Jugement_a_Nuremberg

Genre : Drame, historique

Année : 1961

Durée : 3h06

 

Synopsis :

En 1948, le juge Haywood est envoyé à Nuremberg pour présider le procès de quatre magistrats allemands accusés de trop de complaisance à l'égard du régime Nazi. L'un d'eux, Janning, se renferme dans un silence méprisant et, en écartant les témoignages et les films sur les camps de concentration, dit qu'il n'a fait qu'appliquer la loi en vigueur.

 

La critique :

Je me suis surpris, dans mon travail global de chroniqueur cynique, que les films traitant de la Seconde Guerre mondiale avaient été peu abordés par mes soins. Pourtant, il y en a un certain nombre qui ne démériteraient pas à trouver une place sur Cinéma Choc. Ceci dit, j'avoue ne pas accorder trop d'importance aux réalisations un peu plus "classiques", si je puis dire, dans leur déroulement de grande ampleur façon Le Jour le Plus Long pour m'inciter à en parler avec vous, en dépit de ses qualités indiscutables. J'avoue préférer les créations un peu plus timorées, privilégiant le second niveau de lecture au combat. A ce jour, après prospection de longue durée, seulement 4 oeuvres ayant trait à cette époque ont été dissertées par mes soins. Pluie Noire nous contant le désespoir des rescapés de Hiroshima, Kanal sur la question d'une Varsovie assiégée par la machine de mort nazie et L'Armée des Ombres qui se polarisait sur la résistance française. Le point commun est que l'on peut tous les considérer comme des très grands films, voire même des chefs d'oeuvre pour certains.
Extérieur à ce niveau d'excellence, il y eut La Rafle mais, pour vous situer ce que j'en pense, je préférerais encore compter les brins d'herbe dans mon jardin que de me retaper un visionnage de ce truc. Bref, la WWII a été et reste encore une source d'inspiration majeure pour le cinéma, compte tenu de ses ravages sans précédent et de sa monstruosité. Un dernier point qui sera le centre névralgique de l'oeuvre choisie, à savoir Jugement à Nuremberg

Donc comme vous le savez sans doute, le lendemain de la capitulation ne s'est pas faite en mode "Désolé les gars, on a fait une connerie. Sans rancune hein !". Plus que jamais, il a fallu redéfinir la géopolitique du monde, mettre en place des organismes chargés de faire régner une paix durable, reconstruire l'Europe et également traduire en justice ceux qui avaient participé de près ou de loin aux crimes de guerre nazis. Rudolf Höess, Klaus Barbie, Alfred Rosenberg ou Joachim Von Ribbentrop sont autant de figures tristement célèbres incarnant ce qui se fait de plus sombre chez l'être humain et qui seront poursuivis lors du célèbre Procès de Nuremberg intenté par les puissances alliées.
Outre les compensations financières à part, ce tribunal d'exception avait avant tout une visée idéologique de condamner fermement ceux qui ont envoyé à l'abattoir des millions de victimes et, ainsi, de faire honneur à ces pauvres âmes sur qui le couperet nazi s'était abattu. Nuremberg, alors en zone d'occupation américaine, va voir se succéder durant plusieurs mois les condamnations de dignitaires et d'adhérents au NSDAP avec à la clef peines de mort, enfermements à vie ou alors acquittements, le tout suivant la gravité des actions qu'ils ont commises ou auxquelles ils ont contribué. Nul doute qu'un procès d'une aussi grande ampleur ne pouvait échapper à l'oeil avisé du Septième Art, soit sous forme documentaire ou sous forme de film. Ca sera ce dernier cas qui fera l'objet de notre attention. Pour l'anecdote superfétatoire, par le passé, Cinéma Choc vous avait fait l'offrande du grand classique De Nuremberg à Nuremberg

 

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Il ne sera toutefois pas question de procéder à une reconstitution des têtes pensantes du nazisme mais bien de se focaliser sur le procès des juges qui mirent en oeuvre la loi nazie. Telle est la mission de Stanley Kramer qui va choisir de s'attaquer à une lourde page de l'histoire, donc à un lourd défi pour mener ses ambitions jusqu'au bout. Le nom de Kramer derrière n'étonnera pas certains, le cinéaste n'ayant jamais caché son appétence pour les problématiques sociales que la plupart des studios évitaient à l'époque. Le racisme, la guerre nucléaire, la cupidité, le créationnisme ou les causes et effets du fascisme sont autant de thèmes spinescents.
Si la réception critique s'est souvent montrée inégale, il a été récompensé à de nombreuses reprises, a suscité les dithyrambes de nombre de personnalités du milieu parmi lesquelles Steven Spielberg et Kevin Spacey et peut même s'enorgueillir d'avoir eu la première étoile du Walk Of Fame attribué à sa personne. A l'heure actuelle, le culte dont il jouit est non négligeable et ce n'est pas Jugement à Nuremberg qui va remettre cela en cause puisqu'on le cite comme son grand chef d'oeuvre, mais trêve de verbiages et passons à la chronique.

