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Genre : Drame, expérimental, inclassable (interdit aux - 12 ans)

Année : 1992

Durée : 1h40

 

Synopsis :

Le film se passe au XIXème siècle à Tolzbad, un village en haute montagne situé près d'un haut massif, le Mitterwald, où les habitants vivent dans le silence par peur de déclencher une avalanche. La mort frappe souvent et les habitants bâillonnent les enfants, jouent du piano sans les cordes ou rendent muet les chiens pour tenter de prévenir tout risque d'avalanche. Tout ce qui peut générer du bruit est source d'angoisse pour la population. Ce film raconte dans cette atmosphère oppressante l'histoire de deux frères, Johann et Grigorss, qui vivent leurs obsessions, leur rivalité, leurs amours cachées et incestueuses.

 

La critique :

Diable que cela fait longtemps ! Vous ne rêvez pas mais Guy Maddin est de retour sur le blog après une très longue accalmie. Et pour cause, il faut remonter au 8 juin 2017 avec The Saddest Music In The World pour retrouver une trace de ce réalisateur oh combien singulier ! Pour les aficionados du bonhomme, c'est avec un entrain frénétique que je reviens, moi et mes neurones amochés avant l'heure, pour traiter du cas Maddin. Après Tales From The Gimli Hospital, Archangel et le métrage susmentionné du 8 juin, c'est à Careful de bénéficier d'une humble place dans nos colonnes. Pour la petite information, ce projet de chronique ne date pas d'hier parce qu'il est le dernier segment de ces films oubliés qui devaient, en principe, être abordés pour fin 2018 - début 2019.
Encore une fois, comme dirait l'autre, mieux vaut tard que jamais. Toutefois, il faut dire que s'atteler à la chronique du cinéaste canadien natif de Winnipeg n'est pas la tâche la plus aisée qui soit. Elle prêterait même à une certaine appréhension, peur, prudence, circonspection si elle n'est pas tout simplement abandonnée, faute de ne pas avoir l'inspiration suffisante pour y mettre le point final. Le titre en anglais n'est-il pas en accord avec le ressenti du chroniqueur aventurier ? Careful, la traduction en anglais de "prudent" ou "attention" reflète à merveille notre ressenti (ou mon ressenti) de s'embarquer dans une nouvelle aventure du canadien quelque peu illuminé.

Sur ce, désolé de ne pas faire une rétrospective continue et sans pause de la Cat III et pré-Cat III comme je l'avais signalé dans mes deux dernières chroniques. Passer outre le génie de Maddin aurait été impensable, qui plus est après visionnage de 3 films pour 3 claques tant visuelles que poétiques. Mais, car il y en a un, on ne peut pas dire que le bonhomme s'auréole d'une grande réputation, si l'on dépasse les limites étroites de la cinéphilie de pointe. Trop austère, trop "bizarre", les qualificatifs réducteurs manquent pour déterminer une réelle singularité dans son travail. Qui plus est, on ne peut pas dire qu'il s'enorgueillit d'une bonne visibilité sur la Toile française, voire même anglaise, en termes d'intérêt pour pondre un billet. Cinéma Choc ne pouvait accepter une telle injustice et tenait à lui rendre hommage, au moins, sur l'Internet français. Par ailleurs, pour en revenir à ce que je disais juste avant, il est intéressant de constater ce décalage de popularité entre la frange que j'oserai qualifier maladroitement d'ouverte d'esprit et la frange engoncée dans le conventionnel.
Avec une première au Festival du film de New-York, Careful remplit les salles 2 fois/nuit durant 2 semaines, bien que son succès commercial extérieur ne soit guère éloquent. Maddin sera même taxé d'avoir sauvé, à lui seul, le cinéma d'art et d'essai. Il remporta également le prix du meilleur film au Cinéfest de Sudbury. De toute façon, même sans ces bienheureux hommages, on ne pouvait faire l'impasse dessus.

