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Genre : Fantastique, drame, expérimental, inclassable

Année : 2015

Durée : 1h59

 

Synopsis :

Dans le sous-marin SS Plunger, l’oxygène se fait rare. Le compte à rebours vers une mort certaine est enclenché. L’équipage cherche en vain le capitaine, le seul capable de les sauver. Soudain, de manière improbable, un bûcheron perdu arrive parmi eux et leur raconte comment il a échappé à un redoutable clan d’hommes des cavernes. Sa bien-aimée à été enlevée par ces hommes féroces, et il est prêt à tout pour la sortir de là. Embarquez dans le SS Plunger et faites le tour du monde des paysages oniriques, dans un tourbillon d’aventures peuplées de femmes fatales, de fous à lier et d’amoureux transis.

 

La critique :

Habitué à trouver plus ou moins facilement la première phrase pour débuter un billet, il arrive parfois que je ne sache pas trouver des mots à mettre sur ma pensée, même en introduction. Ayant passé une bonne nuit de sommeil et ma cervelle ne manquant pas de sucre, je ne pouvais pas accuser mes capacités cérébrales de ne pas être à la hauteur. En revanche, je soupçonne fortement mon cerveau d'être au bout du rouleau suite à une bagatelle de, désormais, 14 films chroniqués en une semaine. Un record depuis mes débuts de chroniqueur. N'allez pas croire que je me sois transformé en ermite chétif, lié spirituellement à sa TV. Entre les potes en vacances, au boulot ou en train de passer les examens, plus une copine indisponible pour la semaine, il fallait bien trouver de quoi meubler ses journées.
Mais pour le coup, j'y ai été très fort et je crois qu'un peu de repos ne me fera pas de mal, d'autant plus quand on clôture une grosse série par une telle oeuvre. Au générique de fin résonna dans mon crâne bouillonnant : "Comment je vais faire pour chroniquer ça ?". Voilà une fâcheuse question s'agrémentant d'un frisson parcourant mon échine, pourtant bien habitué à ce type d'expérimentation cinématographique. A chaque fois, certains cinéastes arrivent à briser tes espoirs et à te laisser vers la fin en état de "brain damage". 

Il était somme toute logique de classer Guy Maddin dans tout ça, lui le cinéaste canadien natif de Winnipeg pour qui c'est la 5ème représentation sur Cinéma Choc après Tales From The Gimli Hospital, Archangel, The Saddest Music In The World et dernièrement Careful. Et pour cause, si à la lecture du synopsis, ils ne semblent pas du tout en accord avec les termes du blog, c'est oublier que nous sombrons là dans une plongée aux confins du cinéma expérimental, alternatif et, plus que tout, contre-culture. Maddin est un cinéaste évoluant en dehors du temps et des perceptions standardisées de notre époque. Son style n'a rien de semblable, même si lui et les Frères Quay partagent quelques accointances dans leur vision du Septième Art. Il n'est jamais imité, jamais égalé.
Son objectif n'est pas de plaire au plus grand nombre, se tailler une réputation à l'internationale mais faire les projets qu'il aime à sa manière sans s'embarrasser des avis des profanes. On rentre alors dans un genre de pointe qui séduit autant qu'il fait fuir. Malencontreusement voué à un anonymat tenace, sa présence est pourtant bien réelle et même plébiscitée dans les festivals où il est présenté. Preuve en est avec son dernier bijou, en collaboration avec Evan Johnson, La Chambre Interdite (The Forbidden Room sous son nom d'origine) qui a eu cette chance de bénéficier d'une traduction française et d'une notoriété élogieuse. Exhibé dans des festivals de renom, son nouveau métrage a raflé certains prix de première importance en Suisse, en Espagne, sans compter un prix de 100 000$ décerné par les critiques de la Toronto Film Critics Association. De quoi s'enchanter de voir un artiste aussi confidentiel s'enorgueillir de nombreux dithyrambes de la presse spécialisée.

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ATTENTION SPOILERS : Dans le sous-marin SS Plunger, l’oxygène se fait rare. Le compte à rebours vers une mort certaine est enclenché. L’équipage cherche en vain le capitaine, le seul capable de les sauver. Soudain, de manière improbable, un bûcheron perdu arrive parmi eux et leur raconte comment il a échappé à un redoutable clan d’hommes des cavernes. Sa bien-aimée à été enlevée par ces hommes féroces, et il est prêt à tout pour la sortir de là. Embarquez dans le SS Plunger et faites le tour du monde des paysages oniriques, dans un tourbillon d’aventures peuplées de femmes fatales, de fous à lier et d’amoureux transis.

