Oncle_Boonmee_celui_qui_se_souvient_de_ses_vies_anterieures

Genre : Drame, fantastique

Année : 2010

Durée : 1h54

 

Synopsis :

Les apparitions magiques de sa femme défunte et de son fils disparu depuis des années confirment à Oncle Boonmee que sa fin est proche. Dans son domaine apicole, entouré des siens, il se souvient alors de ses vies antérieures. Accompagné de sa famille, il traverse la jungle jusqu'à une grotte au sommet d'une colline, lieu de naissance de sa première vie. De cette première vie, Oncle Boonmee ne se souvient de rien, s'il était animal ou végétal, homme ou femme ; mais il sait à présent qu'il est prêt à aborder la mort avec apaisement.

 

La critique :

C'était il y a déjà maintenant un peu moins de 2 ans, le 20 septembre précisément, Cinéma Choc eut cet honneur, teinté de surprise, de voir dans ses colonnes une chronique portant sur un film d'Apichatpong Weerasethakul, soit l'un des réalisateurs les plus controversés du Septième Art contemporain. A ma grande joie, avec Cemetery Of Splendour, le thaïlandais eut son petit moment de gloire en suscitant la curiosité des membres les plus éminents du blog et, je n'en doute pas une seconde, des petits filous passant sans nécessairement laisser de commentaires. Ceux qui tentèrent l'expérience rapportaient tous un sentiment de bien-être et de relaxation.
Pourtant, cela serait peu dire que le cinéaste divise entre ceux hurlant à l'imposture prétentieuse et ceux le couvrant de dithyrambes. Jadis, je me lançais avec crainte dans sa filmographie avec Tropical Malady qui me fit ressortir de là à la fois perplexe et apaisé. Un sentiment que je n'avais encore jamais rencontré jusque-là et pas plus maintenant alors que plusieurs années de visionnage m'ont permis d'élargir mes horizons. L'obtention et le visionnage de Cemetery Of Splendour me plut sans toutefois savoir mettre une note finale. L'idée saugrenue de le présenter sur le blog s'est imposée comme un défi personnel et bien sûr comme une volonté de faire découvrir l'homme pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore. Je me dis que ne tenter qu'une approche serait bien dommageable car, si l'essentiel de sa filmographie ne peut rentrer dans les codes de Cinéma Choc, certains pourraient toutefois prétendre à une place en raison de leur dimension fantastique.

Car il faut le dire, les populations asiatiques ont une vision bien différente du fantastique, représenté parfois comme source de normalité chez certaines peuplades séculaires. Alors que certaines boutades typiquement beauf tonnent sur le nom illisible du thaïlandais ou sortent des "critiques" bas de plafond comme "c'est chiant, c'est lent mdr", d'autres louangent un homme évoluant en dehors du temps, en bien ou en mal mais ne laissant pas indifférent. Ainsi, quelle ne fut pas la surprise quand Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures remporta la prestigieuse Palme d'Or au Festival de Cannes et avec lui, un torrent de réactions empreintes de sympathie, mais aussi de désarroi ou encore de désappointement. Les critiques d'une grande partie de la presse spécialisée sont élogieuses, bien que certains détracteurs soient de la partie. En revanche, les réserves exprimées quant au potentiel commercial du film sont réelles. Il faut dire que l'enthousiasme ne pouvait masquer l'originalité du projet qui pourrait rebuter une grande partie des spectateurs incapables d'adhérer à une telle lenteur narrative d'une vision étrangement cosmique. Certains le voient comme l'oeuvre la plus accessible de son géniteur en comparaison de ses précédentes réalisations. Polémique d'un point de vue purement lié au plébiscite reçu, c'est avec la goutte de sueur ruisselant sur mon front que je me décide à réitérer le mal de crâne perpétré au mois de septembre 2017. 

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ATTENTION SPOILERS : Les apparitions magiques de sa femme défunte et de son fils disparu depuis des années confirment à Oncle Boonmee que sa fin est proche. Dans son domaine apicole, entouré des siens, il se souvient alors de ses vies antérieures. Accompagné de sa famille, il traverse la jungle jusqu'à une grotte au sommet d'une colline, lieu de naissance de sa première vie. De cette première vie, Oncle Boonmee ne se souvient de rien, s'il était animal ou végétal, homme ou femme ; mais il sait à présent qu'il est prêt à aborder la mort avec apaisement.

