Tenebres

Genre : Thriller, horreur, policier (interdit aux - 18 ans à sa sortie/interdit aux - 16 ans de nos jours)

Année : 1982

Durée : 1h41

 

Synopsis :

L'écrivain américain Peter Neal a sorti son roman Ténèbres, et c'est un succès en Italie. Il doit aller faire une tournée de promotion là-bas. Or, durant son voyage, une jeune femme qui avait dérobé un exemplaire du livre, se fait tuer selon le modus operandi choisi. Peter Neal reçoit alors un appel téléphonique et des lettres inquiétantes. Il décide, avec sa secrétaire Anna de mener sa propre enquête.

 

La critique :

Comme une envie inexplicable, c'est depuis quelques jours que je me plonge un peu plus qu'avant dans le cinéma de la belle Italie, patrie de 50% de mes origines. Vue comme incarnant les plus belles histoires de romance, les amours impossibles et la sensualité, c'est omettre sa face sombre. Hétéroclite jusqu'au bout des doigts, et ce en dépit d'un contexte actuel difficile pour sa pérennité, il peut combler les attentes de tout un chacun. Avec l'Allemagne, on tient le pays le plus intéressant pour les aficionados de l'horreur, du gore qui tâche et même du trash. Toutefois, on n'ira pas renâcler du côté de la scène underground extrême, mais plutôt dans le genre du giallo.
Avouez que ça faisait bien longtemps que nous ne nous étions plus penchés sur ce style vu par certains comme obsolète mais suscitant toujours un intérêt notable. A contre-courant de l'horreur conventionnelle, la première rencontre ne se déroule parfois pas toujours sous les meilleurs auspices. Si j'ai eu de la chance de commencer avec l'excellent La Maison aux Fenêtres qui Rient, restant toujours à l'heure actuelle mon giallo préféré, je ressortais souvent de la projection avec une circonspection désagréable. Si je ne pouvais réfuter les qualités observées, il y avait quelque chose qui coinçait. Avec le temps, l'adaptation se fit heureusement et, habitué aux codes du genre, le visionnage se passait beaucoup mieux. 

Pour ce grand retour, autant mettre les petits plats dans les grands avec ce qui est considéré comme un classique immanquable du genre qu'il serait hérétique de ne pas visionner si l'on se dit passionné de l'horreur transalpine. Ténèbres, un nom obscur et direct signé le grand Dario Argento que nous ne présentons plus et qui est l'une des figures proéminentes du giallo aux côtés de Lucio Fulci et Mario Bava. Il se fit rapidement connaître dès L'Oiseau au Plumage de Cristal, sa première oeuvre, qui bénéficia d'une publicité inattendue en la personne d'un tueur en série qui sévissait dans la région de Florence depuis 1968. Rappelons que le film sortit 1 an plus tard et que l'assassin agissait toujours. Rapidement, il gravit les échelons jusqu'à la concrétisation finale avec Les Frissons de l'Angoisse que certains catégorisent comme le meilleur giallo jamais réalisé.
Deux ans plus tard, Suspiria fait aussi sensation et est considéré par beaucoup comme son grand chef d'oeuvre. Cinq ans plus tard naquit Ténèbres qui est vu par les thuriféraires comme le dernier grand métrage d'Argento avant sa régression (bien que Phenomena, lui succédant, ait été reconsidéré à ce jour). Malgré cette appréciation générale du public, il ne fut guère au goût des pouvoirs publics et du comité de censure. Ténèbres scandalise et choque à sa sortie, si bien qu'il sera carrément flanqué de l'ultime animadversion (soit une interdiction aux moins de 18 ans dans la plupart des pays européens). Le Royaume-Uni ne se prit toutefois pas la tête et le censura proprement et simplement. Pour les USA, il sortit 2 ans plus tard en version censurée, recevant un mauvais accueil, tandis que la version intégrale sortie bien plus tard mit tout le monde d'accord. 

Tenebres (1)

 

ATTENTION SPOILERS : L'écrivain américain Peter Neal a sorti son roman Ténèbres, et c'est un succès en Italie. Il doit aller faire une tournée de promotion là-bas. Or, durant son voyage, une jeune femme qui avait dérobé un exemplaire du livre, se fait tuer selon le modus operandi choisi. Peter Neal reçoit alors un appel téléphonique et des lettres inquiétantes. Il décide, avec sa secrétaire Anna, de mener sa propre enquête.

A l'heure actuelle, la révision par le censure a allégé ses difficultés d'exploitation en réduisant l'interdiction de départ à une interdiction aux moins de 16 ans loin d'être usurpée. Ainsi donc Ténèbres marque le retour langoureux d'Argento dans les bras du giallo classique après un court passage dans le fantastique. Le célèbre meurtrier masqué avec une arme brillante dans sa main gantée de noir, comme décrivait Mario Bava, le fondateur du giallo avec l'excellent Six Femmes pour l'Assassin, est de retour. Et le moins que l'on puisse dire est que c'est un "come-back" en force que nous assène le filou Argento. Pourtant, rien qui ne vaille la peine de s'extasier devant une trame rudimentaire où il est question d'un romancier célèbre à succès voyant dans son entourage des femmes être sauvagement massacrées par un maniaque. Le point commun est que celui-ci s'inspire du dernier polar de son auteur, le tout couplé à des appels téléphoniques et des lettres métaphoriques mettant en avant une personnalité instruite, intelligente et calculatrice qui sait parfaitement ce qu'elle fait.
Le premier meurtre mettra vite tout le monde d'accord par sa froideur et sa radicalité. Elle dépeint ce serial-killer comme un maniaque, un obsédé compulsif comme il en a existé plus d'un dans le passé et dans le futur. Ces êtres, généralement des quidams, vouant une fascination malsaine et obsessive envers des personnalités publiques. D'où proviennent ces ressentis incoercibles ? Nul ne le sait.

