Sex_Jack

Genre : Drame, érotisme, pinku eiga (interdit aux - 16 ans)

Année : 1970

Durée : 1h10

 

Synopsis :

Recherché par la police, un groupe d’étudiants révolutionnaires trouve refuge dans l’appartement d’un jeune inconnu providentiel. Condamnés à vivre entre quatre murs le temps que les choses se tassent, ils passent leur temps à fumer, boire et faire l’amour.

 

La critique :

Hélas pour certains, heureusement pour d'autres, vous ne fabulez pas car je suis bien au regret de vous dire que la rétrospective, dédiée au talentueux Koji Wakamatsu, se poursuit inlassablement. Et je dirai même plus qu'elle s'est rallongée après l'ajout de trois nouveaux métrages à cette liste que j'avais malencontreusement omis. Après cela, je serais en mesure de dire que l'intégralité de son oeuvre distribuée de par chez nous ait été victorieusement abordée sur Cinéma Choc. Est-il encore nécessaire de présenter ce démiurge dont on n'a de cesse de saluer la singularité de son style corrosif et tapant un peu trop là où il faut ? Je ne pense pas si ce n'est qu'il faut toutefois rappeler ses antécédents de yakuza avant qu'il ne se découvre une passion pour le cinéma au point de vite se faire connaître.
Sa réputation sera rapide à l'international quand Les Secrets derrière le Mur fut présenté au Festival de Berlin où il provoquera l'indignation quasi générale et un incident diplomatique entre le Japon et l'Allemagne. Allez savoir pourquoi il n'est jamais cité parmi les plus gros films à scandale ! Peu après, il accouchera de son grand chef d'oeuvre, de son oeuvre la plus connue qui est Quand l'Embryon part Braconner.

Indubitablement, il finit par devenir l'égérie d'un genre qu'il popularise et lui fait acquérir ses lettres de noblesse dans un contexte où la télévision se démocratisait dans les foyers au point d'en attenter dangereusement aux rentrées financières des sociétés de production qui ont trouvé comme astuce de flatter les bas instincts de l'être humain par le biais de créations où violence et sexe en seraient les porte-étendards. Vous aurez compris que ce même laïus, ressassé jusqu'à plus soif, est adressé au célébrissime pinku-eiga, dont il n'existe guère d'équivalents cinématographiques. Jusqu'à présent, 12 pellicules de Wakamatsu ont eu la chance d'être mises en lumière sur Cinéma Choc dans un Web français assez pingre sur l'analyse de son oeuvre.
Un record pour le site de parler autant du même artiste ! L'histoire ne s'arrêtera pas à ce très beau nombre puisque c'est à Sex Jack d'offrir un treizième billet à Wakamatsu. Cela fait depuis quelques fois que ses projets plus confidentiels se succèdent. Preuve en est avec ses deux derniers qui sont La Femme qui Voulait Mourir et La Saison de la Terreur qui ne sont guère mentionnés quand on disserte sur le travail global du thaumaturge. La pellicule d'aujourd'hui ne fera pas exception à cela. Problème de taille : elle est considérée comme l'une de ses créations les plus faiblardes en qualité. D'un point de vue personnel, seul Piscine sans Eau m'avait déçu jusqu'à maintenant.

 

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ATTENTION SPOILERS : Recherché par la police, un groupe d’étudiants révolutionnaires trouve refuge dans l’appartement d’un jeune inconnu providentiel. Condamnés à vivre entre quatre murs le temps que les choses se tassent, ils passent leur temps à fumer, boire et faire l’amour.

