Reves_a_vendre

Genre : Expérimental, inclassable, fantastique

Année : 1947

Durée : 1h20

 

Synopsis :

Joe est un homme ordinaire qui vient de signer un contrat pour louer une chambre. Alors qu’il se demande comment il va faire pour payer le loyer, il s’aperçoit qu’il peut voir se dérouler le contenu de son propre cerveau en fixant ses yeux dans un miroir. Il se rend compte ensuite qu’il peut appliquer ce don aux autres et crée une entreprise où il va vendre à ses clients, frustrés et neurotiques en tout genre, des rêves sur mesure d’après ce qu’il a pu découvrir de leur esprit. La salle d’attente est bondée dès le premier jour de son activité.

 

La ritique :

Avec maintenant largement plus de 400 chroniques, je pense être en mesure de vous dire que j'ai très certainement touché à tout ce qui pouvait être possible et inimaginable pour se retrouver sur le blog. Les films expérimentaux ont bien sûr été de la partie, s'accompagnant toujours de maux de tête à chaque lettre tapée sur le clavier. J'ai pu aborder des films proprement inabordables et incomparables à plusieurs reprises, nonobstant quelques cruches d'absinthe de premier choix. Sauf que là, je peux dire que je ne vais vraiment pas m'attaquer à n'importe quoi. L'inabordable avec un grand I ou le Mal de tête avec un grand M pour résumer. Vous croyez que j'exagère ?
Et si je vous disais avoir ressenti la même sensation d'avoir eu ma cervelle dans une centrifugeuse qu'en me confrontant à de l'ICPCE, me croiriez-vous ? Il va pourtant bien falloir. Partagé entre l'enchantement d'avoir appris l'existence d'une perle pareille et de maudire le destin me demandant d'analyser ce que j'avais vu, j'étais seul face au générique de fin. Ne pas en parler sur Cinéma Choc relèverait de la pire hérésie qui soit, surtout à l'aune d'un Web français pour le moins pingre sur la question. En même temps, ça peut se comprendre que les cinéphiles soient découragés au point de ne pas accoucher de plus de 10 lignes sur une telle expérimentation visuelle. 

Mais croyez-moi que la réflexion a été longue et tendue pour mobiliser suffisamment de courage à en faire une chronique. Impossible n'est toutefois pas Taratata mais autant vous spoiler d'avance en vous confiant que je ferai une petite pause sur la question du cinéma expérimental après cela. Que soit, tout démarra par l'intermédiaire d'un forum où un beau contributeur établit une liste d'oeuvres underground et oubliées. Parmi celles-ci, une pellicule, avec d'autres, retint mon attention. Dreams That Money Can Buy aussi appelé sobrement Rêves à Vendre dans sa traduction française, et signée Hans Richter. Un allemand d'origine naturalisé américain, qui sévit en même temps dans la peinture, la sculpture et le Septième Art. Il ne faudra pas longtemps à la sortie de ses études pour se lier d'intérêt à l'expressionnisme avant de s'engager quelques années plus tard dans le mouvement dadaïste où nous retrouvions entre autres Luis Buñuel qui, à l'instar de Richter, n'a jamais caché son extatisme pour le surréalisme.
S'il commence en tant que peintre, il va vite se jeter dans les bras du cinéma puisque, dès 1921, il accouche de Rhythmus 21, un court-métrage de 3 minutes, sorte de croisement entre peinture et cinéma qui... vaut le détour. Toujours est-il que ses ambitions restent encore modestes et qu'il se contente de créer des petites vidéos. Mais en 1947, les choses changent avec Rêves à Vendre débarquant avec ses gros sabots dans le petit paysage cinématographique après trois années de réalisation.

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ATTENTION SPOILERS : Joe est un homme ordinaire qui vient de signer un contrat pour louer une chambre. Alors qu’il se demande comment il va faire pour payer le loyer, il s’aperçoit qu’il peut voir se dérouler le contenu de son propre cerveau en fixant ses yeux dans un miroir. Il se rend compte ensuite qu’il peut appliquer ce don aux autres et crée une entreprise où il va vendre à ses clients, frustrés et neurotiques en tout genre, des rêves sur mesure d’après ce qu’il a pu découvrir de leur esprit. La salle d’attente est bondée dès le premier jour de son activité.

