La_Saison_de_la_terreur

Genre : Drame, érotisme, pinku eiga (interdit aux - 16 ans)

Année : 1969

Durée : 1h18

 

Synopsis :

À la fin des années 60, au Japon, un étudiant est mis sur écoute, mais son comportement n'a rien de celui de l'activiste qu'on le soupçonne d'être.

 

La critique :

Contrairement à ce que certains peuvent penser, cela ne date pas seulement depuis quelques mois que Cinéma Choc s'est pris d'un sérieux intérêt pour l'un des réalisateurs japonais les plus sulfureux, en la personne de Koji Wakamatsu. Il faut remonter précisément au 26 novembre 2016, date où le pilier du blog Alice In Oliver, dans toute l'érudition que vous lui connaissez, nous présentait le très bon et mystérieux Les Anges Violés. Un titre qui mettait parfaitement en avant l'ambiance austère, métaphysique et complexe si singulière à son géniteur. Par la suite, il m'ait été donné de m'attaquer à ce que certains considèrent comme son chef d'oeuvre, j'ai nommé Quand l'Embryon part Braconner. Pour la petite information, c'est le premier métrage de lui que je visionnais pour un résultat au-dessus de toutes mes attentes. A ce moment-là, les billets concernant Wakamatsu se réduisaient à peau de chagrin et avec des intervalles extrêmement longs. Il y a quelques mois, je me disais qu'il ne serait pas plus mal de lui rendre hommage en chroniquant l'essentiel de son oeuvre à avoir été exploité de par chez nous.
Malheureusement, en comparaison de sa filmographie complète, ce qui nous est offert reste honteusement moindre. Mais bon, ne soyons pas défaitistes car j'ai encore en stock quatre films, or celui-ci, avant de clôturer cette passionnante rétrospective. 

En un temps assez court, nous sommes arrivés à ce que ce démiurge atteigne 12 billets à lui être consacré, faisant de ce cinéaste celui qui a suscité le plus d'attention de notre part (pour le nombre de commentaires, là c'est autre chose hélas...). C'est à La Saison de la Terreur de montrer le petit bout de son nez. Un autre cru peu mis en lumière, condamné à vivre dans l'ombre des grands classiques de son auteur sans qu'on ne lui accorde une attention similaire, à l'instar de Running In Madness, Dying In Love, Shinjuku Mad et La Femme qui Voulait Mourir qui, eux non plus, ne suscitent pas l'engouement alors qu'ils ont de solides arguments à revendre pour rivaliser avec les plus connus.
Il est lui aussi né en 1969, soit la même année que Va va Vierge pour la Deuxième Fois, La Vierge Violente et Naked Bullet. Une année prolifique en termes de créations qui ont mis les critiques d'accord sur le talent sans nul autre pareil du nippon sulfureux qui semait la provocation juste et habile. Wakamatsu était ce que l'on pourrait appeler un révolutionnaire défiant l'ordre établi, les choix discutables du gouvernement et se voulait être une sorte de représentant des mouvements populaires. Peu étonnant quand on voit ses convictions anarchistes et qu'il n'a jamais caché son intérêt pour la mouvance d'extrême gauche. 

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ATTENTION SPOILERS : À la fin des années 60, au Japon, un étudiant est mis sur écoute, mais son comportement n'a rien de celui de l'activiste qu'on le soupçonne d'être.

