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Genre : Science-fiction, thriller, drame (interdit aux - 12 ans)

Année : 2013

Durée : 2h06

 

Synopsis :

2031. Une nouvelle ère glaciaire. Les derniers survivants ont pris place à bord du Snowpiercer, un train gigantesque condamné à tourner autour de la Terre sans jamais s’arrêter. Dans ce microcosme futuriste de métal fendant la glace, s’est recréée une hiérarchie des classes contre laquelle une poignée d’hommes, entraînés par l’un d’eux, tente de lutter. Car l’être humain ne changera jamais…

 

La critique :

Après l'abominable uppercut ultra violent que je vous ai asséné en guise de 400ème chronique, je me suis dit qu'euphémiser un poil mes ardeurs n'aurait pas été de trop, histoire de faire remonter un tantinet mon niveau d'humanité. Toutefois, certains ne seront pas surpris que je compte rester encore fermement dans les bras du continent asiatique car vous connaissez maintenant très bien mon amour sans borne pour cette région du monde. Et comme vous vous en saurez doutés, je n'en ai pas encore fini avec cette remarquable Corée du Sud, terre de prédilection pour tous les laudateurs patentés de thrillers, lassés par la redondance occidentale et sa certaine sagesse.
Thriller rythmant avec noirceur, les happy-end ne sont pas toujours à 100% bienvenus ! Car ce pays a bien compris l'essence de ce style et ne tient aucunement à faire de concessions au cinéphile. Par le passé, nous avons allègrement disserté sur les grands classiques coréens qu'ils soient Old Boy, I Saw The Devil, Memories Of Murder, A Bittersweet Life, Silenced ou encore Blood Island. Parmi tous ces auteurs émérites, le cas de Bong Joon-ho n'est plus à présenter car sa réputation indiscutable s'est forgée sur la réalisation de nombreux chefs d'oeuvres alliant parfaitement histoire palpitante et film d'auteur. Parfois, comme dans le cas de The Host, il prouve que divertissement et intelligence savent faire bon ménage.

Dernièrement, c'est avec l'excellent Parasite, remportant à l'unanimité la Palme d'Or à Cannes, qu'il conforte son érudition lui valant le statut d'incontournable des cinéastes contemporains au niveau mondial. Jadis, Cinéma Choc s'est plus d'une fois intéressé à Joon-ho mais ne s'était pas encore penché sur son Snowpiercer, le Transperceneige. Pour la petite info, il s'agit du premier long-métrage de son géniteur que je visionnais, sans savoir à l'époque que c'était lui aux commandes du projet. Début 2014 marquant seulement ma timide entrée dans une passion grandissante pour le cinéma. Avant toute chose, Snowpiercer fait office du travail le plus ambitieux jusqu'à présent de la carrière de Joon-ho. Initialement annoncé en juin 2006, il faudra 7 ans pour accoucher de son bébé avec l'exploit de mettre au monde, entretemps, The Host et Mother reconnus pour leur très bonne qualité générale.
La genèse du projet démarre par pur hasard alors que le réalisateur se rend régulièrement à une boutique de BD de Séoul, où il finit par y découvrir la série post-apocalyptique française Le Transperceneige qui le séduit d'emblée, proposant alors aux producteurs d'en faire une adaptation cinématographique. Mais il est rattrapé par des difficultés de premier ordre à commencer par l'obligation de faire un film de 2h, alors que le matériau principal était très long au point qu'il préférera réécrire l'histoire, tout en étant fidèle au scénario originel. Des contraintes de temps de tournage s'imposeront puisqu'il devait tourner cette grosse production en 72 jours seulement, sans compter qu'il devra se rabattre sur la République Tchèque car filmer un train de cette envergure en Corée était impossible. Qui plus est, les horaires fixes des équipes américaines et européennes n'aideront pas. Le résultat fut-il payant ?

