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Genre : Documentaire, drame

Année : 1933

Durée : 36 min

 

Synopsis :

Documentaire sur la misère des mineurs, l'exploitation ouvrière au Borinage en cette époque, les conditions de vie difficiles des ouvriers de la houille, leurs maladies physiques, etc...

 

La critique :

Certes, si la grande marque de fabrique de Cinéma Choc consiste en la mise en lumière de films imbuvables pour le commun des mortels, gare à ne pas minorer la présence de certains documentaires virulents. Loin de Arte, de National Geographic ou encore de Ushuaïa TV, certaines réalisations peuvent se montrer particulièrement outrecuidantes, abordant toujours des thèmes spinescents, indésirables et dérangeants. Il serait somme toute inutile d'en faire un bref aperçu dans cette chronique mais nul doute que le peu connu Misère au Borinage ne pouvait échapper à notre oeil avisé, et nécessitait une place dans les colonnes du blog. Les manifestes représentant les situations de précarité sont légions mais certains ont tendance à s'engoncer dans un pathétisme larmoyant, contre-productif, dont l'objectif est clairement de toucher la corde sensible des spectateurs au lieu de mettre en scène les faits en toute objectivité. Evidemment, certains ne savent pas déceler les ficelles malfaisantes de certains personnages peu scrupuleux, tout en ne rechignant pas sur le précieux pécule amassé.
Hypocrisie quand tu nous tiens ! Fort heureusement, cela ne sera pas le cas de ce moyen-métrage ou du moins pas vraiment, mais j'y reviendrai. 

Les bonhommes derrière cette réalisation se nomment Joris Ivens et Henri Storck spécialisés dans ce type d'oeuvres. Le premier a notamment officié derrière A Valparaiso, La Pluie et Loin du Vietnam. Pour cette dernière pellicule, il s'associa avec de prestigieux cinéastes tels Jean-Luc Godard, Alain Resnais ou Agnès Varda. De son côté, Storck était tourné sur des courts-métrages là aussi conventionnels à l'instar de Les Jeux de l'Eté et de la Mer, L'Histoire du Soldat Inconnu, Sur les Bords de la Caméra et Idylle sur le Sable. Si Ivens se montrait peut-être plus axé sur le cinéma engagé, c'était vraisemblablement moins le cas de Storck. Leur association étonnante accouchera d'une bombe balancée dans le paysage cinématographique dont les démêlés avec la censure seront ardus.
Celle-ci s'exerça de deux manières, soit au tournage et à la diffusion. Il ne sera projeté qu'en séances de ciné-club. Il faut dire qu'un manifeste pour le pouvoir au peuple et la glorification du communisme n'étaient pas la meilleure des choses à sortir dans le contexte d'époque. Mais que serait un Septième Art sans réalisateurs couillus adeptes de la prise de risque (ce qui manque cruellement aujourd'hui) ?

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ATTENTION SPOILERS : Documentaire sur la misère des mineurs, l'exploitation ouvrière au Borinage en cette époque, les conditions de vie difficiles des ouvriers de la houille, leurs maladies physiques, etc...

Pour la petite info, je connaissais déjà depuis longtemps ce documentaire par le biais du très célèbre top 130 des films censurés en France de SensCritique mais c'est seulement maintenant que je m'y suis attelé, dépassé par une quantité encore hors norme de films à voir. Il faut pourtant dire que Misère au Borinage était un drame qui me parlait puisqu'il a été tourné jadis dans la région où j'ai grandi, réputée pour ses charbonnages. Mieux encore, mon arrière-grand-père maternel venu d'Italie a travaillé dans les mines. Composante du célébrissime bassin minier allant de cet endroit jusqu'à Liège en passant par la superbe Charleroi, elle était l'un des terreaux du socialisme ouvrier et l'est encore toujours à l'heure actuelle. Se targuant d'offrir un boom économique sans précédent à la Belgique, cette industrie était pourtant loin d'offrir une émancipation aux travailleurs ainsi qu'un épanouissement professionnel. Totalement soumis à un patronat tout puissant pratiquant une politique claire et nette d'esclavagisme, ils sont parqués dans ce que l'on appelle des corons, soit des cités ouvrières de petite taille et de construction précaire. A l'heure actuelle, certains de ces quartiers sont toujours debout et accueillent des familles en situation de pauvreté. On peut le voir à Hornu ou dans les environs de La Louvière.
Je m'improvise un tant journaliste, mais quoi de mieux que d'illustrer la chronique avec le regard d'un jeune adulte fréquentant toujours ces lieux de perdition.

