Institut_Benjamenta

Genre : Drame, fantastique, expérimental, inclassable

Année : 1995

Durée : 1h45

 

Synopsis :

L'institut Benjamenta, délabré et moribond, est une école de formation pour majordomes auxquels est perpétuellement enseignée la même et unique leçon. Jakob, qui vient de s'inscrire, erre parmi les couloirs labyrinthiques de l'institut, essayant de percer les mystères de la vie des occupants hagards de cet étrange établissement.

 

La critique :

Il m’aura fallu très exactement 21 minutes avant de savoir écrire une ébauche, ou du moins avoir une idée de départ, de début de chronique tant ce que je venais de vivre m’avait laissé pantois. Jadis, il y a de cela plusieurs années, je découvrais grâce à l’insondable culture cinéphile d'Inthemoodforgore, le dénommé Guy Maddin. Le cinéaste canadien natif de Winnipeg n’est pas une figure incontournable et vénérée des profanes, bien évidemment car son style lorgne dans quelque chose d’indéfinissable où les frontières de l’expérimental nous laissent incrédules, mais comblés par la singularité de l’expérience. A 4 reprises, j’eus cet éprouvant plaisir d’aborder 4 films de sa filmographie difficile d’accès tant en termes d’accroche que de support physique. A chaque fois, l’engouement était roi !
Un fait rarissime pour un réalisateur, en ce qui me concerne. Mais ce que je croyais être un cas isolé (ou un loup solitaire, terme très à la mode en ce moment…) prit brutalement fin en cette dernière partie de soirée, lorsque j’enclenchais le visionnage du mystérieux et obscur Institut Benjamenta.

Une fois de plus, je ne pouvais que remercier notre illustre thaumaturge qui me le fit connaître par le biais de son original top 50 des asleeping movies qui, comme son nom l’indique, vous classe les pellicules à même de vous offrir un aller simple dans les bras de Morphée tant leur rythme est somnambulique. Néanmoins classé loin du podium, une certaine appréhension me guettait tout comme une excitation sans nom d’un film qui faisait vibrer en moi cette corde inconsciente. Cette fameuse corde qui vous dit que vous allez vivre quelque chose que vous n’aviez encore jamais vécu dans le cinéma jusqu’à ce jour. C’est cette même corde qui frémissait lors de la contemplation de mon premier métrage de Guy Maddin et voyez ce que je pense, étoiles dans les yeux, de ce cinéaste quand on me demande mon avis sur son travail. Certains lecteurs malicieux viendront me dire que cette impression pouvait parfois être faussée, et que ce fut le cas avec plus d’un métrage auquel je m’essayais.
Ce n’est pas faux mais là est à la fois tout le revers et le plaisir de l’expérimentation et de la découverte. On ressort parfois de là déçu, parfois satisfait et parfois même enchanté. Comme pour Maddin, cette corde ne vibrait pas de la même manière avant de m’y jeter. Ce ressenti d’être frappé d’une claque était bien réel.

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ATTENTION SPOILERS : L'institut Benjamenta, délabré et moribond, est une école de formation pour majordomes auxquels est perpétuellement enseignée la même et unique leçon. Jakob, qui vient de s'inscrire, erre parmi les couloirs labyrinthiques de l'institut, essayant de percer les mystères de la vie des occupants hagards de cet étrange établissement.

Mais tout d’abord, laissez-moi vous présenter les Quay Brothers (ou frères Quay dans notre langue de Molière). Nés en 1947 aux USA et installés depuis les années 70 à Londres, les jumeaux développent vite une fascination toute particulière pour un cinéma alternatif d’animation où la poésie mécanique et le surréalisme en sont devenus des composantes essentielles. Rien de plus étonnant quand on sait à quel point ils ont été enchantés, voire même bouleversés, par les fameux théâtres de marionnettes tchèques ou les films d’animation d’Europe de l’Est. Deux expériences qui les mèneront droit dans le Septième Art où ils ont bien l’intention de déployer leur débordante créativité et leur propre style. Jan Lenica et surtout Jan Svankmajer sont leurs deux idoles à qui ils doivent tout, à un point que les frères dédieront un de leurs courts-métrages au deuxième cinéaste susmentionné.
Ceci étant dit, les bonhommes officient alors dans la réalisation de courts-métrages et n’avaient pas encore de velléité de se lancer dans un projet de grande envergure. Leur petite série en noir et blanc Stille Nacht et Street of Crocodiles se démarquent grandement, le dernier étant carrément sélectionné par Terry Gilliam comme l’un des 10 meilleurs films d’animation de tous les temps. Parallèlement, leur présence dans les théâtres et la composition musicale leur permettent de se faire un nom.