Et comme l'on était en droit de s'en douter, La Saison de la Terreur est fidèle aux fondamentaux du genre avec un Wakamatsu toujours dans une optique de scénario simple, allant droit au but sans s'embarrasser des circonvolutions diverses et variées. La trame est tout ce qu'il y a de plus idiote. Deux policiers s'installent dans l'appartement d'une dame coopérant avec les services pro-gouvernementaux. Cet appartement se trouve en face de celui d'un jeune qui est soupçonné d'être un activiste impliqué dans l'incendie d'une ambassade, très certainement américaine. Il a été dénoncé par une personne capturée et voit son appartement être mis sur écoute par les deux flics chargés d'écouter ses conversations. L'objectif étant de recueillir suffisamment de preuves pour l'arrêter. Il va sans dire que l'on songe directement à l'excellent La Vie des Autres reposant sur le même principe. 
A voir si von Donnersmarck s'en est inspiré. Mais l'on songe aussi à Les Secrets derrière le Mur puisque l'histoire évolue aussi en vase clos dans une cité HLM terne et sans vie. Dans cette apocalypse sociale, le temps n'est qu'une composante sans intérêt. L'espoir semble être un rêve inaccessible. Arriver dans ce cloaque peut se traduire comme le point de chute. Et pour cause, la vie de cet étudiant n'est guère enviable. Il vit en concubinage avec deux filles et passe son temps à dormir, manger, se balader un petit peu dans la cité et surtout à forniquer abondamment. Rien d'autre qui ne se profile. Une vie fade et sans intérêt. Il n'y a ni activités, ni distractions. Pour passer le temps dans cette oppression constante, les personnes cherchent à s'évader dans le sexe.

Cette dimension érotique est dénuée d'envie charnelle. Elle apparaît comme une procédure mécanique sans émotions ou tout du moins comme un besoin élémentaire sans fond. La fornication est vide de sens, déshumanisée, désincarnée. Une succession de bacchanales sans plaisir amoureux. La politique rejoint vite cet état d'esprit, Wakamatsu ne s'étant jamais privé de tancer le capitalisme et de l'incorporer dans le rapport fusionnel des deux sexes opposés. La surconsommation infeste le sexe qui se voit devenir trivial, bestial, au lieu d'être sensuel et passionné. Le sexe rejoint l'état d'esprit de ces lieux de perdition : glacial. Tout cela est la résultante d'un contexte socio-économique défavorable pour les nouvelles générations voyant d'un très mauvais oeil la direction dans laquelle se dirige le Japon.
Outre la rancoeur tenace envers l'Oncle Sam à avoir causé des plaies béantes (cf Hiroshima et Nagasaki), ils dénoncent un pouvoir politique à la solde de ses anciens bourreaux pratiquant une ingérence malsaine, d'où la propagation insidieuse du capitalisme dans toutes les strates sociétales. Un pouvoir qui tend bien sûr à réprimer l'opposition par la force comme l'histoire nous l'a tristement démontré avec ses nombreux morts et blessés. Les deux policiers seront les représentants du gouvernement envoyés dans cette cité. 

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Toutous utiles du système, ils défient ceux qui cherchent à conserver leur identité, leurs us et coutumes parasités par la mentalité américaine. Ils retranscrivent aussi par leurs paroles le célèbre adage "la fin justifie les moyens" car ils ont la possibilité légale de maltraiter physiquement un suspect pour le faire parler. Outre la prostitution du pouvoir nippon qui est dénoncée, il y a aussi ses travers antidémocratiques, sa surveillance orwellienne et son atteinte évidente à la liberté d'expression bridant l'émancipation de sa population. Pourtant, les deux policiers que l'on pense être en position de force finiront par sombrer indirectement dans la main de l'étudiant.
Constamment interpellés par son mode de vie hédoniste qui lui donne d'être taxé de raté, ils se plongent dans l'ennui de son existence, au point que leur propre rythme de vie en vient lui aussi à sombrer dans la vacuité, se calquant sur celui de leur cible. Le corps policier perd sa toute-puissance, prisonnier de leur suspect, pathétiquement rangé derrière un enregistreur à espérer obtenir ce qui leur permettra d'aboutir à leur jouissance suprême, leur raison de vivre : l'arrestation. 