S'il est majoritairement écrit, produit et réalisé par Richter, son oeuvre se réfère plutôt au concept de film à sketchs puisque plusieurs artistes ont contribué à ce film (Max Ernst, Marcel Duchamp, Man Ray, Alexander Calder, Darius Milhaud et Fernand Léger). Ceux-ci ont collaboré à l'écriture, à la musique ou même à la réalisation de certains segments. Rêves à Vendre a donc tous les traits d'un travail de groupe, d'une anthologie à la gloire de l'art surréaliste. Sa sortie ne passe pas inaperçue. Les critiques se montrent décontenancées par le résultat final mais louangent la qualité générale du projet. En outre, le métrage peut se targuer d'avoir remporté le Prix de la contribution la plus originale au progrès du cinématographe lors du Festival International du Film de Venise.
Cette réputation plus que favorable lui permit alors de s'ériger comme un classique incontournable du cinéma surréaliste. Les choses ayant bien changé aujourd'hui puisqu'il est l'une de ces malheureuses victimes à avoir sombré dans l'anonymat. Bien sûr, nous pourrions comprendre cela. Même la préparation mentale la plus optimale ne peut préserver toutes nos facultés de logique et de raisonnement de l'impact que représente cette cruauté maltraitant notre cervelle en la plaçant en position de fonte neuronale. Pourtant, le concept même est d'une simplicité enfantine. Un homme comme tant d'autres, en découvrant ses capacités d'autoscopie mentale autant sur lui que sur les autres, va leur permettre de renouer des liens avec la dimension du rêve en en fabriquant des sur mesure pour chacun d'entre eux. 

Tout cela est génialissime, mais essayez maintenant de vous lancer dans une analyse sérieuse de tout ça et là vous comprendrez toute la difficulté de la situation. Un début de réponse va se faire dans le synopsis même où il est question de personnalités frustrées qui, visiblement, ne sont guère épanouies dans leur vie. Un lien de corrélation pourra être établi avec la conception freudienne du rêve où une partie des réponses à nos questions trouveront leur origine dans le célèbre ouvrage L'Interprétation du Rêve de Sigmund Freud, père de la psychanalyse. Selon ses théorisations, le rêve n'est ni absurde, ni magique, il est avant tout l'accomplissement d'un désir.
Il a donc un but de satisfaction pour le rêveur. En supprimant les rêves, ce mécanisme inconscient du souhait n'est plus et les personnes se retrouvent alors en position de fragilisation psychologique, privées d'un bien-être majeur. En consultant Joe, elles font, d'une part, preuve de leur aveu de faiblesse et d'autre part souhaitent refonder un lien, établir une nouvelle communication avec leur inconscient. La démarche de Joe qui n'est pas seulement onirique a avant tout une visée sociologique en ayant recours à un traitement psychanalytique bénéfique pour ses patients. 

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Sur base d'un accord mutuel entre les deux parties, il va sonder leur esprit et ainsi les amener à redécouvrir ce bonheur perdu. Au cours d'une histoire qui n'en est pas une va se succéder différents clients ayant tous chacun leurs propres attentes, menant alors à la fabrication de songes singuliers. Au travers de ces séquences hallucinatoires et entretenant un lien très intime avec le cinéphile, celui-ci quitte un temps le semblant de réalité de cet appartement isolé on ne sait où sans qu'il n'y ait le moindre repère chronologique et topologique pour nous situer. Nous acquérons le statut d'observateur direct de cette audacieuse machinerie lunaire nous déconnectant du monde réel.
Le spectateur se retrouve alors dans un état de stase, hypnotisé par cette expérience hors norme, se demandant s'il n'est pas lui aussi soumis à ces fantasmagories transfigurant les âmes soumises au minutieux travail de Joe. Balloté dans des dimensions alternatives et crépusculaires, au plus profond de l'essence même de l'Homme, les paysages se font et se défont au rythme de Joe reconverti en un Morphée omnipotent. 