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ATTENTION SPOILERS : Le film se passe au XIXème siècle à Tolzbad, un village en haute montagne situé près d'un haut massif, le Mitterwald, où les habitants vivent dans le silence par peur de déclencher une avalanche. La mort frappe souvent et les habitants bâillonnent les enfants, jouent du piano sans les cordes ou rendent muet les chiens pour tenter de prévenir tout risque d'avalanche. Tout ce qui peut générer du bruit est source d'angoisse pour la population. Ce film raconte dans cette atmosphère oppressante l'histoire de deux frères, Johann et Grigorss, qui vivent leurs obsessions, leur rivalité, leurs amours cachés et incestueux.

Comme toujours avec le cinéaste, c'est une trame scénaristique originale, audacieuse et suscitant irrémédiablement la curiosité qu'il nous crée avec passion et... passion. Car, visiblement, l'histoire a, semble-t-il, intéressé les producteurs puisque Maddin dispose d'un budget plutôt reluisant de 1,1 million de dollars. Et aussi étonnant qu'il paraît, nous aurions pu voir le seul et l'unique Martin Scorsese interprétant le comte Knotkers avant qu'il renonce au projet pour tourner l'excellent remake de Les Nerfs à Vif. De quoi être partagé entre la déception et la relativisation vu ce qu'on y gagne au tournant. Mais arrêtons de nous éterniser et ratiociner sur le cas Maddin et entrons plus brièvement dans le sujet, c'est-à-dire le film en lui-même. Petite piqûre de rappel, il est somme toute logique que Cinéma Choc louange et éprouve une appétence toute particulière pour le sang, les tripailles, le gore et le trash, parfois à des niveaux indécents et inabordables pour 99% du commun des mortels. <
Toutefois, la filmographie de Maddin ne boxe absolument pas dans cette catégorie. Certes, on ne compte plus les métrages conventionnels et tout à fait normaux présentés sur le blog, mais ceux-ci partageaient (sauf quelques très très rares exceptions) un minimum de rapprochement avec la violence. Or, dans le cas présent, le cinéma du canadien flirte plus avec la poésie des sens, les rapports tumultueux entre les êtres. Comprenez que la dimension de l'amour est omniprésente. 

A priori, rien qui ne rentre dans les codes du blog. Toutefois, vous aurez aussi remarqué que nous sommes des laudateurs du cinéma expérimental et ce qui aurait pu se résumer à quelque chose de timoré et d'assez générique se transmute en expérience indéfinissable qui remplit alors la totalité de notre cahier de charges pour se voir chroniquer. Sur ce point, les thuriféraires du réalisateur se retrouveront d'entrée de jeu en terrain conquis. Tout d'abord, un intertitre où un narrateur à la voix d'outre-tombe s'élance dans une déclaration inquiétante : "Quelque chose se cache... Partez à sa recherche. Allez voir au-delà des monts. Une chose s'est égarée par derrière les cimes. Elle vous attend. Allez !". Et nous aboutissons dans un village perdu dans l'immensité montagneuse, semblant être déconnectée du temps et du monde extérieur. Les habitants sont rongés par la peur des avalanches.
La mort est omniprésente et tous les moyens douteux sont bons pour faire régner le calme dans ces contrées désolées. Cela passera par le bâillonnement des enfants à la section des cordes vocales des animaux. Careful témoigne avant tout de la fragilité des êtres face aux éléments. La nature règne en toute puissante impératrice sur le sommet de la chaîne alimentaire qu'elle claustre dans un silence insupportable. L'homme, avant tout animal social, vit dans le contrôle permanent d'une situation absurde. Certes, les échanges verbaux se font mais toujours avec pondération. Pas de fêtes en extérieur qui ne tienne, ni de cris d'enfants.

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L'incommunicabilité est un spectre vacillant qui annihile les bruits de la civilisation tels que nous les connaissons. En contrepartie, ce hameau revient à ses fondamentaux, loin du tumulte assourdissant de nos capitales pour apprécier la beauté du silence et du calme. Le rythme effréné de notre civilisation contemporaine est balayé d'un revers de main. Cependant, ce manque de communication trouve aussi un deuxième point de convergence dans les relations sentimentales. Toutefois, ne vous attendez aucunement à un florilège d'amour bancal et stéréotypé. Careful conjugue l'irrésistible poésie et le ton sale et dépravé où se mêle envies incestueuses, pensées torturées conduisant au suicide, viol narré par une nymphe qui ne semble pas plus perturbée par ce qu'elle a vécu dans cette forêt. Tout est volontairement absurde, en total décalage avec la réalité, notre réalité.
La violence de la situation prend des proportions féériques où celle-ci est plus ou moins atténuée par l'irréalisme ambiant. Ainsi, Johann se cramant les lèvres avec un charbon incandescent et se sectionnant les doigts au sécateur est un exemple qui ravira les amateurs d'outrecuidance.