Pourtant, il n'en sera rien puisqu'ils apprendront par la suite que leur homme est un ancien activiste qui a décidé de tourner le dos au combat. Il est devenu un fainéant qui a préféré accepter le fatalisme, un mode de vie vain influencé par une présence étrangère et hégémonique. Il a abdiqué, laissé son honneur de japonais de côté, ses valeurs fondamentales pour se prostrer chez lui. Il dénonce, en parallèle, les déviances des activistes dont les méthodes sont parfois hasardeuses, incertaines. Il faut repenser le combat mais ce n'est certainement pas en ayant son cul posé dans un lit et la b*te dans le vagin d'une demoiselle que l'on y arrivera. Pour mener à bien une révolution, il faut un plan de lutte, des idées claires, un programme, un schéma d'action.
D'un côté comme de l'autre, l'inaction est vitupérée tout comme les moyens peu convaincants. Dans tous les cas, ne rien faire amènera au plan final des drapeaux japonais et américains se confondant. Une métaphore de la perte d'identité nippone noyée dans l'idéal américain et, en toile de fond, effacé, le rapport sexuel qui, là aussi, perd sa substance et ses caractéristiques de jadis. Vous l'avez compris, La Saison de la Terreur, en l'espace de 78 minables minutes, parvient à traiter d'un grand nombre de thématiques tout en réussissant à nous captiver alors qu'il filme le néant, la nonchalance et l'immobilisme de la situation. Un état de fait qui ne sera pas partagé par tout un chacun car cela contribue accessoirement à sa difficulté d'accès beaucoup plus forte que pour ses autres métrages.

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A une durée judicieuse qui ne fait en sorte de ne jamais installer l'ennui (mais tout est subjectif), nous pouvons compter sur l'habituelle beauté du noir et blanc made in Wakamatsu, qui est décidément ce qui se fait de mieux esthétiquement parlant. Le travail est toujours aussi beau avec les contrastes. Les décors sont réduits à leur plus simple expression. A l'exception des derniers moments où nous traversons une rue marchande et un final riche en symbolique, l'histoire se déroule exclusivement dans cette cité se traduisant comme une succession de blocs gris insipides et sans chaleur. Les pièces sont tout autant hostiles. On ne va pas se cacher que le noir et blanc permet d'amplifier la froideur des lieux. Au niveau du son, les musiques sont peu fréquentes mais s'insèrent toujours dans le style que nous connaissons tous à force de visionner ses oeuvres (industrielles, quelques consonances jazzy).
Et bon, la direction d'acteurs est toujours fidèle à ce que l'on voit dans les autres pellicules de Wakamatsu, soit indescriptible mais de qualité certaine. Citons Ken Yoshizawa, Yuko Ejima, Tomomi Sahara, Hiroshi Imaizumi, Mitsuru Kanda et Hitomi Suma. Casting minimaliste comme vous le voyez !

Une fois n'est pas coutume, Wakamatsu n'a de cesse de nous interpeller sur un passé révolu dans lequel il a évolué et qu'il parvient à traiter de manière à le rendre passionnant. Passionnant au point de vouloir courir à la première librairie du coin pour acheter un bouquin traitant du Japon de l'après Seconde Guerre Mondiale. Encore une fois, il ne fait que confirmer, sans trop de difficultés, sa propension à donner ses lettres de noblesse au pinku eiga, un genre vu comme désuet à notre époque mais si fascinant. La dimension érotique omniprésente n'empiète jamais sur la profondeur du scénario, ne se cachant jamais derrière un ersatz de script pour justifier des paires de nichons. Celle-ci est une partie importante, certes, mais non centrale d'une histoire palpitante accusant la direction idéologique du Japon tournant le dos à son histoire, sa force d'âme et son envergure nationale, risquant de devenir un état fantoche. Une accusation autant lancée à la face de révoltés étroits d'esprit que d'hommes passifs.
Même la condition féminine rétrograde est semoncée quand on voit cet étudiant infantilisé par ses deux femmes lui amener bière, journal et s'offrant machinalement à lui. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce très bon pinku eiga, injustement snobé, qui nous rappelle que dénaturer notre identité nationale pour un gloubi-boulga mondialisé sans culture et sans passé ne peut être que suicidaire pour la pérennité d'une nation et ce qu'elle a à offrir aux yeux du monde.

 

Note : 14,5/20

 

 

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