Mere_Jeanne_des_anges

Genre : Drame, thriller (interdit aux - 12 ans)

Année : 1961

Durée : 1h50

 

Synopsis :

Adaptation par le poète Jaroslaw Iwaszkiewicz de la célèbre affaire des possédées de Loudun. XVIIIe siècle.
Dans un petit couvent féminin, toutes les soeurs ainsi que la Mère Supérieure ont été, selon la rumeur publique, possédées par les démons. Quatre prêtres exorcisent déjà les nonnes, les démons qui prétendent être entrés dans le corps de Mère Jeanne des Anges refusent obstinément de la quitter.

 

La critique :

Il y a des sujets difficilement abordables au cinéma qui, en risquant de vous y jeter dedans, vous amènent à vous confronter à de potentiels ennuis. Risque d'autant plus confirmé si vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère et que vous choisissez d'amener une acerbe critique. Il est plus qu'évident que le thème spinescent de la religion n'est pas à prendre à la légère et que vous vous exposez aux acrimonies diverses de groupuscules conservateurs ayant voué leur vie à Dieu. Essayez maintenant de réaliser un film de ce genre dans un pays éminemment pieu qu'est la Pologne et vous aurez ce qui s'appelle Mère Jeanne des Anges, réalisé par Jerzy Kawalerowicz. Une victime éclipsée par ses émérites contemporains en la personne de Zulawski, Wajda et Polanski, qui réalisait encore des films polonais à cette époque, et dont la réputation est essentiellement limitée à un cercle restreint de cinéphiles fanas de métrages d'Europe de l'Est. Quand bien même le temps a fait son oeuvre, c'est oublier qu'il bouscula à plusieurs reprises l'ordre établi et cette bien malheureuse mode de l'histoire et de l'identité polonaises qui étaient récurrentes dans la société. En se faisant connaître avec Train de Nuit, il est semoncé par la critique lui reprochant d'être à contre-courant des préoccupations de son temps.
Ce fait n'y changera rien puisqu'il récidive dans le même état d'esprit et en beaucoup plus fort avec l'oeuvre qui sera abordée par mes soins aujourd'hui.

Car s'il est indéniable que Mère Jeanne des Anges est aujourd'hui tombé dans l'oubli, nous pouvons décemment dire qu'il déclencha un beau florilège de réactions outrées et de protestations des milieux catholiques. Choquant durablement Cannes au moment de sa présentation, il réussit l'exploit de remporter le Prix du Jury sans pour autant apaiser les tensions vu ses seconds niveaux de lecture plutôt outrageants pour l'époque. Mais pas que, puisque le récit lui-même et la scandaleuse histoire d'amour davantage suggérée ne seront guère du goût du Vatican. Il faut dire que traiter de l'horrible affaire des possédées de Loudun n'allait pas aider à la réputation du catholicisme passé. En retranscrivant la situation vue en France en Pologne, il nous raconte une partie de ce qui s'est réellement passé.
Tout démarra d'une chasse aux sorcières lancée par le Cardinal Richelieu contre le prêtre catholique Urbain Grandier, accusé d'avoir pactisé avec le Diable. Son fantôme semblait avoir investi le couvent des Ursulines de Loudun, plongeant alors les soeurs dans une démence diabolique. A la messe, les trois premières femmes touchées seront saisies de convulsions, arborant d'horribles grimaces, blasphémant Dieu et recrachant l'hostie. Puis cette folie contaminera les 14 autres soeurs affirmant voir le même fantôme. Elles cessent de s'alimenter, se mettent à courir à demi-nues sur les toits du couvent ou à grimper sur les branches des arbres malgré les intempéries. Elles affirment reconnaître le curé Grandier qu'elles accusent d'obscénités, de tentatives d'attouchements sexuels et de les avoir ensorcelées. 

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ATTENTION SPOILERS : Adaptation par le poète Jaroslaw Iwaszkiewicz de la célèbre affaire des possédées de Loudun. XVIIIe siècle. Dans un petit couvent féminin toutes les soeurs ainsi que la Mère Supérieure ont été, selon la rumeur publique, possédées par les démons. Quatre prêtres exorcisent déjà les nonnes, les démons qui prétendent être entrés dans le corps de Mère Jeanne des Anges refusent obstinément de la quitter.