ATTENTION SPOILERS : En 1948, le juge Haywood est envoyé à Nuremberg pour présider le procès de quatre magistrats allemands accusés de trop de complaisance à l'égard du régime Nazi. L'un d'eux, Janning, se renferme dans un silence méprisant et, en écartant les témoignages et les films sur les camps de concentration, dit qu'il n'a fait qu'appliquer la loi en vigueur.

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Donc précisons alors de ne pas vous attendre à quelconque combat quel qu'il soit vu que la guerre a été officiellement terminée. Une séquence de début sur un Nuremberg ravagée par la folie nazie nous montre toute l'étendue de l'idéologie mortifère qui a semé des hectolitres de sang dans son sillage, quand bien même il faudra imputer la relance économique et la construction d'autoroutes parmi les rares bonnes mesures du NSDAP. Ne soyons pas non plus trop manichéen sur la question ! Mais l'heure est à la condamnation de quatre juges qui ont oeuvré pour le régime nazi au lieu de s'en désolidariser, de promouvoir leur humanité avant la totale dévotion à une dictature belliqueuse. La crainte, comme dans tout récit historique tragique, aurait été de faire primer les émotions sur la raison, de se complaire dans une sorte de dégueulasse prostitution de l'histoire à des fins discutables de mièvrerie et de vouloir faire pleurer dans les chaumières.
En gros, à la neutralité et à l'objectivité de l'histoire, on préférera miser sur le larmoyant pour mettre des personnes facilement influençables de son côté. Cette pratique ne tablant aucunement sur l'intelligence du spectateur. Fort heureusement, cela ne sera pas le cas ici. Kramer, dans sa plus grande érudition, connaît ce genre de procédés amoraux. Au contraire, il va brouiller la notion de bien et de mal en invitant le cinéphile à plonger dans la personnalité de l'accusé.

Le constat est là. Ce sont des hommes qui se sont retrouvés face à la prise du pouvoir par les nazis ayant instauré une dictature oppressant parfois jusqu'à la mort ceux qui ne se retrouvent pas dans le programme politique. Qu'auriez-vous fait ? Rejoindre les rangs de la résistance au risque de mourir et de laisser une femme et ses enfants dans le besoin ou subir la tyrannie ? Tyrannie qui aura réussi à sortir la population du marasme économique. Tel est l'épicentre de ce débat. Pourrions-nous comprendre des allemands qui ont vécu de plein fouet cela ? Qui plus est quand il s'agit des USA qui sont arrivés comme des chiens dans un jeu de quille en 1944. Bon ok, leur implication dans la victoire des alliés est à préciser mais sans l'aide de la Russie, soit les vrais héros, allez savoir ce qu'il en serait advenu. D'ailleurs, le réalisateur ne cherche pas à idéaliser les américains en héros libérateurs.
Il les met dans une position paradoxale de justiciers de pacotille alors que quelques mois avant, ils balançaient Little Boy et Fat Man sur Hiroshima et Nagasaki. Il convient de préciser que la sortie de Jugement à Nuremberg eut lieu en plein milieu de la Guerre Froide. L'Occident inquiet de l'avancée du bolchévisme en Europe de l'Est craignait que celui-ci débarque dans ses contrées. Il ne fallait pas s'attirer davantage l'ire de la population allemande, sa coopération pouvant être utile pour limiter la puissance soviétique. La minimisation des crimes nazis perpétrés apparaissant comme une opportunité judicieuse pour servir ses propres intérêts.

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Mais au-delà de cela, le monde avait-il vraiment la volonté de mettre fin à la vision hitlérienne avant que celle-ci n'embrase le monde ? N'y aurait-il eu aucune réflexion chez les alliés pour ne pas voir se profiler un autre carnage ? Car là aussi, Kramer va fustiger l'attitude lâche et l'attentisme des forces alliées qui ont laissé faire les choses au lieu de prévoir la catastrophe. Pire encore, le Vatican est pointé du doigt pour sa passivité, ainsi que les USA pour avoir collaboré dans le réarmement du Troisième Reich. L'avocat de la défense criera même que si l'Allemagne est responsable, alors le monde l'est aussi. Ce qui n'est, en fin de compte, pas faux quand on réalise l'inaction des différents gouvernements internationaux devant l'arrivée de Hitler au pouvoir et des nombreux discours antisémites et d'appels à la haine à l'encontre des juifs qui tendaient à se normaliser.
Et parmi ceux-ci des juges qui ont dû subir de force un idéal politique qui subordonnait la notion de justice au profit de l'impact envers la nation, la pervertissant par amour pour leur patrie. Se posera alors aussi la question de savoir si la justice réside dans le coeur des hommes, dans leur faculté de différencier le bien et le mal ou dans les autorités politiques, aussi nauséabondes peuvent-elles être. 

