Le_Tambour

Genre : Drame, guerre (interdit aux - 16 ans)

Année : 1979

Durée : 2h22

 

Synopsis :

A la fin des années 1920, dans la région de Dantzig, Oskar, refusant le monde cruel et surfait des adultes, décide à l'âge de trois ans de ne plus grandir.

 

La critique :

Nombreux sont les films de guerre qui ont vu le jour depuis que le cinéma a disposé de moyens financiers suffisants pour mettre en scène la folie des hommes. Cette folie engendrant des millions de morts à travers les âges et dont la seule finalité est d'asseoir les ambitions teintées de supériorité de certains despotes prêts à tout pour avoir le pouvoir. Aucune guerre n'y échappe et certainement pas la Seconde Guerre mondiale dont le nombre de morts est estimé à plus de 60 millions, sans compter le nombre de blessés et de déplacés. Avec la technique cinématographique s'améliorant, on pouvait enfin représenter l'horreur s'étant étalée de 1939 à 1945 au cours de laquelle l'Europe s'embrasait et, dans la foulée, le monde. Ce carnage démarra de la psychopathie d'un homme qui avait une vision claire et un idéal, aussi répugnant qu'il soit. Et quoi que l'on en dise, on ne pouvait réfuter sa grande intelligence et son éloquence dans ses capacités à électriser, galvaniser les foules au point que des millions d'allemands (et pas que !) le suivirent dans sa folie meurtrière. Adolf Hitler inspira bon nombre d'hommes qui promeuvent son idéologie fasciste au-delà de l'Allemagne comme Oswald Mosley en Angleterre, Léon Degrelle en Belgique et bien sûr Benito Mussolini en Italie. Beaucoup de cinéastes plus ou moins marqués par ces temps troubles exploitèrent cette époque dans le Septième Art pour accoucher d'oeuvres plus ou moins réussies.
Il serait vain et inutile de toutes les citer tant elles sont nombreuses, mais nul doute que Le Tambour tient une place de choix dans cette liste. 

Il faut, avant toute chose, préciser qu'il est adapté du roman éponyme de Günter Grass, paru en 1959 qui obtint un succès planétaire et lui valut de conforter sa réputation de l'un des plus grands écrivains allemands contemporains. On se doit de dire que cet homme, né en 1927, a comme beaucoup été marqué par le traumatisme du nazisme qu'il retranscrit dans ses oeuvres de manière parfois assez ironique et osée. Vingt ans plus tard, l'un des représentants majeurs du Nouveau cinéma allemand en la personne de Volker Schlöndorff décide de transposer cette fresque dans le cinéma. Pour la petite info, Cinéma Choc s'était déjà attelé à cet homme en chroniquant Les Désarrois de l'Elève Törless. A sa sortie, Le Tambour dérange, désarçonne les critiques qui ont bien du mal à supporter ce projet. De même, certains spectateurs montent au créneau en jugeant l'oeuvre comme intolérable et affreuse.
Malgré toutes ces acrimonies, cela ne l'empêche pas de rafler la Palme d'Or à Cannes en étant ex aequo avec le chef d'oeuvre Apocalypse Now. Un tel succès vaudra à son auteur une reconnaissance internationale et l'ouverture de toutes les portes pour mener à bien ses futurs métrages fidèles à la vision du réalisateur, avant tout ardent défenseur du cinéma d'auteur, par le biais d'un mode de production indépendant. A l'heure actuelle, Le Tambour jouit d'une réputation culte et du statut d'oeuvre choc. De quoi attirer l'attention de votre blog adoré !

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ATTENTION SPOILERS : A la fin des années 1920, dans la région de Dantzig, Oskar, refusant le monde cruel et surfait des adultes, décide à l'âge de trois ans de ne plus grandir.