Mais arrivé à la fin, on ne sait pas quoi dire. On ne sait pas par quoi commencer, encore sous le choc d'une expérience vécue où Maddin n'a jamais repoussé les frontières délirantes aussi loin. Mais si je vous disais que tout ce que vous voyez-là n'a aucun sens si l'on se place dans une approche conventionnelle ? Si je vous disais que le récit n'en est pas un et qu'il n'est qu'un trompe-l'oeil ? Et enfin, si je vous disais que nous ne sommes pas dans un film à proprement parler mais dans un songe, long et intense ? C'est pourtant bien ce qui caractérise La Chambre Interdite dont les conditions de tournage furent pour le moins particulières. Ce projet, le plus long jamais fait par son auteur, est tiré d'un autre travail nommé Séances comprenant une centaine de courts-métrages tournés au Centre Pompidou de Paris et au Centre Phi à Montréal. Chaque journée de tournage commençait par une véritable séance de spiritisme, en invoquant l'esprit des films disparus, et dans le but de s'imprégner de l'atmosphère. Il faut dire que la composition du scénario s'est faite à partir d'une centaine de scripts.
En menant des recherches, l'idée était de piocher dans de multiples films oubliés ou disparus (Murnau, Lang, Hitchcock, Ford, Vigo ou Van Stroheim) que lui et Johnson exhumaient pour piocher des fragments voulus que cela soit un son, une image, un titre, un bout d'intrigue. Toute la difficulté était ensuite d'imaginer une continuation au sein de ce melting-pot. L'écriture a été réalisée de façon à ce qu'une histoire puisse être interrompue au moment opportun pour dévier sur une autre. Réduire la durée initiale de 130h à 2h fut une autre paire de manches.

Et c'est là que j'en viens à ce que je disais au-dessus. Il est inutile de s'attendre à un schéma prédéfini, ni à une seule et unique trame aussi éparse soit-elle. La Chambre Interdite est à n'en point douter l'une, si ce n'est l'oeuvre la plus conceptuelle de son géniteur jusqu'à ce jour. Par extension, elle sera aussi celle qui suscitera le plus d'hostilité et d'animadversion de par sa difficulté d'accès amplifiée. Le synopsis n'a guère d'intérêt et tout commence par un vieillard vous réinventant "Comment prendre un bain" de Dwain Esper avant de nous diriger vers le SS Plunger qui sera le seul et unique véhicule nous guidant dans ce maëlstrom onirique où nous nous envolons, notre conscience s'évaporant pour entrer dans un état oscillant entre la plénitude, l'amusement, la fascination mais aussi et avant tout le sentiment d'être perdu dans ces immenses contrées fantasmagoriques, déconcerté en foulant des sentiers dont nous n'arrivons jamais à retrouver nos traces et ni à visualiser la finalité de tout ceci.
Car tout est changeant, rien n'est prévisible et aucune indication ne nous est fournie. C'est dans un rêve que Maddin nous absorbe mais un rêve se décomposant en divers segments où il est question d'une belle femme du nom de Margot, la bien aimée d'un bûcheron perdu dans les immensités du monde. 

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Mais que nous racontent ces histoires que nous imaginons aussi loufoques les unes que les autres ? La première partie voit le dit bûcheront voulant être accepté par une tribu hostile au regard torve, les Red Wolves. Pour réussir, il doit passer par différentes étapes allant de l'empilement de tripes à faire mumuse avec une vessie en la frappant. Margot, que l'on apprend être amnésique, rentre alors dans un délire nous transportant dans un music-hall où le tout prend des allures de comédie musicale, en arrière-plan un maniaque du cul se faisant lobotomiser pour soigner sa psychopathologie. Vous vous dites que c'est déjà trop pour vous ? Alors attendez de voir la suite que je ne citerai que par quelques bribes car La Chambre Interdite ne peut être racontée par écrit, sans quoi elle perdrait toute sa consubstantielle finalité. Un homme offrant une moustache à son fils avec laquelle il établit des connexions spirituelles, des amants métamorphosés en bananes complètement noircies par le temps, un homme avec un calmar en bouche se faisant tuer par une pierre projetée d'un volcan, un docteur spécialiste en reconstructions osseuses qui va se faire malmener par des femmes déguisées en squelettes ou encore une statue de Janus obsédant un chauve. La joyeuseté étant que tout ça (et ce n'est qu'une partie !) s'intervertissent entre eux dans une durée de 2h. 