Ceci dit, Ténèbres ne s'embarrasse pas de disserter et ratiociner davantage sur cette étude psychologique de la folie humaine dont on ne sait si les actes sont guidés par l'admiration, l'amour ou la haine. De toute façon, ce n'est guère important au vu des révélations futures qui ne feront pas de cadeaux aux cinéphiles. Quoi de plus jouissif que de voir que toutes nos hypothèses tombent à l'eau car chaque élément fait voler en éclats nos soupçons. Ce que confirme alors cette emblématique phrase : "Lorsque l'impossible a été supprimé du champ des possibles, ne reste alors que l'improbable, c'est de cet improbable que jaillira la vérité". Citation qui sera l'épicentre de la tournure des événements d'un récit riche en rebondissements inattendus et en symbolique. Dans notre esprit, et c'est ça qui en est si brillant, nous ne pouvons cerner l'impossible et la vérité.
Certaines scènes permettant au film de se régénérer, de réviser nos doutes et nos jugements à mesure que les victimes s'accumulent dans des circonstances tragiques avec un criminel toujours aussi indiscernable qui ne fait montre d'aucune empathie. Au contraire, les exécutions deviennent plus bestiales au plus le scénario progresse. Aucun répit ne sera fait à Peter Neale et aussi au cinéphile qui voit Ténèbres se transformer en véritable cimetière ambulant.

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Au moins, les amateurs de séquences sanguinolentes en auront pour leur argent car l'oeuvre peut s'immiscer aisément parmi les créations les plus outrecuidantes, les plus violentes vues à ce jour dans le giallo. Gorges tranchées, étranglements, crâne fendu ou corps massacrés à la hache seront de la partie pour votre plus grand plaisir. Comme je le disais, l'interdiction aux moins de 16 ans est tout à fait justifiée et encore à notre époque. La dimension slasher est en symbiose avec le giallo à proprement parler. La nudité sera de la partie aussi sans que cela ne dévie dans l'érotisme. Maligne dans son exploitation, elle n'est pas là par gratuité ou juste pour taquiner les cul-bénits et les féministes intégristes car elle rappelle au passé dans des séquences oniriques issues directement de l'esprit du tueur.
Et comme rien ne nous saute aux yeux alors que tout est là devant nous, les révélations finales bouclent la boucle face au spectateur ravi, peut-être dépité car sa petite fierté de Sherlock Holmes discount en prend un coup. Au risque de me répéter, chaque détail revêt son importance, si bien que la réalité rejoint la fiction, en l'occurrence le bouquin de Peter Neale.

L'une des composantes primordiales du giallo est ici respecté, je veux parler du visuel stylisé et de ses moult éléments théâtraux dont la tournure des assassinats en sont bien sûr un. Le gore n'a pas seulement vocation à malmener mais il a aussi un rôle artistique. Celui-ci se fait dans des conditions particulières rappelant le titre même du film. Même si la grande proportion de meurtres a lieu la nuit, se référant dans notre inconscient aux ténèbres, ils se font toujours dans un cadre où la lumière est vive, essentiellement amenée par une lampe judicieusement placée à l'endroit où le carnage a lieu. Parfois l'irréel fait corps avec l'histoire comme durant cette scène où un chien particulièrement féroce poursuit une jouvencelle dans les rues sombres, silencieuses, sans âme qui vive. Cette poursuite riche en suspense l'amènera bien malgré elle dans la demeure du grand méchant de service.
Quoi qu'il en soit, l'esthétique est réussie, les décors sont très beaux et la manière de filmer met en avant des travellings millimétrés. Le plus impressionnant ayant bien sûr lieu dans la villa d'une jolie journaliste lesbienne vivant en compagnie de sa petite amie. La bande son est signé de nouveau par Goblin qui avaient déjà offert leur service dans Les Frissons de l'Angoisse et Suspiria et qui ont de nouveau fait un travail impeccable. La direction d'acteurs sera tout aussi bonne avec, au casting, Anthony Franciosa, Daria Nicolodi, John Saxon, John Steiner, Giuliano Gemma, Veronica Lario, Christiano Borromeo, Ania Pieroni et Mirella D'Angelo.

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Je peux dire, d'un point de vue purement personnel, que Dario Argento est à mes yeux le plus grand esthète du giallo car une fois de plus, il se montre à la hauteur de toutes les attentes en sortant un film sombre, puissant et sans temps morts. L'ironie étant que la réalisation avait été influencé par un incident entre Argento et un fan obsessionnel qui le harcela de coups de téléphone quotidiens, jusqu'à lui avouer qu'il voulait le tuer. Fort heureusement, ces paroles ne seront suivies d'aucune forme quelconque de violence. On pourrait alors voir en Ténèbres un livre de confidences implicites ayant permis au cinéaste d'exorciser ses peurs de jadis, terrifié par cette expérience, en les sollicitant comme moteur de son inspiration pour l'écriture. En conclusion, Ténèbres ne peut que susciter le respect et l'admiration d'un cinéphile qui aimera connaître les tenants et aboutissants de ce thriller horrifique jusqu'au-boutiste, malin et déstabilisateur. Une pellicule couillue et d'une audace sans pareille que nous aimerions bien retrouver, actuellement, plus souvent chez nous. Mais dans un milieu artistique de plus en plus étouffé par ces deux conneries qui sont la bien-pensance et le politiquement correct, ce renouveau de l'irrévérence que l'on peut considérer comme improbable finira-t-il par jaillir tout en balayant ce contexte oppressant pour devenir vérité ?

 

Note : 15,5/20

 

 

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