Le minimalisme scénaristique est plus ou moins toujours l'apanage des pinku eiga made in Wakamatsu qui n'est guère intéressé par les intrigues complexes et riches en rebondissements. Pas besoin de ces objectifs pour dire ce qu'il veut dire avec érudition. On pourrait considérer le nippon comme l'artisan de la non-histoire, principe dans lequel il exerce. Dans les mains d'un spectateur non préparé, l'expérience peut s'avérer déplaisante, alors qu'elle ne pourra qu'en être jouissive pour ceux qui apprécient la prise de risque. Sex Jack n'échappe bien sûr pas à la règle en se contentant d'un récit simple et sans ambition démarrant sur les chapeaux de roue en filmant au plus près ces manifestations étudiantes pour le moins impressionnantes. Comme toujours, l'aspect documentaire fait souvent corps avec sa vision du cinéma. Nul doute que nous sommes en terrain connu et qui plus est quand il se décide à filmer à nouveau les groupes étudiants en pleine plongée contestataire, défiant l'ordre établi et la politique liberticide. Ce climat anxiogène nourrit le terreau de la révolution scandée par la nouvelle génération ne se reconnaissant pas dans un Japon en devenir et en proie à de profonds bouleversements socio-économiques et géopolitiques. L'ingérence des USA par le biais du mode de vie capitaliste en est l'une des raisons les plus importantes avec l'incident de l'augmentation du coût des études universitaires. 

Qu'on se le dise, Wakamatsu n'a jamais caché son adhésion à la mouvance gauchiste. Loin d'être un fanatique propagandiste et manichéiste qui ne connaît guère le principe d'objectivité, il sait faire la part des choses en montrant autant les points positifs que négatifs de cette idéologie. Dans le cas présent, il ne se gêne pas de fustiger l'utopie made in 1968 en jetant un regard amer et d'une profonde lucidité sur l'organisation des étudiants révolutionnaires qui ont bien du mal à nous convaincre dans leur bonne foi vite rattrapée par la nonchalance. Après une intervention de la police dans leur cellule, ils finissent par s'enfuir pour tomber dans un appartement sordide à l'extérieur de la ville, faisant office de cloaque d'où ils ne sortiront que très rarement.
Et c'est bien là tout le problème car la prétendue révolution ne se fera pas dans les rues mais ne se construira que comme un simulacre ne quittant jamais cette pièce miteuse symbolisant une conscience politique trouble et dépassionnée. Un mouvement révolutionnaire a besoin d'une ligne d'action dure et de chefs confirmés et charismatiques, sans quoi le projet ne peut aboutir. C'est ce que nous allons observer ici où la notion d'action collective trouve vite ses limites, bridée par l'attentisme et l'incommunicabilité. On en arrive à la fatalité suivante du "il faut se battre" sans passer à l'action. Une politique d'attentisme minant l'aboutissement d'un idéal condamné d'avance.

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On finit par cerner toute la problématique si on a lu La Psychologie des Foules de Gustave Le Bon. Les conclusions nous amenaient à considérer que l'individu, quel que soit sa caste sociale, perd sa conscience individuelle lorsqu'il fait partie intégrante d'un mouvement caractérisé. La réflexion s'en trouve limitée et seul le retour à une prise de conscience individuelle pourrait donner les clefs d'une révolution réussie. Même au sein de ces groupuscules, des tensions surgissent. L'égalitarisme ne semble pas être de la partie et le rapport de domination est toujours en faveur des hommes asservissant les femmes au rang de femmes-objets avec qui ils forniquent sans raison apparente si ce n'est de s'évader dans un hédonisme désespéré. Face à la désillusion, l'ennui les frappe et ils en reviennent à adopter un comportement reptilien où la vacuité est reine. Manger, fumer, boire, baiser et dormir.
Un passionnant programme en perspective. Le coït n'est jamais concomitant à l'attirance physique, à l'amour. Il n'est même pas politique. Il est vide, désenchanté, sans but apparent. Il renvoie à un consumérisme bestial et dépravé, soi-disant dénoncé par la jeunesse puisqu'elle est indubitablement une des armes du capitalisme. On le dénonce tout en adhérant inconsciemment à ses théories. Le serpent qui se mord la queue. 