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ATTENTION SPOILERS : 2031. Une nouvelle ère glaciaire. Les derniers survivants ont pris place à bord du Snowpiercer, un train gigantesque condamné à tourner autour de la Terre sans jamais s’arrêter. Dans ce microcosme futuriste de métal fendant la glace, s’est recréée une hiérarchie des classes contre laquelle une poignée d’hommes entraînés par l’un d’eux tente de lutter. Car l’être humain ne changera jamais…

Et la réponse est oui ! Avec 40 millions de dollars de budget moyen, on tient là le film le plus cher jamais produit en Corée du Sud. Heureusement pour lui, l'accueil critique est élogieux et Snowpiercer parvient avec panache à dépasser son budget, faisant de lui le deuxième plus gros succès de l'histoire de son pays. L'accueil à l'international n'est pas en reste, les spectateurs se poussant au portillon pour assister à ce que l'on définissait comme une super production ambitieuse, révolutionnaire et loin des poncifs et autres stéréotypes propres à nos contrées. Il faut dire que Joon-ho dispose d'un contexte déjà bien intriguant en narrant une catastrophe écologique de tout premier ordre, engendrée par l'humanité ayant réussi bien malgré elle à être au bord de l'extinction, pour tenter de contrer le réchauffement climatique. Action contre-productive en l'occurrence puisque c'est une ère glaciaire qui s'abattra sur Terre. De quoi provoquer une crise d'apoplexie pour Greta Thunberg !
Le salut de l'humanité résidant alors dans un train tournant autour de la Terre sans jamais s'arrêter grâce à un générateur perpétuel conçu par un industriel aussi mégalomaniaque que prévoyant. Le salut, dites-vous ? Quoique pas tant que ça quand on voit un peu ce qu'il se passe au sein de ce train où toute forme de lutte sociale est tuée dans l'oeuf par un pouvoir despotique justifiant son emprise par la prédestination sociale. 

Une nouvelle société s'est formée où les riches, installés à l'avant du train, écrasent la plèbe confinée tel du bétail à l'arrière, vivant dans des wagons sans fenêtres, frappée d'un rationnement alimentaire. Nourrie avec une pâte gélatineuse protéinée, ne bénéficiant d'aucune considération, elle est frappée par la déshumanisation d'une caste maudite, pervertie par sa folie hors norme, désireuse de conserver ses privilèges de supériorité même quand la civilisation telle quelle n'est plus que de l'histoire ancienne. On a donc là une poignée de rupins qui ne peut accepter d'être au même niveau que les pauvres, les "sans-dents". Mais écraser toute contestation par la tyrannie d'un modèle purement et simplement dictatorial n'est jamais une bonne idée car l'heure est à la rébellion.
Fort heureusement, Joon-ho annihile d'emblée les dérives absurdes d'une plèbe voulant la mort des riches pour s'arroger le pouvoir suprême. Il élimine toute forme de manichéisme, de morale risible façon "les riches tous des pourris". Tout ce que les "queutards", comme ils sont surnommés, désirent est de la considération, une vie meilleure loin de la survie dont ils sont frappés. C'est une aspiration inconsciente, logique et propre à chacun de vouloir s'émanciper du malheur pour vivre dignement, non plus au rang de bestiaux mais d'êtres humains à part entière.

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Mais dans leur avancée se faisant au rythme d'une symphonie de projections de sang et de cris de souffrance, ils découvrent un monde insoupçonné, dépravé et sans éthique. Les nantis, outre le fait de se complaire dans la gloutonnerie et la luxure, s'évadent dans la prise de Kromol, une drogue de fabrication visiblement industrielle les renvoyant à l'état de zombie déconnecté du monde et cherchant encore les dernières bribes d'hédonisme pour combler leur vacuité existentielle. On le verra de manière explicite dans le wagon boîte de nuit ou le wagon spa où rapports sexuels davantage suggérés ont lieu, éloignés de toute conscience. Il faut dire que si le monde est devenu tel qu'il se trouve, c'est très certainement dû aux superpuissants ayant démocratisé la doxa d'un mauvais capitalisme où la promotion de la société de consommation est l'un des facteurs majeurs du déclin de la santé terrestre. L'ironie étant que ce sont toujours les pauvres qui trinqueront.
Plus terrifiant encore, dans une ambiance aussi grotesque que terrifiante, un enseignement donné aux plus jeunes enfants se fonde sur l'aliénation de leur esprit critique pour sanctifier Wilford qui s'enorgueillit d'un culte de la personnalité. Une religion absurde a pris part sur la raison.

