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Genre : Drame, action, aventure

Année : 2015

Durée : 1h45

 

Synopsis :

Chine, IXème siècle. Nie Yinniang revient dans sa famille après de longues années d’exil. Son éducation a été confiée à une nonne qui l’a initiée dans le plus grand secret aux arts martiaux. Véritable justicière, sa mission est d'éliminer les tyrans. A son retour, sa mère lui remet un morceau de jade, symbole du maintien de la paix entre la cour impériale et la province de Weibo, mais aussi de son mariage avorté avec son cousin Tian Ji’an. Fragilisé par les rebellions, l'Empereur a tenté de reprendre le contrôle en s'organisant en régions militaires, mais les gouverneurs essayent désormais de les soustraire à son autorité. Devenu gouverneur de la province de Weibo, Tian Ji'an décide de le défier ouvertement. Alors que Nie Yinniang a pour mission de tuer son cousin, elle lui révèle son identité en lui abandonnant le morceau jade. Elle va devoir choisir : sacrifier l'homme qu’elle aime, ou rompre pour toujours avec "l'ordre des Assassins".

 

La critique :

L'histoire remonte à une certaine durée, date où je présentais le très connu Tsui Hark avec son Butterfly Murders et où je découvrais par la même occasion le wu xia pian qui se traduit par "film de chevalier errant". Pour clarifier la situation, on peut l'assimiler au film de sabre chinois en tant que tel. Malheureusement, cette rencontre ne se déroula pas sous les meilleurs auspices car ce qui en ressortait était pour moi désuet et obsolète. Conscient qu'il faille prendre d'une autre manière ce genre, je fis la connaissance, il y a quelques jours, de The Deadly Duo et son univers cru et sanglant. En dépit d'une obsolescence incontestable, l'expérience se passa mieux. Ce qui m'amène en ce jour vers un troisième du genre et pas n'importe lequel.
Un film qui fit sensation, en en désappointant plus d'un, suscitant une certaine forme de controverse à la Croisette. Bienvenue à Cannes et à son festival du film déclenchant toujours irrémédiablement le débat dans les milieux cinéphiles ! Un wu xia pian là-dedans ? Voilà qui n'est pas anodin et c'est pourtant bien ce qui arriva avec The Assassin, réalisé par Hou Hsiao-Hsien, et qui est loin d'être un illustre inconnu. Bien au contraire, on tient là un cinéaste qui en rendrait plus d'un jaloux face à tout le panégyrisme que lui témoignent les acteurs du milieu. Souvent récompensé dans les festivals les plus prestigieux, il remporta le Lion d'Or à la Mostra de Venise pour La Cité des Douleurs ou le Prix FIPRESCI pour Un temps pour vivre, un temps pour mourir.

Un groupe de critiques internationaux ont même été jusqu'à l'élire comme cinéaste de la décennie 1990. Sans compter que sept de ses films ont eu l'honneur d'être sélectionnés en compétition à Cannes et parmi eux, justement The Assassin qui remporta le Prix de la mise en scène. Vous allez certainement vous dire que l'esthète natif de Taïwan bénéficie de toutes nos faveurs mais non car son oeuvre reste peu mise en valeur en Occident en dehors des grands festivals. Une reconnaissance internationale qui ne le sort pas du marasme qu'il subit chez nous, peu distribué à l'extérieur. Evidemment, dans un Occident asservi à l'américanisation et le divertissement ad vitam aeternam, il ne fallait pas en attendre davantage. Hou Hsiao-Hsien ne sera pas celui sur lequel le grand public se tournera.
D'ailleurs, il y a fort à parier que ce métrage sera le seul et unique à bénéficier de nos faveurs car sa filmographie n'est pas en accord avec nos standards. Il est à noter cette dichotomie entre la critique spécialisée louangeant le film et les spectateurs beaucoup plus pondérés, sceptiques et circonspects sur les qualités proposées. Un titre sujet à débats ? Oh que oui !

