Shinjuku_Mad

Genre : Drame, thriller, pinku eiga (interdit aux - 16 ans)

Année : 1970

Durée : 1h06

 

Synopsis :

Un jeune homme est tué dans un conflit interne du mouvement étudiant. Son père, modeste fonctionnaire de la poste, vient à Tokyo pour le venger.

 

La critique :

Il n'aura effectivement pas fallu attendre très longtemps avant de retrouver notre cher ami Koji Wakamatsu qui a une place toute particulière dans le coeur de Cinéma Choc. Après un long intermède de presque 1 an entre deux chroniques, je me disais qu'il était plus que temps de présenter plus largement son oeuvre sur le blog via une énième rétrospective de ma part qui passerait en revue ses métrages majeurs n'ayant pas encore bénéficié de l'oeil avisé de Cinéma Choc. Mais pas que car ce réalisateur a réussi à développer son propre style pour le moins fascinant et attirant pour quiconque aime le pinku eiga. Vous savez, ce genre que j'ai présenté à de nombreuses reprises avec un arrière-goût de grand-père radoteur. La TV qui débarque dans les foyers et avec elle une baisse de fréquentation importante des salles de cinéma et des recettes des maisons de production.
Du coup, les têtes pensantes ne trouvent rien de mieux que de jouer sur l'attirance de l'être humain pour l'interdit en produisant des films où le sexe et la violence seraient revendiqués. Ainsi naquit ce genre underground dont le succès dans les salles obscures n'est plus à démontrer. En parallèle, la Nouvelle Vague japonaise se contentait de refonder les codes jugés "démodés" du classicisme de jadis. C'était donc une période très importante pour le Septième Art nippon alors en plein remaniement. 

Bien sûr, nous n'en sommes pas à notre premier coup d'essai d'aborder en billet le pinku-eiga comme vous l'aurez deviné. Mais indubitablement, Koji Wakamatsu est celui qui aura nécessité le plus d'intérêt de notre part vu que nous en arrivons à la 8ème chronique qui lui est attribuée (et ce n'est pas encore fini !). Là aussi, nous l'avons suffisamment présenté pour ne pas revenir sur une exégèse de sa carrière ou pourquoi pas de sa vie s'étant brutalement achevée en étant heurté par un taxi. Un énorme gâchis en dépit d'un âge déjà bien avancé de 76 ans tout de même. Une vie atypique ponctuée de scandales car décrit comme un enfant turbulent et bagarreur qui aura fini par rejoindre un clan de yakuzas. C'est par ce biais qu'il découvre le monde du cinéma, finissant alors par entamer une carrière de réalisateur à la télévision pour finir sur ce que nous connaissons de lui.
Encore trop peu considéré, il est pourtant l'un des grands cinéastes des années 60 qui aura marqué au fer rouge son époque. Shinjuku Mad ne déroge lui aussi pas à la règle en s'inscrivant dans les pensées tourmentées de son auteur qui seront tombées plus d'une fois sous le coup de la censure en Chine et aux USA. 

 

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ATTENTION SPOILERS : Un jeune homme est tué dans un conflit interne du mouvement étudiant. Son père, modeste fonctionnaire de la poste, vient à Tokyo pour le venger.

Pour ne pas changer, Wakamatsu n'a pas pour intention de se noyer dans un flot continu de romantisme et de naïveté dégoulinante. Chacun de ses titres met déjà dans l'ambiance avant même de démarrer la séance. Il impressionne et nous dit ouvertement que le moment que nous allons passer ne sera pas chaleureux mais s'apparentera plus à un toucher direct avec la glace. Shinjuku Mad est, comme pour beaucoup de ses oeuvres, nanti d'une histoire rudimentaire. Pour le coup, ce sont les déambulations désespérées d'un père cherchant à comprendre pourquoi son fils a été assassiné. Quelles sont les raisons qui ont pu pousser à poignarder à mort un jeune qui avait encore toute la vie devant lui ? Heureusement, à aucun moment, Wakamatsu n'aura de velléités de conquérir le spectateur à une cause dramatique en usant de facilités rébarbatives et obscènes.
Il n'y aura pas de larmes et de lamentations, mais une quête effrénée d'un père ivre de rage ayant des comptes à rendre envers les bourreaux de son garçon. En s'enfonçant toujours plus dans la jungle tokyoïte, côtoyant ses bas-fonds sordides peuplés de quidam désemparés, il va se frotter à un monde interlope déconnecté d'une société dans laquelle ses individus ne se reconnaissent pas.

