéficier de nos faveurs pour rendre le site davantage éclectique. Et ce sera du côté de la Russie que nous voyagerons aujourd'hui pour côtoyer une fois de plus le légendaire Andreï Tarkovski. Véritable figure de proue du Septième Art russe, il peut se targuer de représenter chez nous le cinéaste proéminent de la belle et grande Russie. Incontournable pour tout cinéphile qui se respecte, auteur pour le moins exigeant, chacun de ses films est une pièce de premier ordre dotée d'un travail de pensée inouï et, je dirais même, inédit. Avec une filmographie très maigre de 7 films, ses lettres de noblesse furent incrustées à l'échelle internationale, témoignant d'un passage obligatoire quand on se lance dans la passion du cinéma. Ceci étant dit, s'atteler à la chronique d'une de ses oeuvres est de très loin la chose la plus aisée. Se lancer dans le style de ce prestigieux démiurge, c'est entrer en contact frontal avec la philosophie cinématographique. C'est se retrouver accablé par des seconds niveaux de lecture d'une profondeur assez tourbillonnante, par des raisonnements de pensée très pointus et par moult dialectiques austères pour certains. 

Bien évidemment, ce n'est pas la première fois que Cinéma Choc traite du cas de Monsieur Andreï. A vrai dire, cela serait même la 5ème fois qu'il se retrouve en notre compagnie après Stalker et Solaris (chroniqués par Alice In Oliver), ainsi qu'Andreï Roublev et Nostalghia (chroniqués par moi-même). Même si je l'ai déjà mentionné auparavant, Tarkovski est une sorte de pivot assez particulier dans mon avancée du cinéma vu que je le considérais avec une profonde ignorance comme un masturbateur de premier choix. C'est avec L'Enfance d'Ivan que le russe me ferma brutalement mon clapet, pour mieux annihiler ma connerie avec Andreï Roublev, abasourdi de le voir se propulser dans mon top 20. Stalker ne fera que me cacher de honte devant le talent du Monsieur mais, en parallèle, je me voyais émettre quelques réserves sur Nostalghia. Un métrage de qualité évidente mais qui ne m'avait pas transporté plus que ça. Alors, je sais que certains voient comme hérésie le fait de ne pas visionner l'oeuvre globale du Maître russe de manière chronologique, compte tenu de sa trop courte carrière mais que voulez-vous, il m'aura fallu quand même du temps avant de me décider à tous les obtenir au fur et à mesure des années passant. C'est un chouïa en avance que Cinéma Choc clôture son cycle dédié à Tarkovski car je me suis personnellement offert le lourd pari de chroniquer Le Sacrifice, soit son ultime réalisation. 

 

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ATTENTION SPOILERS : Le soir où il réunit quelques amis pour fêter son anniversaire, Alexandre apprend qu’une catastrophe nucléaire mondiale est survenue. La fin du monde est proche. Alors le vieil écrivain se met à prier, et promet à Dieu de ne plus parler si tout redevient comme avant. Voilà donc son sacrifice : l’abandon de tout discours, de toute chose superflue pour retrouver l’essentiel, la vie

Si vous vous rappelez ma chronique de Nostalghia, je décrivais une période sombre pour Tarkovski, alors exilé de sa Mère Patrie, incapable de se remettre de ce traumatisme s'hérissant comme le centre névralgique de Nostalghia où il retranscrivait le portrait d'un auteur évoluant dans un monde extérieur à celui qu'il a toujours connu. Parti de l'Italie où il l'avait tourné, il finit par aboutir en Suède où il collabore avec la Svenska-Filminstitutet pour achever sa carrière prématurément, frappé par une saloperie nommée cancer du poumon qui emportera son dernier souffle à Neuilly-sur-Seine dans l'effondrement général du microcosme cinéphile. A sa sortie, Le Sacrifice récolte un Grand Prix à Cannes, en même temps qu'il suscite la polémique. La scission de son public, amorcée avec son exil, se radicalise davantage. Si certains le portent une fois de plus aux nues, d'autres accusent un cinéaste qui s'est perdu dans ses intentions, incapable de faire face à la perte douloureuse de son pays, s'engonçant dans son propre système au point de frôler la paresse. C'est en ces termes que Ingmar Bergman accusera Tarkovski en critiquant amèrement son dernier métrage. Mais Tarkovski oblige, laudateurs comme contempteurs, tous s'attèlent à décrire minutieusement le dernier spectacle du russe.
Et forcément, du haut de mon modeste statut de chroniqueur cynique, il a bien fallu que je visualise analytiquement ce qu'il se passait, en dépit de quelques reproches que je ne peux refouler. 