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ATTENTION SPOILERS : Chine, IXème siècle. Nie Yinniang revient dans sa famille après de longues années d’exil. Son éducation a été confiée à une nonne qui l’a initiée dans le plus grand secret aux arts martiaux. Véritable justicière, sa mission est d'éliminer les tyrans. A son retour, sa mère lui remet un morceau de jade, symbole du maintien de la paix entre la cour impériale et la province de Weibo, mais aussi de son mariage avorté avec son cousin Tian Ji’an. Fragilisé par les rebellions, l'Empereur a tenté de reprendre le contrôle en s'organisant en régions militaires, mais les gouverneurs essayent désormais de les soustraire à son autorité. Devenu gouverneur de la province de Weibo, Tian Ji'an décide de le défier ouvertement. Alors que Nie Yinniang a pour mission de tuer son cousin, elle lui révèle son identité en lui abandonnant le morceau jade. Elle va devoir choisir : sacrifier l'homme qu’elle aime, ou rompre pour toujours avec "l'ordre des Assassins".

Si l'on pouvait rapprocher Hou Hsiao-Hsien (appelons-le HHH) de quelqu'un, ça ne pourrait être qu'avec le fameux et talentueux Apichatpong Weersethakul. Tous les deux partagent de nombreux points communs dans la manière de filmer et de raconter leurs histoires. Suivant ce postulat, on sait d'office que plus d'un ira voir ailleurs parce que nous parlons là d'arpenter des sentiers peu empruntés de nos jours. HHH et Hollywood entretiennent une relation purement antinomique. Au divertissement, le réalisateur préférera la relaxation. Chose à laquelle il ne déroge pas et dont il fait de The Assassin un wu xia pian retravaillé de manière très personnelle. Exit les fulgurances, les confrontations musclées, les projections de sang et autres cascades. Lui préfère le calme et l'abstraction.
Mais tout d'abord, il est bon de préciser que son bébé est une libre adaptation de ce que l'on nomme les "chuanqi" qui sont des nouvelles d'une durée assez brève. Datée de la fin du IXème siècle et rédigée en chinois classique, elle constitue le matériau de départ pour HHH qui va oser intégrer la dimension politique, créant un contexte beaucoup plus profond et complexe que le wu xia pian "classique". Nous sommes alors en pleine dynastie Tang dans des temps troubles où les structures de pouvoir sont mises à mal. 

Les complots de couloir vont bon train, tandis que l'Empereur souhaite déléguer son pouvoir dans l'espoir de maintenir la paix en créant ces provinces administrées par des gouverneurs. De cette manière, cela inciterait les citoyens à ne plus se sentir sous l'autorité d'un Chef tout puissant et donc à calmer les rébellions. De manière paradoxale, c'est en voulant promouvoir un calme durable que ce procédé se retournera contre lui. Désireux de combattre et s'immuniser contre toute menace extérieure risquant de désintégrer la dynastie, il ne sait pas que le danger viendra de l'intérieur même de sa patrie où les opportunistes et autres arrivistes se livrent à une guerre pour le destituer et, on se doute, prendre sa place. Au milieu de tout ce brasier, Nie Yinniang, une nymphe silencieuse et solitaire, transformée en redoutable combattante, défiant et neutralisant les tyrans. Son invincibilité désarçonne en même temps que sa personnalité renfermée, difficile à cerner, semblant être à la fois à fleur de peau et glaciale.
Dans sa jeunesse, elle a été éduquée par une nonne l'ayant enseigné pas seulement la maîtrise des arts martiaux mais aussi un minutieux travail psychologique pour réfréner ses pulsions d'humanité. Nie Yinniang évolue dans un monde sombre et infernal où toute la laideur humaine la frappe, allant même jusqu'aux enseignements qu'elle a reçu. La nonne exprimera plus d'une fois sa déception de ne pas l'avoir transformé en machine à tuer dépourvue de sentiments.

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Mais en Nie, l'humanité ne s'est pas totalement éteinte et des germes d'empathie subsistent encore en elle. C'est par exemple le cas où elle refusera de tuer un homme sous prétexte qu'il a un bébé dans ses bras. Rien n'est encore éteint. Nie symbolise au mieux la dernière lumière d'une civilisation qui s'autodétruit par appât de gain, de pouvoir et de domination. Jusque-là, tout va bien et The Assassin pourrait presque mettre tout le monde d'accord mais comme je l'ai dit HHH n'a jamais caché son hostilité à Hollywood et ses préférences pour les films posés. Ayant été drillé il y a quelques années avec Millennium Mambo, je savais que, malgré son statut de film d'arts martiaux, il ne fallait pas s'attendre à de l'action. Les aficionados des combats tumultueux sont prévenus que les scènes de combats se tiennent à la fois sur les doigts d'une main et sont très rapides. Pas de chorégraphie, de sauts de grande ampleur, les duels sont expéditifs, les flèches volent et toute personne sur leur trajet ne se relève plus.
Le cinéaste ne se prostitue pas à un autre genre dans lequel il s'aventure pour la première fois en faisant fi de sa patte qui caractérise ses créations. Les confrontations sont davantage suggérées, sont parlées comme des faits passés.