Les absurdités ne font que s'enchaîner quand le groupe se refuse à accepter toute idée contraire à la sienne ou remise en question, n'hésitant pas à faire montre d'agressivité. A la sortie de la dictature de Hirohito, ça en est plutôt cocasse. Les étudiants se réfèrent plus à un conglomérat de gamins désoeuvrés, désorganisés, apeurés et incapables de penser par eux-mêmes. Seul Suzuki, le jeune inconnu qu'ils rencontreront, essaiera de les pousser à sortir de leur pathétique condition. En vain. Bref, tout ce petit programme est bien joli et ne pourrait que fonctionner à la perfection dans l'absolu. Seulement, l'élégie du vide bride cet excellent projet en le noyant dans un désagréable immobilisme où la répétitivité en est presque un leitmotiv. Cette sensation était déjà quelque peu ressentie dans La Saison de la Terreur, mais il y avait derrière un but prédéfini et un contexte galvanisant qui rattrapait amplement la chose.
Ici, on ne sait pas vraiment l'issue de tout ceci. A force de filmer le vide, leur quotidien chiant, l'ennui prégnant et l'inactivité morale, la lassitude est là dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, c'est le triste désintérêt pour une bobine d'une durée d'à peine 70 minutes. 

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Minimaliste, Sex Jack l'est aussi dans son esthétique se résumant à deux appartements et quelques passages en extérieur mettant en avant un monde laid, pluvieux, boueux et pratiquement vide, comme si ce groupe était seul au monde sans aucune aide. Comme à son habitude, le tout fonctionne bien. On apprécie ce repère dépouillé et froid se métamorphosant en l'antichambre d'une politique sans fond. Les plans aérés dehors sont de qualité à l'image de ce long pont se perdant dans un paysage humide et brumeux et avec ça des plaines étendues aux alentours, rappelant le no man's land. Le manque de détails et la froideur des lieux est à l'image du non-sens que ces jeunes partagent.
La composition musicale est ce qui se fait de mieux chez Wakamatsu, à savoir des sonorités jazzy mélancoliques comme on apprécie grandement. Et puis on a le traditionnel casting suscitant toujours les interrogations face à ces visages monolithiques, inexpressifs. Tamaki Katori, Mizako Kaga, Etsuko Wakayama, Shigeru Ebara, Moppu Sudo, Mitsu Yamakawa et Teruko Yano (merci IMDb !).

En conclusion, il n'existe pas de cinéaste pouvant s'enorgueillir d'avoir su faire un sans-faute dans ses films en accouchant chef d'oeuvre sur chef d'oeuvre. Même les plus grands ont pu faire des erreurs de parcours. Ce qui est tout à fait naturel puisque personne n'est parfait. Ainsi, force est de constater que Sex Jack fait partie de ce microcosme "Wakamatsuien" à ne pas avoir suffisamment fait ses preuves pour rejoindre les grandes réussites de son auteur. Si celui-ci fait toujours mouche dans ses revendications en vitupérant des étudiants qui protestent sans passer à l'action, on a du mal à avoir l'esprit happé sur toute la durée tant le tout revêt une fâcheuse impression exsangue. Certains diront peut-être que l'absence de finalité concise est à l'image de la rébellion de ses acteurs mais même avec ça, la mise en scène est beaucoup trop stagnante pour convaincre. Toutefois, nous n'évoluons pas du tout dans le registre du mauvais film mais de cette catégorie de films à la qualité acceptable mais sans plus.
Appel à la révolution armée via un "Nous vaincrons", scandé telle une langoureuse litanie féminine lors de l'ébat sexuel, il est plus le triomphe des fantasmes désincarnés et nihilistes que Sex Jack retransmet ad vitam aeternam au lieu de passer une bonne fois pour toute à l'action et arrêter de flirter avec une inanité qui ne représente pas le Wakamatsu tel que nous le connaissons. 

 

Note : 12/20

 

 

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