Il serait, à mon sens, vain de décrire toute l'histoire au fur et à mesure car je n'ai tout simplement pas envie de spolier ceux qui ne l'ont pas encore vu et désirent le voir, sans tenir compte de mes ressentis quelque peu mitigés. Pourtant, tout démarrait très bien. Un plan très élargi sur un îlot coupé du monde et un bonhomme, Alexander, dissertant sur la philosophie de la vie, en compagnie d'un enfant qui ne parlera jamais, vite rattrapé par un facteur qui se joindra à son tour à ces discussions enrichissantes, tant pour eux que pour nous. Certains s'accordent à dire que cette très longue séquence est un peu le filtre annonçant si oui ou non nous allons adhérer. Néanmoins, sur cette terre que Dieu lui-même semble avoir oublié, un drame est en marche. C'est la fin d'un monde qui percutera l'humanité au cours de l'anniversaire d'Alexander en compagnie de sa famille et de ses amis.
Cette situation fait bien sûr écho à la géopolitique de l'époque où le Mur n'avait pas encore été abattu et où le spectre d'une troisième guerre mondiale était encore prégnant dans l'inconscient populaire. Nous ne verrons, cependant, rien de frontal de ce conflit si ce n'est la débâcle d'avions de chasse entraînant dans leur sillage un vacarme assourdissant, paralysant les individus présents. Mais, de manière surprenante, la Guerre n'est qu'une composante non centralisée. Elle est le rouage qui mettra à jour la réalité d'un monde, dans un bref instant d'apocalypse jamais filmé. 

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Ce monde est une représentation d'une société conçue, mise en oeuvre, façonnée et finalement détruite par cette même génération qui a fait sonner le réveil de l'horloge atomique. Cette génération est responsable de sa propre destruction et dans celle-ci se trouve aussi le réalisateur qui se dénonce comme tel. Cette génération accusée est celle de la bourgeoisie, des nantis vivant dans un monde à part, sans se soucier de ce qu'il se passe au-delà de leur coquille. L'îlot perdu reflète parfaitement ce propos. Ils sont déconnectés, n'accordent pas d'importance aux tensions internationales tant qu'ils peuvent se délecter d'un hédonisme qui causera leur perte. Et puis, vient l'instant fatidique et tous atterrissent (ou devrais je dire s'écrasent) sur la Terre, annihilée par les éléments qu'elle a mis au monde.
Dans ce chaos, la noirceur de l'âme humaine a perduré. La bourgeoisie n'a, en fin de compte, pas changé. Au contraire, elle exprime maintenant ses noirs desseins, exhibant sa frivolité, son individualisme, son égoïsme, son inconscience et sa lâcheté. Elle ne semble pas non plus accorder de respect au petit garçon qu'elle appelle sobrement "Petit Garçon". Ne pas lui offrir un nom peut se voir avant tout comme une rupture générationnelle. Elle n'éprouve pas d'intérêt envers les générations futures, ne se soucie pas d'eux. Adélaïde, l'épouse haineuse, tiendra à le réveiller de son sommeil, quitte à lui effacer ses dernières bribes d'innocence. Le salut de cet enfant sera fait par la bonne de la maison. C'est de la classe populaire que souffle le vent de la solidarité et du respect envers l'enfant, non de la classe aisée censée être plus instruite et éclairée.

Détruit par la folie des hommes, le monde doit être reconstruit. Par l'entremise d'une sorcière, à savoir une bonne, Alexander sera investi d'une mission sacrée pour sauver ce qu'il reste. Encore une fois, c'est la classe populaire qui aura ce rôle de canaliser les pulsions animales des nantis et d'accélérateur du sauvetage de tout ce qu'il reste. De manière assez ironique, l'acte salvateur sera exécuté par Alexander, donc venant du monde bourgeois même qui aura retrouvé la raison grâce au monde populaire. Il incendie la maison, soit les dernières reliques de cette société qui s'est bafouée elle-même, se sacrifiant à l'accomplissement de cela pour finir dans un asile d'aliénés.
Ce désastre mortifère définitivement exterminé verra l'émergence d'un nouveau monde que façonnera la nouvelle génération représentée par le petit garçon arrosant l'arbre qui aura le rôle d'Arbre de Vie pour guider les survivants vers un avenir meilleur. Mélangeant pessimisme (une vieille génération incapable de se remettre en question) et optimisme (nouvelle génération sauvant la Terre et, par extension, la vieille génération dédaigneuse envers elle), Le Sacrifice expose tous les questionnements de Tarkovski, à commencer par la thématique de l'Eternel Retour de Nietzsche mais reflète avant tout 1986 telle qu'il la voit. Cette Guerre Froide, il la voyait comme le témoignage de la capacité d'autodestruction de l'Homme. Son inconscience se mêlait aux velléités guerrières, à un sens de l'honneur grotesque et à une fierté belliqueuse. Embrigadé dans un paradigme malsain, il était prêt à tout pour conserver sa puissance et son emprise.