Joyeux n'est-il pas ? Et pourtant, cela ne sera pas un cas isolé puisque cette histoire s'inscrit dans la grande vague des possessions démoniaques ayant touchées la France comme en attestent Aix-la-Provence, Louviers et Auxonne. La Mère Jeanne sera celle qui sera le plus atteinte avec huit démons ayant pris possession d'elle selon ses dires. Ne vous attendez toutefois pas à un simple film d'horreur dans la veine de L'Exorciste et de tous ses succédanés car Kawalerowicz ne s'embarrasse pas de réduire son oeuvre à une simple affaire d'exorcisme sous fond de cris, de borborygmes et de têtes difformes. Il tient à aller plus loin en décrivant un portrait féroce de la situation des couvents où les nonnes qui s'y trouvaient étaient plus là par dépit que par vocation, soit par obligation familiale, soit parce qu'elles ne savaient pas trouver un mari. La Mère Jeanne, affublée de difformités, bossue, ne pouvait faire partie de la caste de ces "chanceuses". Pour celles qui n'avaient pas la vocation, la vie au couvent en devenait intenable et source de frustrations. Ces frustrations découlaient bien sûr d'une soumission aux enseignements et dogmes catholiques où la soeur devait y faire voeu d'allégeance jusqu'à la fin de sa vie pour gagner sa place au paradis. Le couvent apparaît ainsi comme un lieu de culte liberticide et contraignant pour celles en dehors de ces sentiers balisés. 

La possession apparaîtra alors comme un coup de bélier brisant les portes de l'enfermement dans les conventions, comme une arme d'émancipation du joug religieux qui les astreint depuis trop longtemps déjà. Elles se libèrent et vivent pour la première fois en se laissant aller à leurs pulsions, en retournant à une situation de liberté qu'elles n'ont plus vu depuis trop longtemps. Il faut alors voir en cette possession plus une métaphore d'un retour à sa conscience plutôt que la simple expression graphique de la déraison. Si nous ne pouvons éluder un pamphlet dirigé contre l'obscurantisme religieux, de l'autoritarisme de l'Eglise toute puissante accusatrice de maux pour asseoir son autorité, Kawalerowicz préfère se polariser sur l'individu en priorité, sur sa psyché valétudinaire et sur son isolement que lui impose sa religion. Le prêtre Urbain Grandier n'a jamais caché son goût en faveur du sexe faible. Acte impie comme nous le savons avec les curés devant se soustraire de l'emprise féminine pour ne se concentrer que sur Dieu. En d'autres termes, un culte de la personnalité !
Et c'est là que nous rentrons dans un niveau de lecture glissant puisque Mère Jeanne des Anges s'insère dans le contexte du communisme, en le tançant abondamment puisqu'il croise efficacement la religion avec la dictature d'extrême gauche soumettant là aussi la population.

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Vous comprenez fort bien qu'allier subtile critique du communisme et de l'emprise religieuse ne pouvait que produire un cocktail détonnant pour certains. Nous parlons quand même d'assimiler la possession à l'émancipation morale de l'individu se désolidarisant de ses chaînes le retenant contre sa volonté. Ce n'est plus simplement une histoire simple du Malin s'invitant dans le corps d'une innocente personne. Il est d'ailleurs assez ironique de voir que la seule soeur qui ne sera pas touchée par cette hystérie contagieuse est celle qui a su mettre de côté les règles pour s'épanouir parfois hors du couvent. Mais tout ceci ne s'arrête pas là ! Non, non, on continue à verser dans la surenchère avec le père Suryn, chargé de participer à un exorcisme de grande ampleur au couvent avec quatre autres prêtres. Fait amusant : si Mère Jeanne arbore une personnalité sûre d'elle, confiante et charismatique, Suryn, au contraire, est plus effacé, angoissé et moins sûr de lui.
Il se flagelle pour implorer le pardon et n'hésitera pas à demander conseil au rabbin. Dans ce cloaque sans fenêtres, il va se confier avec lui-même (le rabbin est interprété par le même personnage). Mais cela se muera vite en confrontation entre sa face religieuse et sa face sombre l'incitant à rompre l'emprise qu'il a accepté.