Mais si nous nous risquons à analyser de manière ontologique le film et plus particulièrement le titre, nous pourrions corréler celui-ci avec notre propre subconscient. La chambre se référant à nos rêves, leur création inconsciente donc l'ensemble de ce que nous vivons dans cette dimension alternative. Pourquoi est-elle interdite ? Parce qu'elle nous appartient à nous et nous seule et que personne n'a un droit de regard sur notre univers si nous n'en donnons pas l'autorisation. Cette hypotypose irréfragable semblerait être la meilleure lecture métaphysique, à mon sens bien sûr, de ce que Maddin nous donne dans une chrestomathie dont les différentes parties seront fonction de l'attirance du cinéphile qui en préférera l'une ou l'autre. Après, toute la difficulté est de galvaniser en permanence l'intérêt du spectateur qui se devra d'ouvrir son esprit plus que jamais car nous parlons là d'une durée longue dans laquelle il faut apprendre à accepter des actes, des visions, des sentiments équivoques.
Indubitablement, vous aurez compris que La Chambre Interdite est l'une de ces expériences sensorielles qui ne nous frappe pas comme un film normal mais nous touche de manière très personnelle. 

 

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Et puis, faut-il disserter plus en détail l'esthétique du film avec les images que je viens de vous mettre ? Comment ne pas tomber à la renverse devant des séquences, des scènes, de simples plans à même de nous faire déverser des hectolitres de bave ? Rarement, on aura vu une telle splendeur quand on voit la 1ère image qui semble sortir tout droit d'un tableau séculaire. Maddin n'a jamais caché son extatisme pour le vieux cinéma des années 20 et 30 et nous le prouve encore une fois. Utilisation du noir et blanc, inserts typiques des films muets (certains inserts rappelant la grandiloquence de David W. Griffith), pellicule vieillie, images recoloriées de milles et une couleurs auxquelles il prend le pari d'intégrer des images de synthèse tenant plus du film d'animation 3D qu'autre chose, perspectives retravaillées. Malgré un tournage en numérique, il ne prostitue pas son bijou et repousse plus que jamais son art visuel ancien dont la lecture d'un billet ne saurait vous donner une idée de la chose.
La très belle composition musicale est apparentée à l'imaginaire et à cette ancienneté caractéristique. L'interprétation sera ce qu'elle est donc bien spéciale et nous serons ravis de voir certains acteurs très connus du milieu qui sont surtout Matthieu Amalric, Charlotte Rampling, Maria de Medeiros (déjà vue dans The Saddest Music In The World) et Udo Kier (vu aussi dans Ulysse, souviens toi). Pour ceux moins connus, on mentionnera Amira Casar, Slimane Dazi, Jean-François Stévenin, Jacques Nolot et Géraldine Chaplin.

En conclusion, je suis tout à fait conscient que cette chronique ne pourrait en aucun cas décrire dans son entièreté et avec professionnalisme une expérience, disons-le clairement, inoubliable et jamais vue dans le Septième Art. Car comment décrire l'indescriptible, si ce n'est de le voir pour le croire ? Enrobé d'une forme insolite, La Chambre Interdite est l'un des plus vibrants hommages au vieux cinéma que nous ayons vu jusqu'à présent et par la même occasion, encore une fois à mes yeux, l'une des plus belles réalisations de ces dernières années. Nous plongeant dans un monde de phantasmes teintés de la nostalgie d'un temps passé, de fausses réminiscences de la beauté des vieilles années, Maddin décrit plus que jamais son style halluciné empreinte d'une dimension fantastique où scientifiques fous, voyages dans le temps, communications avec l'au-delà et dopplegängers se côtoient en totale normalité. Une réflexion brillante sur l'amnésie, l'importance de la mémoire pour l'Homme.
La Chambre Interdite promeut la transcendance visuelle, sublime l'art cinématographique pour accoucher d'un OFNI nous laissant bouche bée. Un billet somme toute proprement inutile car j'aurais tout aussi bien pu vous écrire "Regardez le sans plus attendre !" que cela en serait venu au même. Guy Maddin au sommet de son art ? Difficile à dire vu le niveau auquel il nous a habitué mais nous n'en sommes pas loin. Car quand nous parvenons à abandonner le cinéphile dans son monde, le soumettre totalement à son récit, le faire voyager les étoiles dans les yeux, nous pouvons hurler au statut de chef d'oeuvre absolu. Si la normalité dans le grand écran tend à devenir une composante intrinsèque amenée à se banaliser, Maddin nous rappelle que le cinéma peut être la retranscription de rêveries le temps d'un voyage dans le SS Plunger au sein d'un océan fantasmagorique. 

 

Note : Chef d'oeuvre

 

 

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