Et comme vous vous en doutez, les membres sont tous des jeunes rejetant les générations précédentes et leur mode de vie synonyme de destruction. C'est avant tout une confrontation de générations que va filmer Wakamatsu avec ce père noyé dans un fossé creusé entre le traditionalisme de jadis et le nouveau Japon. Ce nouveau Japon s'illustrant par son ouverture au monde depuis la destitution de Hirohito. L'Occident ne s'est pas privé, et notamment les si gentils USA, pour s'ingérer dans les affaires du pays. Il y a donc cette confrontation générationnelle entre des étudiants ouverts à la mondialisation et leur famille encore tournée sur la morale classique mais vue comme arriérée par les jeunes.
De son côté, le père va nourrir de plus en plus cette désillusion face à cette jeunesse qu'il voit comme dépravée. N'oublions pas que Shinjuku Mad s'inscrit dans un contexte de révolte sociale menée par une nouvelle génération désireuse de changements. Cette révolte passe aussi par la libération sexuelle et la mise à mort d'une rigidité éthique. Nous sommes invités à suivre ces adolescent(e)s batifoler, fumer, s'embrasser, forniquer dans la plus totale insouciance. Ils n'ont plus de contact avec les adultes. Vautrés dans l'hédonisme le plus total, ils ne pensent à rien d'autre, si ce n'est profiter du plaisir unique de la chair.

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Nous pouvons établir un lien de connivence entre cette promotion de la luxure à la séquence de ces jeunes se cajolant dans un lieu public et qui plus est sur une aire de jeux pour enfants. Cet affront à la pudeur peut se voir comme une rupture brutale avec l'innocence de la jeunesse goûtant enfin à l'interdit. De plus, ces visions d'étudiants fumant, hagard, en toute quiétude, semble être une manière de quitter cette civilisation qu'ils tancent et vitupèrent. Pour faire face à cela, seule une révolution est possible pour annihiler les barrières rigoristes érigées par leurs aînés et pouvoir jouir sans entrave. La confrontation finale va alors prendre toute son importance dans l'incommunicabilité entre le père et le gang d'étudiants. De manière à la fois cocasse et paradoxale, ceux-ci sont incapables d'expliquer la révolution qu'ils veulent lancer, leur plan d'action, expliquer pourquoi ils font ça.
Tout est basé sur du flou et de l'irresponsabilité. Je me risque, avec une pointe de circonspection, à rapprocher ce second niveau de lecture avec le très austère Purgatoire Eroïca de Yoshishige Yoshida (déjà chroniqué pour les intéressés) qui démêlait les travers de mouvements non organisés dans leurs intentions dont la seule finalité est l'échec. 

D'un côté, le père est accusé de destruction (possible rapport à la WWII et la défaite du Japon) et de l'autre les jeunes sont dénigrés de par une révolution qu'ils sont incapables de définir dans les grandes lignes. Dans les deux cas, le futur de ces générations reste incertain. A la fin, le convoi de motos pétarade vers une destination inconnue, tandis que le père a compris ce qu'il s'est passé, que son fils est mort parce qu'il était un espion. Visiblement, il y a encore des reliquats du régime dictatorial passé dans la société nippone et qui plus est portés justement par des jeunes avides de changements. Vers quel chemin se dirigent-ils et dirigent-ils le Japon ? Là est la grande question.
Ce qui est bien avec Wakamatsu est que la sexualité n'est jamais éloignée du discours politique qui se veut beaucoup plus omniprésent que d'accoutumée. Si on ne peut dissimuler la dimension pinku, Shinjuku Mad revêt plutôt les oripeaux d'un thriller voire d'un polar noir, désespéré et sans retour. Les scènes de sexe sont peu nombreuses, quelques fois la dimension érotique prend des traits teintés d'humiliation (cf la fille nue ligotée dans un coin lors du "combat" final). Toutefois, la force est de ne jamais faire en sorte que nous relâchons notre attention du calvaire qu'endure le père pour rendre justice à son fils défunt. Et avec une durée de 1h06, croyez bien que tout passera très très vite.