Chaque plongée offre de nouvelles sensations. Une femme quelque peu bipolaire dont le rêve préfabriqué voit des mannequins dialoguer et s'animer sous fond d'un scénario évanescent. Un homme voit une femme allongée dans un lit à baldaquin aux rideaux rouges. Une petite boule dorée monte dans sa bouche pour l'avaler, sourire et s'endormir et à côté un homme voyeur regardant la scène derrière des barreaux de prison. Une autre séquence filme un cinéma où les spectateurs seront invités à reproduire les positions de l'acteur de cette pellicule non identifiable. Un voleur cette fois va s'évader dans une illusion de disques en rotation après avoir eu recours à une situation grotesque pour arriver à ce qu'il puisse lui aussi rêver. Incontestablement, le rêve le plus impressionnant concernera un vieil homme aveugle plongé dans un cirque fait de petits personnages joyeusement animés et conçus à partir de matériaux insignifiants (fil de fer, bouchons, petites pièces métalliques ou en bois).
Les mouvements brillants et précis de cette petite troupe valent à eux seuls l'obligation de visionner Rêves à Vendre. De son côté, la petite fille l'accompagnant va fantasmer sur différents mobiliers tournant inlassablement. Enfin, le dernier phantasme va se faire sur Joe lui-même voyant son double dans la salle d'attente. Ca sera la seule et unique scène en dehors de l'appartement où un public se transforme en échelles, où des cordes insolites l'incitent à grimper, où la peau de son visage devient bleue, où ses amis prendront feu.

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Bref, vous voyez un peu le tableau de tout cela. Nous ne sommes pas du tout dans le cas de rêves simples et rudimentaires. Et tout ça se fait sans le moindre effet spécial, ce qui en est d'autant plus fabuleux. Le tout est superbement rendu par une image en couleurs vieillotte mais fourmillant de détails et d'une colorimétrie crépusculaire du plus bel effet. Aucun ensoleillement n'est à noter. On croirait presque être dans une ambiance de cauchemar. La composition musicale est généralement enjouée, aux notes jazzy du plus bel effet. Point très important à mentionner, les personnages ne parlent pas directement car leur voix est en contre-champ, ce qui offre un rendu tout à fait surprenant. On pourrait presque voir en cela une quasi communication télépathique.
La partie la plus délicate sera du coup la prestation indéfinissable du casting dont on se passera de tout commentaire si ce n'est de citer les acteurs principaux qui sont Jack Bittner, Libby Holman, Josh White, John La Touche, Ethel Beseda, Samuel Cohen, Jo Fontaine-Maison et Anthony Laterie. Faites-moi signe si vous en connaissez au moins un.

Ainsi soit-il, je suis finalement arrivé au bout de ce long, lent et douloureux billet à l'origine de sueurs froides, de maux de crâne et de bégaiements. Un billet où la concentration devait être telle que j'en suis arrivé à couper le petit fond sonore provenant de la radio. Un silence de cathédrale indispensable et par la même occasion la sollicitation brève et concise des caractéristiques de la psychanalyse et des recherches menées par Freud. Voyez comme j'ai dû aller loin dans ma motivation pour parvenir à écrire un article un minimum présentable. Et Dieu sait que c'est, dans l'absolu, un domaine très austère pour moi pour que je parvienne à m'y intéresser. Mais là est tout le génie de Richter à avoir su me familiariser avec plaisir avec la psychologie et même, dans l'absolu, avec la philosophie. Mais tous ces paragraphes ne peuvent décemment raconter un chef d'oeuvre aussi particulier que Rêves à Vendre, qui se doit d'être vécu pleinement sous peine de passer à côté d'une expérience unique, jusqu'au-boutiste, fascinante et fourmillant d'originalité et de bonnes intentions.
Il est fou de se dire que de tels métrages pouvaient exister à cette époque. Quoi qu'il en soit, c'est un devoir presque culturel de faire ressurgir cette pellicule rarissime disponible en intégralité sur YouTube. Toutefois, comprenez bien que sa difficulté d'accès extraterrestre ne pourra que mener au débat et que seule une ouverture d'esprit suffisamment grande vous permettra d'apprécier en long et en large ce petit bijou onirique, sensoriel et somnambulique. Et effectivement, Freud avait totalement raison car c'est si bon d'émerger d'un long rêve !

 

Note : Regardez-le !

 

 

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