Aucune considération n'est de mise et ils travaillent pour un salaire de misère leur permettant difficilement de subvenir à l'entièreté de leurs besoins. Chaque enfant est une bénédiction pour ramener de l'argent supplémentaire et ainsi nourrir la famille. Je repense encore à mon arrière-grand-mère ayant accouché de 9 enfants. Mais même avec tout ça, ils ne savent pas vivre décemment. Le mobilier est vétuste, insalubre, voire même proprement délabré (un oxymore !). Les installations de services (chauffage, électricité, eau) ne sont pas adaptées. Ils doivent notamment se chauffer avec une boue mélangée à du charbon, ce qui implique de se lever dès 2h du matin pour espérer obtenir des déchets de charbon sur les "terrils". Pour l'eau, c'est dans des citernes d'eau stagnante qu'ils s'approvisionnent. Un terreau idéal pour le développement d'organismes microbiens boostant le boulot des médecins.
Mais ces problèmes de santé ne se limitent pas aux simples maladies puisque les conditions de travail exténuantes épuisent toujours plus les mineurs dans un environnement où les patrons veulent toujours faire plus d'économies. La sécurité au détriment de la vie des ouvriers dont le nombre de morts atteint des niveaux spectaculaires (plus de 200 morts en un an). Les enfants sont bien sûr sollicités pour eux aussi travailler dans ces conditions de misère. La maturité intellectuelle qu'ils auraient pu acquérir par l'instruction passe donc complètement à la trappe.

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Mais quand bien même les réalisateurs esquissent la thématique pathologique, on est surpris de ne pas entendre parler des pneumoconioses dont la plus connue est la célèbre maladie du mineur, aussi appelée silicose. Toutefois, au sein même de cet asservissement, la vox populi s'élève contre ce mode de vie industriel barbare et déshumanisé. Les grèves éclatent, ce qui a de graves répercussions sur les partisans, parfois allant jusqu'à l'expropriation. On décèle aussi une sympathie explicite pour la mentalité marxiste car un des travailleurs arborera un cadre avec le portrait de Karl Marx. Néanmoins, Ivens et Storck ne filment pas totalement de manière neutre car on se rend compte à la fin que Misère au Borinage est un authentique brûlot engagé en faveur de la force prolétaire, et du communisme plus généralement. Le pouvoir aux travailleurs et sus au patronat !
Comme quoi la Russie, si elle est le centre névralgique de ces dénonciations, ne possède pas l'exclusivité des oeuvres de propagande rouge. A l'instar de Le Cuirassé Potemkine, on comprend très bien les réticences d'une Europe occidentale (sauf l'Allemagne en son temps) très frileuse envers les extrêmes de tout bord. 

Il est aussi évident qu'Ivens et Storck sont doués pour filmer les paysages que l'on se risquera à dire qu'ils les mettent bien en valeur avec une certaine beauté macabre. Pour ceux qui ont grandi dans la région, on pourra reconnaître certains décors comme le Palais de Justice de Mons, les châssis à molette de Wasmes ou encore de Frameries (ce dernier abrite, de nos jours, en son sein un parc d'aventures scientifiques). Les travellings dans les rues sont aussi agréables à l'oeil et certaines scènes particulièrement crues et révoltantes sont montrées très explicitement. En revanche, gros point noir sur l'absence totale de partition musicale. Le silence le plus complet trône.
Un minimum de bande son n'aurait pas été de trop pour professionnaliser le boulot. Et enfin, on ne parlera pas des acteurs car il n'y en a aucun. On pourrait émettre ceci dit quelques doutes sur le fait que certaines séquences ont pu être filmées. La descente d'un huissier déguisé en ouvrier pour diminuer les soupçons en est un exemple de taille. On ne sait pas comment les réalisateurs ont su parvenir à leur fin pour capter ce genre de moments. Mise en scène typée cinéma vérité ou scène authentique ? La circonspection est de mise.

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Il est alors évident que Misère au Borinage est un témoignage recommandable et éducatif d'une époque sombre d'une région qui n'aura jamais réussie à se relever après les fermetures successives des entreprises de charbonnage. Et ce ne sont pas les arrêts successifs de certaines usines de métallurgie ou autres qui arrangeront le cas de paysages devenus tristes et semblant perdus à jamais. Un constat flagrant et tabou apparaît que le socialisme n'a encore jusqu'à présent jamais su redonner un coup de force suffisamment puissant pour que le Borinage, et par extension la plupart du bassin minier, se remette de son anéantissement. Pire encore, avec le temps, une mauvaise réputation la frappe durablement, accusant des politiques d'assistanat banalisées (haut taux de chômage, faible taux d'instruction, sollicitation accrue des aides sociales). Une réputation s'exportant parfois jusqu'à l'international comme ce fut le cas de la mythique Charleroi, de la région du Centre.
Les débats restent encore houleux. L'espoir a fait place à la désillusion. Si Misère au Borinage peut être visionné par tout un chacun, il parlera beaucoup plus aux belges et plus encore à ceux de ces contrées industriellement désolées. Encore une fois, le visionnage vous plombera plus le moral qu'autre chose et s'il aurait gagné à être étayé davantage, l'hostilité est au rendez-vous. Nous ne pouvons alors que nous projeter dans un futur qui ne nous apportera rien de plus qu'un destin incertain.

 

Note : 14/20

 

 

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