L'interdit va émerger car Suryn va sentir naître en lui une incoercible attirance envers Mère Jeanne et, dans une séquence marquante, il sera pris de sentiments incontrôlables qui l'amèneront à succomber à la tentation en embrassant Mère Jeanne à travers cette grille symbolique. Cette grille représente bien évidemment le mur interdisant l'union de deux êtres. Une stupidité selon Kawalerowicz qui explore bien la nature contre-productive d'une telle situation. D'autre part, par amour pour Mère Jeanne, Suryn se sacrifiera pour elle comme le stipule les enseignements de la Bible en accueillant le démon en lui pour qu'il puisse la libérer. Nous tenons là, indubitablement, une oeuvre complexe qui mettra à mal les tenanciers de la bien-pensance pour notre plus grand bonheur.
L'horreur se trouvant plus dans la lecture suggérée quand nous songeons au destin peu glorieux de ces âmes en perdition. C'est peut-être bien ce qui occasionnera une fracture entre ceux qui s'attendaient à de l'horreur viscérale, de l'épouvante, des apparitions fantomatiques en tout genre car rien de tout cela n'est présent et il est indispensable de le savoir avant le visionnage. Néanmoins, le malaise est omniprésent, le climat anxiogène à souhait et l'atmosphère malsaine à plus d'un titre parviendra tout de même à décontenancer les aventuriers qui choisiront de rentrer un temps dans ces couloirs pervertis.

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Les critiques démiurgiques attribuent à Mère Jeanne des Anges un travail esthétique se rapprochant de ceux de Carl Theodor Dreyer et de Ingmar Bergman par l'emploi judicieux des contrastes du noir et blanc que Kawalerowicz utilise avec une splendide érudition. Une talentueuse étude a été faite pour faire coïncider au mieux ces deux antinomies à la situation présente. Ainsi, les plans en extérieur du couvent, dans ces paysages à perte de vue, sont fortement lumineux, tandis que le tout s'assombrit dès que nous franchissons les enceintes du couvent. La palme étant à attribuer à la maison du rabbin plongée dans une obscurité malfaisante. Les décors sont volontairement épurés, sans détails notables pour ne se centrer que sur les personnages. Les repères de lieux et de temps sont brouillés. Les immensités naturelles écrasent le lieu, tandis que rien ne laisse transparaître que nous nous trouvons au XVIIIème siècle, ni même quel jour nous sommes. La composition musicale est elle aussi épurée, se résumant à des chants grégoriens, des messes en latin. Enfin, on ne pourra qu'être subjugué par la titanesque Lucyna Winnicka incarnant la terrifiante Mère Jeanne et son regard d'une effroyable froideur qui terroriserait plus d'un homme. La scène où elle est possédée pour la première fois devant Suryn ou la mythique séquence de l'exorcisme manqué valent à elles seules le devoir de voir le film.
Mieczyslaw Voit est tout aussi bon mais se montrera davantage excellent en rabbin qu'en prêtre. En dehors d'eux, les autres sont malheureusement masqués mais nous citerons Anna Ciepielewska et Zygmunt Zintel parmi les acteurs notables.

Par conséquent, il est plus que regrettable de se rendre compte de la faible popularité de Mère Jeanne des Anges dont je suis fier de lui rendre hommage. Loin d'un scénario et d'une situation bancales, le cinéaste effectue un remarquable travail de fond ontologique et explore les travers mentaux de la religion plus que sa dénonciation crue comme le mythique Les Diables l'a fait dix ans plus tard. Il en résulte une oeuvre austère, singulière et hautement dérangeante qui n'a rien perdu de sa force de frappe il y a maintenant près de 60 ans. On comprend fort bien l'hostilité que le film engendra tant il vitupère un mode de vie annihilateur et rigoriste. Le mieux étant qu'il projette ça sur le régime politique polonais en place. Si certains contempteurs reprocheront sans doute un constat final loin de leurs attentes, ainsi qu'un rythme plutôt lent, il faut marteler que Mère Jeanne des Anges est avant tout métaphorique plus qu'explicite, préférant la suggestion et la subtilité.
Pourtant, il met mal à l'aise, étouffe le spectateur jusqu'à son générique de fin, lui assène des passages où l'adjectif "glauque" est un minable euphémisme. Une pellicule corrosive, jusqu'au-boutiste qu'il est nécessaire de faire connaître, car nous tenons là l'un des films religieux à la plus grande force de frappe depuis les premiers balbutiements du cinéma. 

 

Note : 16/20

 

 

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