Je sais ce que vous pensez. Il est vrai que face aux insanités chroniquées à intervalles réguliers, Oncle Boonmee fait office d'extraterrestre au milieu de tout ce bourbier de sang et de tripailles. Mais voilà, je ne pouvais rester là empreint d'un sourire niais et béat sans vous faire part de mon expérience. Oubliez le fantastique à l'occidental où oppression et malaise sont souvent de la partie et faites place au fantastique made in Weerasethakul. L'histoire terriblement belle nous présente l'oncle Boonmee qui est gravement atteint des reins et qui sent son heure approcher. Un contexte, de prime abord, assez banal mais c'est sans compter sur un cinéaste au style, on ne peut plus singulier, que ce récit va prendre une tournure en dehors des sentiers battus.
Nous savons que les orientaux ont une autre approche de la mort et de la vie après la mort. La fin de notre vie sur Terre n'est pas une fin en soi mais n'est qu'un éternel recommencement. Voilà pourquoi, il n'y a pas cette peur pathologique de la mort en leur for intérieur. Le cinéaste est toujours fortement influencé par le bouddhisme et notamment la thématique de la réincarnation. Boonmee va dans ses dernières heures faire deux rencontres insolites durant une scène où attablé il voit sa femme défunte sous forme fantomatique s'installer à table. Peu après, c'est son fils disparu à l'apparence d'un singe qui surgit. Il s'est accouplé avec ce qu'il nomme un singe fantôme et a vécu avec lui durant 15 ans. Mais ce contact n'a rien d'effrayant ou d'hostile. Ces apparitions sont très douces, sans intentions hostiles et chercheront à communiquer avec lui dans une remarquable et troublante sérénité.

Avec une première séquence hallucinatoire suivi de cette scène à la table de la famille, Oncle Boonmee va faire voler en éclat l'épaisse frontière entre le réel et l'imaginaire. Cette frontière ne peut même plus être considérée comme ténue mais comme inexistante. La dimension fantastique va cohabiter avec le monde tel qu'il est. Il en devient une composante triviale d'un "macro-monde" où deux "micros-mondes" (réalité et imaginaire) se mêlent en complète harmonie où cette fameuse douceur chère au cinéaste ressort inévitablement. Boonmee croit en la réincarnation, croyance vue comme relevant de la folie aux yeux de beaucoup d'Occidentaux.
Mais les regrets le rongent car il est persuadé que ses souffrances quotidiennes sont dues aux actes meurtriers qu'il a perpétré durant la guerre en tuant "trop de communistes". Si un parent tente de le rassurer, lui ne peut détourner son regard de cet amer passé. La guerre est une chose cruelle pour l'être qui l'impacte pour le restant de ses jours car il n'en ressort rien de bon si ce n'est honte et amertume. Si cette dynamique historique est traitée en surface, on ressent fortement tout le pacifisme de Weerasethakul qui ne s'approprie à aucun moment quelconque parti pris ou même intérêt envers la chose en renvoyant son personnage principal sur le chemin de la spiritualité. Un chemin à travers la jungle jusqu'à la grotte salvatrice où il s'éteindra au beau milieu d'une nature luxuriante.

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Ce retour de l'Homme à la nature est une vision de l'existence solidement revendiquée par les asiatiques. L'humanité a émergé de celle-ci et se doit d'y retourner à la fin de sa vie. Nous sommes tous un élément infinitésimal de la nature qui nous a vu naître et nous verra mourir tôt ou tard. Cette grotte sombre est le chemin pour un nouveau commencement dans une vie soit humaine, animale ou végétale. Personne ne le sait. Cette extinction permet à Boonmee d'exorciser ses péchés basés sur des réminiscences empreintes de culpabilité face à ses choix faits durant la guerre. L'Homme n'est pas fait pour verser dans la violence car la nature elle-même dans son essence n'est pas violente.
Tel est son rôle d'offrir la vie. Pourtant, la barbarie qui pourrit l'Homme est une réalité fabriquée par lui-même qui n'a aucun sens dans sa finalité si ce n'est de détruire la civilisation qu'il a construite. Une civilisation qui revêt les oripeaux d'un colosse aux pieds d'argile. Le seul chemin possible pour retrouver la paix sera de ne refaire qu'un avec la nature pour se libérer de toutes ces craintes et de tous ces doutes. Dès lors, comment ne pas se montrer charmé voire même bouleversé par une oeuvre aussi puissante dans sa maïeutique, permettant au cinéphile de formuler une vérité qu'il a oublié, soit celle qu'il est un produit de la nature au même titre que tous les êtres vivants. L'évolution du vivant nous le prouve. 