Il est donc plus qu'agréable de voir qu'une production anglaise a su accepter un tel projet ne prenant pas son public pour des ignares sans cervelle ne voulant que du divertissement sans fond derrière. Toutefois, si acceptation il y a, influence américaine il y a aussi et nous en ressentons les effets. Certaines scènes pourront prêter largement à discussion, notamment cette séquence de fusillade à travers les fenêtres en faisant abstraction de la dimension balistique (gel, effet de Coriolis). Je chipote un peu mais ça fait tiquer. Secundo, difficile que de ne pas voir des mécanismes hollywoodiens scénaristiques à l'image de la révélation finale ratiocinant à plus soif.
Il faudra peut-être un peu de temps pour rentrer dans l'histoire car le début pourra prêter à cliché dans les réactions des personnages. Fort heureusement, on retrouve toujours ce jusqu'au boutisme typiquement coréen avec des morts violentes, aucune concession faite au spectateur et un faux happy-end si on se projette sur une longue échelle de temps. Sans compter que le temps passe très vite, vu l'intensité permanente. 

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Là où Joon-ho a évité un piège de taille, c'est au niveau des décors où il confère à chaque wagon une identité géniale. L'erreur aurait été de limiter le train aux wagon salex pour les pauvres et aux wagons raffinés pour les riches sans aller voir plus loin que ça. Mais ce n'est pas le cas pour notre plus grand bonheur entre le wagon bar, le wagon serre, le wagon aquarium ou le wagon "marchand" où nous retrouvons le dentiste ou le tenancier d'une boutique de vêtements de luxe. Le tout prend une forme de surréalisme qui, à aucun moment, ne verse dans le n'importe quoi. Les plans larges et aérés affichent beaucoup de détails et quelques ralentis lors des passages de combats sont du plus bel effet. Côté composition musicale, on a quelque chose de nerveux et savamment dosé à la fois.
Néanmoins, les choses pourront se corser pour le casting très en dents de scie. La chose la plus frappante étant que l'acteur fétiche du réalisateur, j'ai nommé Song Kang-ho, ne semble pas évoluer dans la même dimension que les autres personnages. Une sorte de cassure se fait remarquer entre lui et le casting américain assez peu attachant. Chris Evans se montre parfois énervant. Jamie Bell lui n'est ni plus ni moins qu'insupportable. Ne parlons même pas de Octavia Spencer. Pour le reste, on vogue vers quelque chose de nettement mieux sans pour autant marquer les esprits. Citons Ed Harris, John Hurt, Tilda Swinton (véritablement excellente), Ewen Bremner, Ko Ah-sung (elle aussi dans le haut du panier), Tomas Lemarquis et sa tête de psychopathe, Alison Pill, Vlad Ivanov et Luke Pasqualino.

Certes, il est évident que Snowpiercer ne s'immiscera pas parmi les métrages les plus probants de Joon-ho. La faute à imputer très certainement au principe de co-production qui aura eu raison de l'identité coréenne atténuée par l'omniprésence de l'anglais. On pourra se risquer à dire que cela permet une meilleure exploitation à l'international auprès de certains bas du front ne jurant que par les gueules occidentales. Toutefois, impossible que de réfuter la très bonne qualité globale en dépit de quelques erreurs de parcours qui ont été susmentionnées. C'est d'autant plus dommage que le film était suffisamment ambitieux pour aboutir au statut de classique de science-fiction. Reste que Snowpiercer propose une excellente réflexion sur la notion du bien et du mal, sur la lutte des classes, l'asservissement des foules par une pyramide sociale sur rails et l'écologie.
L'humain est seul responsable de sa perdition et ne pourra jamais réfréner ses pulsions animales et dominatrices. On ressent ce pessimisme de générations perdues et seules les nouvelles pourront permettre de repartir sur des bases meilleures mais cela sera-t-il possible ? Je n'en dirai pas plus mais si la fin aura été sujette à polémique, c'est son analyse qui montre qu'elle est beaucoup plus noire qu'elle n'en a l'air. En conclusion, un blockbuster situé aisément dans le haut du panier mais un Bong Joon-ho un peu plus faiblard que d'accoutumée.

 

Note : 14,5/20

 

 

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