Vous vous serez vite douté que Le Tambour ne boxe pas dans la même catégorie que les longs-métrages sur la WWII plus conventionnels et terre-à-terre. Il faut dire que j'ai hésité à un moment mettre la mention "fantastique" dans la section "genre" tant on se montre déboussolé par un film à mi-chemin entre film de guerre et conte baroque surréaliste. Raconté sous la forme d'un long monologue par Oskar, le héros lui-même, nous évoluons en Pologne dans l'entre-deux guerres, plus précisément à Dantzig où le jeune garçon vit le jour. Doté d'une grande intelligence pour son âge, il vit dans une famille envers laquelle il n'éprouve aucune attache. Il voit les adultes comme stupides, cupides et violents et ne désire aucunement en devenir un. En se jetant du haut d'un escalier, il met fin à sa croissance et conservera son apparence d'enfant innocent. Les médecins n'arrivent pas à expliquer les raisons de cet incident et encore moins les facultés d'Oskar à pouvoir briser le verre grâce à ses cris stridents.
Dans ce prélude au chaos, les deux seules choses qui ont de l'importance pour Oskar est sa mère ballotée dans une passion incestueuse avec son cousin et incapable de choisir entre son cousin polonais communiste et son mari allemand adhérent au NSDAP. Il est le fruit de deux pères sans savoir lequel a le premier lâché ses sperm.... Enfin, vous voyez ce que veut dire ! Etrangement, il ne semble pas avoir une affection débordante pour ses pères et sa famille en général. Mais sa première obsession est avant tout le tambour qu'il a reçu à 3 ans, au point de ne jamais pouvoir s'en séparer tant sa passion envers cet instrument de musique est débordante.

Cela lui vaudra d'en acheter fréquemment dans son magasin de jouets préféré car il ne peut se résoudre à s'en passer. Ce tambour a une symbolique évidente qui est de mettre en rythme la violence grandissante de cette époque commençant d'abord par des tensions puis l'étincelle qui mettra le feu aux poudres. Il va battre la mesure de l'humeur ambiante en tapant frénétiquement, faisant danser la WWII dans une chorégraphie lourde et grotesque. Oskar s'amuse de la folie des hommes, de leur déchéance qu'il voit comme une farce, de leur organisation comme un salmigondis d'idées confuses et arriérées. Niant toutes les conventions sociales, il s'isole dans sa petitesse de taille pour conserver son regard d'enfant sur un monde s'effondrant, entrant en collision avec la catastrophe de grande ampleur.
L'enfer sur terre approche et bientôt l'invasion de la Pologne par l'Allemagne en annexant Dantzig qui sera officiellement l'incident à l'origine de la WWII
. Oskar fait alors connaissance avec la guerre, ses ravages tant physiques que psychologiques en conservant son implacable personnalité. Ce monde le répugne et peu importe que tout disparaisse, que sa ville se meurt tant que son tambour est avec lui. Dans Le Tambour, tout est froid et hostile. Schlöndorff retrace à merveille ce que l'on retrouve de plus moche dans l'humanité. D'un côté comme de l'autre, ça cherche à s'abattre et le nazisme lui apparaît comme un cirque ambulant, une farce grotesque, une blague de mauvais goût qu'il va se faire un malin plaisir de narguer.

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Il se plaît aussi de voir à quel point les hommes sont fragiles et influençables. Certains sombrent dans la folie, tandis que d'autres optent pour la voie du suicide. En parallèle, d'autres encore acceptent leur condition en choisissant de rejoindre les rangs de la croix gammée et ainsi croire en une lueur d'espoir qui n'arrivera jamais puisqu'ils sont vus comme de la chair à canon, un moyen pour le dictateur d'arriver à ses fins et de faire triompher le nazisme sur le monde. Son épopée burlesque mettra à jour leur stupidité comme quand il rejoindra une troupe d'artistes pour se produire dans des galas de mauvais goût dont les relents "Felliniens" s'en font fortement ressentir. Là, il met ses talents à contribution pour épater cette assemblée d'idiots s'extasiant pour un rien.
Endossant l'uniforme nazi, il n'en adhère pour autant pas à leur programme, dupant ainsi le monde adulte dans son entièreté pour qui revêtir les habits signifie d'office être partisan. Pour Oskar, l'habit ne fait pas le moine et il semble bien être le seul à le penser. Qu'on se le dise, il se dégage un climat de malaise, fortement dérangeant de cette histoire que nous n'arrivons pas à expliquer avec les mots courants de la langue française. Est-ce le fait de voir ce garçon impassible observer la guerre, se confiant à lui par le biais d'échos intérieurs ? Probablement.