Mais si Boonmee est le personnage qui établira un contact surnaturel avec Dame Nature, c'est avant tout son fils qui est le premier du récit puisqu'il s'est accouplé avec un singe. Il a fait voeu d'allégeance envers ses descendants de jadis. Il est entré en totale communication avec la nature en faisant corps avec elle, allant jusqu'à adopter la ressemblance du singe, le mammifère le plus évolué qui a fini par accoucher de l'Homo sapiens. Au risque de me répéter, la sphère fantastique est omniprésente dans toutes les strates de notre monde tel qu'il est et il suffit alors de l'accepter. Chose que fera une princesse parcourant la jungle et qui finira par entrer dans un lac pour copuler avec un poisson.
Cette scène que certains hurleront comme grossière sans l'avoir vu est pourtant empreinte d'une innocence et d'une pureté sans égal, sans ne jamais choquer. Elle est là aussi une porte pour établir un lien entre l'Homme et l'animal car, même s'il a tendance à l'oublier, il est lui-même un animal. Se désolidariser de cette affirmation n'est en aucun cas sain et se montre même contre-productif car ce n'est que courir après des chimères qu'adopter cette posture trompeuse. L'homme ne pourra jamais se transcender de sa condition animale, au grand dam de son arrogance typiquement occidentale. Il ne fait donc aucun doute qu'une telle expérience ne pourra qu'être incomprise par un grand nombre de personnes.

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Et ce n'est pas la lenteur de la mise en scène qui aidera car celle-ci tend volontairement à s'éterniser, mettant le cinéphile en pleine stase méditative où il plane dans un état second. A cette exigence et cette difficulté d'accès qu'il n'est plus nécessaire de présenter, on ne peut réfuter notre extatisme face à l'esthétique du démiurge thaïlandais. Comme à son habitude, Weerasethakul fait évoluer ses personnages dans la nature tropicale en usant de longs plans séquences le noyant dans celle-ci. Il la magnifie et la met en scène de manière à ce qu'elle écrase les personnages. L'image du dessus illustre bien la petitesse de l'Homme face à Dame Nature qu'il ne parviendra jamais à contrôler et à exercer quelconque emprise sur elle. La seule chose à dire est que rien ne sort de notre gosier si ce n'est notre éblouissement le plus total devant de telles images d'une beauté à couper le souffle.
La composition musicale ne sera pas en reste car la nature s'immisce même dans celle-ci avec les bruits du vent, des feuilles ou de l'eau. Par ce procédé, nous avons l'impression d'être dans le même environnement que les acteurs. Des acteurs qui s'investissent mais en usant d'une prestation en lien avec le rythme somnambulique. Nous nous permettrons de citer Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee, Natthakarn Aphaiwonk et Geerasak Kulhong pour les principaux.

Ainsi, oser entreprendre un billet du talentueux Apichatpong Weerasethakul s'accompagne systématiquement d'un épuisement cérébral, quand bien même Oncle Boonmee est souvent considéré comme son cru le plus abordable. Un terme à minorer quand nous voyons l'appétence du grand public pour les films au rythme nettement plus rapide. Mais même pour les cinéphiles, se frotter au style du thaïlandais est toujours un exercice à la fois périlleux et audacieux, car il ne fait en aucun cas de cadeaux à qui que ce soit. Il ne prend personne par la main, ni ne s'investit dans le culte du prémâché. Chaque tentative s'axe sur une volonté de créer, d'innover, de tenter des choses. Mais toutes convergent sur la simple et belle relaxation et l'apaisement de ceux qui ont eu l'ouverture d'esprit de s'investir dans son univers sans aucun équivalent possible. On ressort de là détendu comme après une séance de yoga, totalement comblé par les enseignements de nos voisins asiatiques. Je dirais même que nous en venons presque à remettre en cause toute la vision occidentale où le culte du consumérisme et de la consommation jusqu'à la fin de nos jours n'est qu'absurdité et vecteur d'un stress constant.
Sur ce point de vue, Oncle Boonmee s'apparente à un choc des cultures non dénué d'une dimension éducative que jadis un moine écrivain décrivait dans son Un Homme qui se souvient de ses vies antérieures dont Oncle Boonmee en est une inspiration directe. Un voyage hypnotique en terre inconnue au bout duquel le miracle de la vie est ce qu'il advient de notre âme après la mort.

 

Note : 16,5/20

 

 

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