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En comparaison de La Vierge Violente, chroniquée il y a quelques jours et qui s'apparentait à une bouffée d'air frais au niveau des décors, nous retournons ici à quelque chose de beaucoup plus classique avec ces plans urbains où la froideur découle de chaque centimètre carré de béton. Tokyo est vue comme nébuleuse, hostile, avec quelques relents de déshumanisation. On se plaît avec un oeil avisé à scruter les effets de l'internationalisation et du libre-échange en voyant des écritures américaines sur les bâtiments ou encore ce drapeau renversé des USA affichant ostensiblement une amertume sur les américains. Nos balades dans les recoins les plus inconvenants avec appartements délabrés, squats de plaisir, bar sordide sont au rendez-vous ! Et avec cela, toujours le professionnalisme derrière pour ne jamais rendre imbuvable la manière de filmer. Niveau son, c'est toujours aussi impeccable. Il ne fait aucun doute que l'érudition de Wakamatsu sur ce domaine n'est plus à démontrer.
Pour finir, on se plaira de l'excellente interprétation de Toshiyuki Tanigawa complètement investi dans la peau de ce patriarche dévasté. Certains pourront, toutefois, reprocher la redondance de ses dialogues. Pour le reste, on est sur quelque chose de correct sans que ça ne casse 3 pattes à un canard. Au hasard, nous citerons Yuko Ejima, Tadaharu Sekine, Mikio Terashima, Makiko Harada, Akiko Hirooka et Yoko Ohno (à ne pas confondre avec l'artiste qui fit succomber John Lennon).

Il est assez surprenant de voir que Shinjuku Mad n'est pas plus souvent cité que ça parmi les métrages proéminents de son géniteur. Grossière erreur car il est une très bonne analyse sociologique des rapports tumultueux des anciennes et des nouvelles générations qui n'arrivent pas à se comprendre. Les nouvelles veulent détruire l'ordre établi et reconstruire un pays sur de nouvelles bases plus harmonieuses pour leur propre existence. En somme, on retrouve à nouveau cette fameuse dimension du brûlot anarchiste si cher à Wakamatsu. Cinéaste engagé à plus d'un titre dont la transgression est avérée depuis très longtemps, il est le souffle qu'il fallait au cinéma nippon pour s'imposer dans un nouveau paysage japonais amené à rejoindre les rouages de la grande mondialisation.
Semeur de doutes et d'interrogations, il questionne les cinéphiles sur une époque pas si révolue que ça avec ses écueils, ses corolaires et certains échecs du libre-échange qui était censé donner un coup de boost à l'international. Intemporel aussi dans le fait de mettre en scène ces conflits générationnels qui perdurent encore, et plus que jamais, à notre époque. Car si la mondialisation n'est plus la cible privilégiée, une nouvelle thématique liée cette fois-ci à l'écologie et plus généralement à l'environnement est monté en puissance. Les jeunes (et donc moi) reprochant aux anciens leur nonchalance et leur désintérêt pour le réchauffement climatique démontré par les scientifiques (quoi qu'en dise René 65 ans pilier de comptoir dont les sources sont toutnestquetromperie.com). Un nouvel affrontement idéologique aura-t-il lieu ? Le futur nous le dira. 

 

Note : 15,5/20

 

 

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