Mais Jugement à Nuremberg nous apporte aussi une analyse de la psyché du quidam allemand pro-NSDAP, de la population qui, en fin de compte, en savait beaucoup moins sur ce qu'il se passait. Les horreurs de la Shoah n'étaient pas diffusées dans le collectif, très certainement pour ne pas provoquer un revirement idéologique chez une large partie de l'électorat dont les limites dans l'inhumanité existaient encore. Evidemment, la honte accable les allemands, rongé par la culpabilité de telles horreurs. Ils disent qu'ils ne savaient pas ou plutôt ne voulaient pas savoir. Tels des autruches, ils s'engonçaient dans l'ignorance afin de ne pas remettre en cause une guerre sur laquelle ils avaient pressés le bouton du démarrage. Ainsi, Jugement à Nuremberg nous interroge constamment au point que nous en arrivons presque à entrer en phase d'introspection, alors que se déroule en harmonie avec nos ressentis personnels la procédure judiciaire où les avocats de l'accusation et de la défense se battent becs et ongles sans pour autant se complaire dans une grossière surexposition.
Les plus belles plaidoiries allant dans le sens de la défense avec face à lui une accusation haineuse, manichéenne, manquant d'argumentation et qui ira jusqu'à sombrer dans le voyeurisme en diffusant un film sur l'arrivée des américains dans les camps de Dachau et de Bergen-Belsen, histoire de tirer l'opinion publique en sa faveur. Alors que nous pensions être du côté de l'accusation, Kramer nous dupe et nous place dans une certaine position d'empathie du côté de la défense.

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Néanmoins, sachez tout de même que ces grosses 3h ne se dérouleront pas uniquement en huit-clos et que nous suivrons plusieurs fois les juges et avocats en dehors du tribunal. Ces séquences, dont certaines sont assez facultatives, nous en apprennent plus sur la mentalité de chacun, semblant beaucoup plus soulagé d'évoluer dans la vie nocturne allemande que dans un tribunal anxiogène. Mais si certains accuseront une lenteur de mise en scène, beaucoup plus posée que Autopsie d'un Meurtre (pour ne citer qu'un exemple), il est difficile de se soustraire de l'intensité omniprésente magnifiée par des témoignages où les émotions ressurgissent vite et où les avocats s'emportent parfois. En revanche, en étant tatillon, on pourra s'offusquer du peu de considération pour les victimes non-juives tels les homosexuels et les tziganes. Car oui, il n'y a pas que ce peuple qui a souffert de l'infamie de la Shoah ! Pour dévier brièvement sur toute la partie technique, on ne pourra que se féliciter de l'excellente mise en scène de Kramer donnant vie à sa caméra, la faisant flotter en apesanteur dans la salle par le biais de travellings très judicieux. Le recours aux brusques zooms sur le visage amplifie l'accroche.
La question du son reste plutôt basique. Enfin, Jugement à Nuremberg a la chance de pouvoir compter sur un casting titanesque de grands talents et de stars internationales, toutes étant parfaitement dans la peau de leur personnage. On peut citer Spencer Tracy, Burt Lancaster, Richard Widmark, Marlene Dietrich, Maximilian Schell, Judy Garland et Montgomery Clift et William Shatner parmi les principaux. Bref, du très lourd !

Je dois donc avouer mon étonnement de ne pas avoir découvert plus tôt cette pépite amplement récompensée. Est-ce le fait d'un aveuglement indépendamment de ma volonté ou d'une mise en lumière réduite d'un film qui aurait toute sa place dans les écoles en cours d'histoire. Loin de la crétinerie, des astuces beaucoup trop faciles, des exagérations de mise en scène du style "les nazis au visage très méchant gueulant des Sieg Heil et Heil Hitler toutes les 5 minutes", Jugement à Nuremberg est une leçon de cinématographie pour le moins culottée pour l'époque. Il n'était pas de bon ton, une quinzaine d'année après la fin de la Seconde Boucherie mondiale, d'accuser pas seulement les allemands mais les forces alliées des crimes de grande ampleur commis.
Très intelligent, il privilégie autant l'aspect documentaire que le drame psychologique, humanisant ces juges contraints par la force et la dissuasion d'être à la solde du Führer. Le leitmotiv étant qu'il est impossible pour un non allemand de les comprendre et de se mettre à leur place. Un film passionnant et puissant qui déchaînera les passions. Pour le coup, on tient là un très bon devoir de mémoire aux côtés de titres aussi prestigieux que La Liste de Schindler et Nuit et Brouillard. Rien que ça !

 

Note : 17,5/20

 

 

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