En 1995, leur premier long-métrage de fiction sort. Adapté de l’œuvre Jakob Van Gunter de Robert Walser que Kafka louangea, il est difficile de trouver des informations sur une trace de succès ou quoi que ce soit. Le film de ce jour est donc couvert par le sceau de la confidentialité. Rien de plus étonnant quand nous sachons qu’en dehors de quelques projets, leur œuvre globale n’a jamais été présentée décemment en France. Les films publicitaires sont ce qui s’est le plus illustré dans l’Hexagone. Triste ! Mais le constat est bel et bien là, dans ma modeste carrière de chroniqueur cynique et de modeste cinéphile en devenir, Institut Benjamenta est l’une de ces très rares œuvres à avoir bouleversé ma conception même du Septième Art, en me faisant obliquer vers des sentiers encore peu foulés pour ma part.
Il faut dire qu’à lui seul le scénario que n’aurait pas renié l’imagination inconcevable de Guy Maddin suscite le respect. Mais que peut-on bien raconter durant 1h45 à propos de l’apprentissage des cours dans une école dédiée à la formation de domestiques ? C’était peut-être bien la question primordiale qui m’assaillait et qui me faisait dire que sa place dans les asleeping movie de Cinéma Choc ne tenait pas du hasard.

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Au titre principal s’additionne « Ce qu’on appelle la vie humaine » mais cette vie humaine, à proprement parler, se base sur l’énigme même de son existence. Sur quoi se fonde-t-elle ? Quel projet dans sa finalité ? Autant de questionnements que semble se poser Jakob, fraîchement arrivé dans cet institut pour apprendre le métier. Dans cette école, les élèves étudient constamment la même leçon dans un processus d’aliénation mentale destinée à suivre les enseignements à la lettre. Un conditionnement des foules via un processus savamment pensé pour pratiquer des gestes millimétrés, répétitifs et partagés par tout un chacun. C’est à une uniformisation scolarisée auxquelles nous assistons. Les mouvements sont les mêmes et sont partagés entre tous les individus dans une symphonie perpétuelle. Mais le métier de domestique s’apparente à un asservissement d’hommes sans se poser de questions.
On apprend à être un moins que rien, un zéro à la solde de personnalités plus puissantes, annihilant notre fierté et notre liberté. L’homme se désolidarise de sa propre émancipation pour suivre un chemin balisé dont les règles étroites l’étouffent jusqu’à sa lobotomisation totale. Son métier se résume à l’accumulation de gestes inchoatifs où raisonnements de pensée se fondent sur une coercition inconsciente.

Une phrase très importante va nous apparaître : « Le mouvement perpétuel est la normalité ». Une citation, en vision courte, en accord total avec la conception de domestique. Car ceux-ci ne s’apparentent finalement à rien de plus qu’à un métronome humain effectuant les mêmes gestes se référant au mouvement perpétuel originel. Ce mouvement des origines est banalisé, suivant un ancrage dans les plus profondes anfractuosités de l’âme, enseigné jusqu’à plus soif. Tous ces gestes annonciateurs font écho à une normalité consubstantielle, devenue irréfragable, dépeignant l’allégorie décrite. Mais à plus long terme, et c’est d’autant plus tragique, nous pouvons extrapoler cette hypotypose à la condition humaine et sa psyché valétudinaire. Dans notre société amenée de plus en plus à se standardiser, ne retrouve-t-on pas ce mouvement perpétuel pas seulement relégué au métier de domestique ? Apprendre à être un bon père de famille, un bon travailleur, avoir une femme, autant de gestes de la vie que certains « métronomes » vantent et louangent. Dans le cas contraire, certains en viennent presque à ostraciser ceux qui ne suivent pas ce mouvement perpétuel.
A n’en point douter, Institut Benjamenta est une réflexion puissante et assez inédite sur l’ontologie amenant le cinéphile à une introspection empreinte de maïeutique. Mais là n’est qu’une partie de ce que le métrage a à nous offrir.

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Les frères Quay ont bien l’intention de ne pas se limiter à ce simple second niveau de lecture. Il n’est pas question d’apprendre une seule et même leçon durant 1h45 sous peine d’aboutir à un rythme lancinant qui nuirait toute attraction du cinéphile. Institut Benjamenta revêt les oripeaux d’une toile surréaliste où tous nos repères semblent s’évaporer pour ne laisser comme seule et unique impératrice des lieux l’expérimentation. L’absurde règne en ces lieux et particulièrement sur les gestes millimétrés. Nappes s’envolant, symphonie de fourchettes, paroles incompréhensibles, danse chorégraphiée, chutes sans raison apparente. L’être se fond dans le surréalisme pour devenir lui-même surréaliste. Pour une raison sibylline, Jakob, arrivant sur les lieux, va envoûter ce monde interlope sans trop savoir comment si ce n’est qu’il a du mal à se conformer à cette normalité devenue folie ambiante.
Et ça sera alors parti pour un voyage dans les tréfonds de l’expérimental au rythme des déambulations de Jakob errant dans les couloirs obscurs de l’institut. Les repères tant temporels que géographiques s’annihilent. La porosité de la topographie des lieux et des espaces amène notre conscience à s’évaporer et avec elle toute forme de certitudes perceptives.