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Seulement, aussi brillant soit cette métaphore, jamais Tarkovski ne nous sera semblé aussi lointain dans son style. C'est en cela que Bergman s'est montré très intuitif et juste. Le réalisateur est arrivé au moment où il est devenu entièrement sûr de sa méthode, balayant le labeur qui était inhérent à ses long-métrages d'avant. Le procédé semble suivre un schéma moins libre et plus cloisonné dans ses approches. Pour ne rien arranger, la durée sera l'un des points qui aura bien du mal à justifier le récit. Jamais encore, on a eu ce ressenti d'un étirement de temps prêtant à discussion sur son utilité ou non. La raison trouvant sa place dans un immobilisme récurrent, s'éternisant trop sur certaines séquences qui auraient méritées à ne pas être aussi longuement filmées.
On apprécie le monologue du début mais, à la fin, on se demande si c'était bien nécessaire d'en faire autant au point de verser dans une gênante théâtralité. Lui qui a toujours bataillé pour l'autonomie totale du cinéma sur le théâtre se perd dans ce qu'il dénonçait. Erreur fatale : Si la thématique est sincère et d'une objective beauté, Le Sacrifice n'arrive jamais à parler pleinement au cinéphile, ne s'abandonnant pas totalement au récit comme ce fut le cas auparavant.

Mais ne vous inquiétez pas pour la suite, si l'on se dirige sur les habituels points liés à l'esthétique, le cinéaste n'a rien perdu de son génie. Les mouvements de caméra sont d'une somptuosité de tous les instants, se rapprochant de plus en plus de l'action avec une virtuosité admirable. Mention à la première séquence du film de Alexander parlant au petit garçon, et Otto le facteur le rejoignant vite. Les plans rapprochés seront souvent utilisés pour la description des états d'âme des personnages oppressés par un décor abandonné l'écrasant. Un décor simple mais magnifié. La scène de l'incendie de la maison peut être vue comme LA scène la plus probante.
De plus, jouer sur les contrastes fait son petit effet. La bande son se montrera toutefois pas aussi bien exploitée que ce que l'on pouvait penser, dès le splendide générique de début. Enfin, l'interprétation des acteurs sera sujet à débat. Certains les verront comme monolithiques, apathiques, tandis que d'autres salueront le désespoir dans leurs yeux. On peut citer Erland Josephson, Allan Edwall, Sven Wollter, Susan Fleetwood, Valérie Mairesse et Gudrún Gisladóttir

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Oeuvre "Tarkovskienne" oblige, c'est toujours avec un souffle de soulagement quand j'arrive au paragraphe de conclusion. Car, outre le fait que l'aura du réalisateur joue sur la volonté d'être le plus professionnel possible, c'est aussi se confronter à une attention de tous les instants, à une faculté d'interprétation bien plus poussée que la normale. Mais malgré tout cela, un certain désappointement émane quand on arrive au générique de fin. On est incapable de passer outre ce tenace sentiment de trop peu témoignant d'une déception de ne pas avoir été totalement conquis à la cause du film. Certes, le propos est très beau, le tout est filmé avec une maestria qui n'est plus à démontrer. Seulement, jamais une perception d'élitisme mal placé ne s'était observée.
C'est là que je me rendis compte que si j'avais commencé ma découverte du bonhomme par ce film, mes impressions de départ erronées auraient pu se voir renforcées. Ce qui m'aurait probablement amené à ne pas me presser pour me jeter sur ses précédents métrages nettement plus percutants. Je suis conscient que ce billet ne fera aucunement l'unanimité mais je ne peux refouler mon agacement d'avoir été face à un film qui n'a pas su mobiliser pleinement et efficacement sa puissance pour capter spirituellement la vie et s'élever au rang de chef d'oeuvre. 

 

Note : 12/20

 

 

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