L'enfoncement d'un pieu droit dans le coeur corrèle une interdiction tout à fait sensée. Pourtant, à aucun moment, le spectacle ne choque le spectateur. Mieux encore, elle n'est jamais gratuite et est toujours au service de la neurasthénie mentale que ces âmes vivent au quotidien. Enfin, celle-ci s'imbrique parfaitement comme élément fantasmagorique ne prenant à aucun moment le dessus sur l'objectif primordial du film qui est de nous faire passer à travers une myriade de sentiments mais aussi de nouer un contact intime avec l'artificiel. Guy Maddin lui-même semoncera les réalisateurs cherchant à tout prix à faire du réalisme alors que le cinéma peut arborer les traits d'un songe. Careful ne déroge pas à la règle en nous donnant l'impression de contempler un rêve éveillé.
La mise en scène demeure toujours aussi attractive pour peu que l'on adhère au style, ce qui n'est franchement pas gagné dans un Septième Art tendant à une uniformisation des goûts et des couleurs. Mais comment rester insensible à ces dialogues où tristesse et envie évoluent en synergie tout en frappant durablement le cinéphile ? La douceur règne en maître sur cette couche de choses terrifiantes concernant le registre de la famille apparaissant peu glorieuse.

 

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Et nous en arrivons logiquement à l'un des éléments les plus importants de l'univers de Maddin, sans quoi cette chronique se résumerait à un torchon en bonne et due forme. Pour la petite information, Careful représente le premier film en couleurs du canadien et le moins que l'on puisse dire est que les amoureux d'esthétique et probablement ceux qui ne le sont pas ne pourront cacher leur extatisme et leurs éventuels filets de bave possibles devant une image, disons-le clairement, à tomber par terre. N'hésitant pas à reprendre le style expressionniste, le film multiplie les couleurs pastel, le sépia, le noir et blanc recolorié. Certaines scènes semblent même sortir tout droit d'une bande dessinée. Rien que pour ça, Careful mérite et doit même être visionné.
Pour le son, la mélancolie s'empare des musiques et se mêle à la délicate harmonie de l'écho des alentours enneigés. La prestation des acteurs prêtera à débat dans leur jeu typique des films de Maddin, donc particulier. On peut citer Kyle McCulloch (un des scénaristes de South Park), Gosia Dobrowolska, Sarah Neville, Brent Neale, Paul Cox, Jackie Burroughs, Vince Rimmer et Katya Gardner pour les principaux.

Je crois qu'il n'y a rien de plus à dire si ce n'est que d'exposer mon respect le plus sincère envers le meilleur canadien de tous les temps. Je ne peux aussi qu'exposer ma rancune sur l'absence d'une vraie édition française pour mieux mettre en lumière un homme cultivant un amour sincère envers le cinéma différent et hétéroclite. Car comment rester de marbre devant son talent jamais imité, jamais égalé ? L'admiration est de mise face à son imagination débordante et débridée en termes d'histoire épousant surréalisme et expressionnisme. S'il y a fort à parier que les lecteurs assidus du blog ne sont pas ceux qui se rueront systématiquement sur le drame d'amour, il est bien difficile de masquer notre empathie envers les personnages de cette comédie dramatique où la drôlerie enlace le cynisme. Perdus dans les confins d'un paysage désolé, semblant être le dernier reliquat d'une Terre frappée par une apocalypse sans nom passée, les quidams vivent leur vie, aussi perturbante soit-elle, au rythme de la prudence, seul vecteur de leur mode d'existence. "Be careful", tel est leur credo d'une destinée où le silence est roi.

 

Note : ???

 

 

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