Notre esprit voyage avec Jakob, dans cet incomparable repère fantasmatique, troublant les relations inter-individuelles. Une liaison empreinte d’ambiguïté naît entre lui et Lisa Benjamenta qui tend à cacher cette attirance tant bien que mal sous un voile. Sa mort apparentée à une mort avant tout métaphysique suivie d’une résurrection pourrait bien être en accord avec le tumulte de Jakob brisant le mouvement perpétuel de cet institut pour qu’elle revienne à l’état d’être émancipée. Mais là encore tout est sujet à débat car comprenez bien que cette chronique ne saurait décrire l’entièreté de la richesse d’un tel conte fantasmagorique et kafkaïen dénaturant cette antinomie séculaire du concept de corps et d’esprit, du sensible et de l’intelligible pour les rassembler en un tout qui justifie à lui seul l’impression qui émane d’Institut Benjamenta.
Tout écueil est outrepassé sans jamais recourir à quelconque manœuvre subreptice. On est là désarçonné devant cet entrelacement de sourires affables rendant obombré l’essence de ce lieu de perdition. Dès lors, autant dire que les laudateurs patentés du cinéma expérimental en auront pour leur argent et risquent fort bien d’émerger de ce récit séduit, ayant ce ressenti d’avoir vécu quelque chose d’important.

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Mais ce billet chauffant mes neurones à blanc ne saurait se finaliser sans décrire le visuel d’un film qui, à coup sûr, risque fort bien de vous faire baver des hectolitres de salive devant un noir et blanc sublimé au point qu’Institut Benjamenta pourrait se hisser parmi les plus beaux films en noir et blanc de tous les temps. Les frères Quay conjuguent de nombreux éléments divers, notamment le cerf se référant à la mythologie germanique, la forêt issue de l’univers expressionniste. Les décors sont poussiéreux, vétustes, adoptant plus les traits d’un grenier délabré que d’une école sérieuse. Les teintes blafardes n’attisent pas la sympathie des lieux.
Mais quoi que l’on en dise, la séduction est instantanée devant un tel travail faisant des jumeaux des esthètes à part entière nous subjuguant en permanence. La composition musicale n’est pas en reste et se mêle parfaitement à la tonalité anxiogène et étouffante du lieu. La bande son prend plus les traits d’un régal auditif que d’un simple accompagnement, confirmant l’attrait de ces démiurges pour l’Art en tant que tel. Enfin, l’interprétation des acteurs sera sujet à la plus totale subjectivité. Le film parlant peu, les personnages se distinguent par leur asociabilité, ne donnant pas l’impression de nouer des liens d’amitié avec leurs semblables. Leur voix monocorde, leurs traits froids, leur regard torve sont l’antithèse de la personne extravertie. On trouve au casting Mark Rylance, Alice Krige, Gottfried John (que l’on retrouvera 4 ans plus tard jouant… Jules César dans Astérix et Obélix contre César), Daniel Smith et Joseph Alessi dans les principaux.

Malgré cette chronique un peu plus longue que la normale et diablement jouissive à écrire (mais oh combien compliquée et non je n'ai pas pris de LSD pour la rédiger !), on ne saurait décemment cerner tous les niveaux d’expression qui caractérisent Institut Benjamenta. Mais quel plaisir indescriptible cette œuvre nous procure ! Un tableau mettant tous nos sens en éveil et nous faisant passer à travers une myriade d’émotions dont les principales sont, sans contestation possible, l’émerveillement et la fascination. Comme plusieurs critiques l’ont dit, on tient une narration déstructurée affiliée à l’impressionnisme où le cheminement scénaristique s’apparente à une balade surréaliste dans un décor irréel et éthéré nous subjuguant. Film alambiqué diront certains, certes et on ne pourra pas leur en vouloir, mais un dépaysement remarquable en tout point.
Dès lors, comment ne pas être ébloui par un tel essai cinématographique magnifiant ce que l’on nomme le Septième Art ? Sur ce coup, les frères Quay y sont parvenus, avec malheureusement bien peu d’autres, en opérant une fusion entre l’Art (avec un grand A) et le cinéma, pour déboucher sur le Cinéma (avec un grand C). Ainsi, je vous prierai de croire qu’Institut Benjamenta est probablement l’un des plus grands chefs d’œuvre graphiques de toute l’histoire du cinéma et par la même occasion une plongée enchantée que vous ne risquerez pas d’oublier de sitôt.

 

Note : 18,5/20

 

 

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