La frontière en devient ténue entre la tragédie taoïste et le film d'arts martiaux. Une certaine forme de syncrétisme se fait toute en douceur et subtilité. Une dimension ne prenant jamais le pas sur l'autre et inversement. Donc si vous n'avez pas encore abdiqué en sachant cela, laissez-moi vous parler de la mise en scène. Car le film est lent, terriblement lent. Oubliez les travelings, les moments d'intensité et de tension persistantes. The Assassin rejoint le concept de méditation cher à Weerasethakul en promouvant un art de relaxation apaisant le cinéphile de par le calme omniprésent, malgré la noirceur du monde. Le soft oblique vers une mise en scène purement contemplative avec ses plans fixes et aérés qui ne font que provoquer un état narcotique. Nous savions les asiatiques très attachés à la nature même et nous en ressentons tous les effets qu'ils nous transmettent à merveille, déployant nos sens qu'ils bercent avec délicatesse. On en ressort alors relaxés, avec cette impression d'avoir suivi un cours de yoga.

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Ne connaissant que peu l'oeuvre globale de HHH dont je ne chronique là seulement que le deuxième film que j'ai vu de lui, je ne saurais décrire avec professionnalisme son travail majeur sur l'image. Pourtant, faut-il être fin connaisseur pour glorifier les décors somptueux qui nous sont fournis ? Les plans larges que je mentionnais juste au-dessus sont utilisés avec brio pour sanctifier Mère Nature. Voyez cette scène sidérante de beauté sur cette lande enneigée et ce n'est qu'un plan parmi une multitude à tomber à la renverse. Là encore, l'évocation de Weerasethakul est flagrante. The Assassin se transforme alors en une oeuvre d'art visuelle donnant l'impression de se trouver face à une encyclopédie de peintures chinoises toutes plus surprenantes, immaculées et sans quelconque superficialité. La composition musicale rejoint au finale une partition enchanteresse du plus bel effet. Enfin, nous ne pourrions pas finir cette chronique sans parler de la superbe Shu Qi, révélée avec Millennium Mambo, qui, à elle seule, remplit l'espace d'un charisme singulier malgré son silence.
On aurait cependant aimé la voir un peu plus souvent devant la caméra. Certains lui reprocheront aussi de ne pas avoir une personnalité suffisamment développée, en raison de son mutisme. Tout ce qui est sûr est que sa beauté irréelle ne laisse pas indifférent. Le reste du casting s'en sort bien, mais sans plus. On a aux commandes Chang Chen, Nikki Hsieh Hsin-Ying, Chang Shao-Wai et Sheu Fang-Yi pour les essentiels. 

Pas facile d'arriver au bout d'une telle expérience du wu xia pian quand l'un des cinéastes les plus austères pour le commun des mortels s'y risque. Pourtant, cette prise de risque s'est montrée payante car The Assassin est une réussite formelle étirant le temps et les espaces pour nous mettre dans un état que peu de films y sont arrivés jusqu'à ce jour. Nous ressentons cette sagesse si chère aux asiatiques qui nous touche durablement. C'est avec ce genre d'oeuvres que l'Asie n'en finit pas de nous surprendre et de nous fasciner car elle a une conception bien à elle du Septième Art, balayant le divertissement pop-corn pour revenir à la simplicité ou tout du moins à l'authentique film d'auteur. La beauté visuelle tenace contribue à apporter une touche de pureté sur une histoire funeste.
Certes, on pourra protester contre un scénario fuligineux, néanmoins totalement assumé par HHH qui tiendra les propos suivants : « Si le film était un fleuve, ou plus exactement un torrent, je m’intéresserais à sa vitesse, ses méandres, ses tourbillons, beaucoup plus qu’à sa source ou à son embouchure ». Mais c'est bien la seule réelle problématique à prendre en compte de ce conte chinois sublimant l'image. Allez Mr Weerasethakul ! On compte sur vous pour tenter le coup aussi !

 

Note : 15/20

 

 

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