Ceci dit, l'irrévérence de Schlöndorff aidera beaucoup à malmener le cinéphile pris au piège de cet engrenage. Autant être direct, un tel film ne pourrait sortir à notre époque sans s'attirer les foudres de la censure. Les scènes chocs s'accumulent à l'image de la tête de cheval utilisée pour pêcher l'anguille. Un acte funeste pour la mère d'Oskar qui sombrera dans la démence, se gavant de poisson jusqu'à en mourir. Le jeune garçon ne se privera pas de tuer insidieusement ses deux pères au travers de séquences bouleversantes, nous renvoyant parfois aux actes démoniaques des enfants tueurs du cinéma. Néanmoins, cela reste bien peu de choses quand nous songeons à l'éveil des sentiments amoureux et de son attirance sexuelle qui donneront naissance à des passages où nous restons bouche bée, avec les mêmes yeux écarquillés d'Oskar qui causeraient une mise au pilori, de nos jours, des téméraires qui oseraient filmer l'intolérable. L'atrocité n'en est que plus grande quand nous voyons qu'il n'y a rien de bestial dans cela. Tout est doux et naïf, sans vulgarité quelconque, ce qui rend la chose d'autant plus déstabilisante. A coup sûr, cette dimension aux relents de pédophilie est ce qui justifia et justifie encore une interdiction aux moins de 16 ans.

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Enfin, tout ne pouvons que trop bien plébisciter le professionnalisme de la mise en scène sans temps morts où se conjugue une superbe esthétique, des décors d'une reconstitution à tomber, des plans magnifiques sur la topologie des lieux (campagnes comme villes) et une colorimétrie donnant parfois l'impression de se retrouver devant un tableau en mouvement. On ne peut que saluer le titanesque travail de Igor Luther à la photographie. On peut réitérer les mêmes louanges pour la composition musicale à la fois triste et inquiétante renforçant le trait absurde de la destinée de Oskar dans ce monde affreux qui l'entoure. Et c'est sans compter justement sur la performance extraterrestre de David Brennent portant sur ses frêles épaules le film à lui seul et possédant un visage qui en terrifierait plus d'un monstre juvénile du cinéma nippon. Est-il utile de préciser qu'il trouve ici le rôle de sa carrière ?
Malheureusement, sa carrière ne décollera jamais pleinement après coup. Mais gare à ne pas minorer le très bon jeu d'acteur des autres où nous retrouvons Mario Adorf, Angela Winkler, Katharina Thalbach, Daniel Olbrychski, Berta Drews, Andréa Ferréol, Heinz Bennent et Charles Aznavour incarnant Sigismund Markus, un personnage secondaire.

En conclusion, il est difficile d'aimer un film comme Le Tambour tant il ne se montre aucunement chaleureux avec nous en nous contant une fable étrange à mi-chemin entre la guerre et le fantastique. Pourtant, nous ne pouvons qu'être admiratif dans le jusqu'au boutisme de Schlöndorff ne nous épargnant aucun détail, même quand on verse dans le sordide. Il faut dire qu'un récit où nous retrouvons nazisme, consanguinité et même une forme de pédophilie n'allait pas être une sinécure pour plaire au plus grand nombre. A notre grand dam, certains semblent s'être arrêtés aux passages polémiques sans voir plus loin les questionnements ontologiques et l'analyse de la psyché juvénile d'Oskar ayant perdu foi envers les adultes. On sera amené à se demander si ce refus de grandir n'est pas justement une semi-métaphore (car l'apparence physique peut rarement être conservée) décrivant que nous sommes tous libres de conserver notre âme d'enfant.
Et si les lilliputiens étaient au final dotés d'une plus grande ouverture d'esprit, d'un plus grand respect envers son prochain ? La taille serait-elle un facteur proéminent ? Autant de questionnements qui font de Le Tambour une oeuvre dont cette chronique ne saurait illustrer tous les seconds niveaux de lecture possibles. Face à l'inhumanité triomphante d'adultes avides de puissance, il serait sage de baisser les yeux face aux bambins dont l'innocence et la spontanéité ont fini par nous quitter, désabusés.

 

Note : 17/20

 

 

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