Phenomena

Genre : Horreur, fantastique, thriller (interdit aux - 12 ans)

Année : 1985

Durée : 1h49

 

Synopsis :

Jennifer Corvino est la jeune fille d'une vedette du cinéma. Envoyée par son père dans une pension en Suisse, elle se sent seule et abandonnée, d'autant qu'elle souffre de somnambulisme. Des crises qui, une nuit, vont la mettre en contact avec le dangereux tueur en série déjà responsable du meurtre de plusieurs jeunes filles dans les environs. Parallèlement, elle se découvre un pouvoir extrasensoriel lui permettant d'entrer en communication avec les insectes. Traquée par le tueur et en proie à l'hostilité de son environnement, elle trouve refuge chez un entomologiste, John McGregor.

 

La critique :

Vous l'avez peut-être remarqué, même si l'ampleur n'est pas aussi grande qu'avec le cinéma japonais, mais le cinéma transalpin suscite dernièrement un peu plus ma convoitise que d'accoutumée en termes de chroniques à vous servir en offrande. Ce qui explique que vous verrez arriver ces prochaines semaines une petite quantité non négligeable de films de la belle Italie de mes origines et de son Septième Art aussi hétéroclite qu'à double-tranchant. S'il est dans l'inconscient collectif la destination par excellence, la Babylone même du film d'amour, cela serait bien maladroit d'omettre sa face cachée où sévissent les thrillers malsains et pellicules horrifiques avec son lot de malédictions, de fantômes et de zombies putréfiés. En parallèle, certaines personnalités n'ont pas hésité à défier l'ordre établi et à semoncer un pays d'après-guerre à la déroute comme Pier Paolo Pasolini nous l'a si généreusement illustré. Et ces dernières années ont été marquées par l'apparition d'une scène underground extrême essayant de repousser toujours plus loin les limites de l'intolérable comme Davide Pesca, Luigi Zanuso, Marco Malattia et Domiziano Christopharo nous l'ont prouvé. Mais restons sage et revenons plutôt aux fondamentaux que les aficionados d'horreur connaissent : le giallo.
Un courant que nous ne présentons plus et symbolisé par ce fameux tueur masqué tenant dans sa main gantée de noir un couteau. 

L'exégèse du genre me semble vaine et inutile même s'il faut mentionner que Mario Bava popularisa cela avec l'excellent Six Femmes pour l'Assassin, voyant par la suite une batterie de réalisateurs plus ou moins talentueux marcher sur ses traces. Dario Argento est à n'en point douter l'une des figures les plus respectées du milieu qui a apporté ses lettres de noblesse à un genre trop souvent rudimentaire et peu inspiré. Démarrant sa carrière avec L'Oiseau au Plumage de Cristal, sa réputation se fait rapide jusqu'à ce qu'il mette tout le monde d'accord avec Les Frissons de l'Angoisse, souvent considéré comme le meilleur giallo jamais réalisé.
Suit deux ans plus tard Suspiria, vu par beaucoup comme son chef d'oeuvre absolu. Nous sommes alors en plein dans l'épopée incontournable de son géniteur qui prendra fin avec Ténèbres, que l'on cite fréquemment comme son dernier grand film. Néanmoins, tout est sujet à discussion, certains n'étant guère d'accord avec ce postulat. Preuve en est avec Phenomena, sorti 3 ans après son "dernier grand film" qui, après avoir été moyennement accueilli par la critique, sera réévalué bien plus tard au point de faire partie de cette sélection recommandable de son géniteur, sans toutefois éclipser son âge d'or. 

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ATTENTION SPOILERS : Jennifer Corvino est la jeune fille d'une vedette du cinéma. Envoyée par son père dans une pension en Suisse, elle se sent seule et abandonnée, d'autant qu'elle souffre de somnambulisme. Des crises qui, une nuit, vont la mettre en contact avec le dangereux tueur en série déjà responsable du meurtre de plusieurs jeunes filles dans les environs. Parallèlement, elle se découvre un pouvoir extrasensoriel lui permettant d'entrer en communication avec les insectes. Traquée par le tueur et en proie à l'hostilité de son environnement, elle trouve refuge chez un entomologiste, John McGregor.

Il ne fait aucun doute que Phenomena représente une oeuvre bien à part dans la filmographie d'Argento, en ce sens qu'il décide de mêler à la fois le giallo et le surnaturel. Ceci dit, l'intrigue reste classique avec la présence d'un tueur insaisissable rôdant dans les contrées verdoyantes et naturelles de ce qui est appelé la Transylvanie Suisse, un terme qui renvoie à l'imaginaire fantastique. A la manière de Suspiria avec qui il partage certains points communs, il met en vedette une jeune fille débarquant seule dans un environnement en proie à une série de meurtres sauvages de jeunes filles. Cette belle nymphe, malgré son statut de fille d'une grande vedette du cinéma, n'est pas aussi épanouie et heureuse que nous pourrions le croire. Les apparences sont parfois trompeuses et la célébrité peut miner le quotidien de la famille concernée. Preuve en est avec Jennifer abandonnée dans un pensionnat pour filles, délaissée par son père parti aux Philippines pour un an pour affaires et sans possibilité de le joindre par téléphone.
Il est alors question de l'absence de relation paternelle mais aussi d'inexistence individuelle puisqu'elle n'est vue que comme la fille d'une célébrité. Curieusement, la relation maternelle n'est que très rarement abordée et on se rend compte qu'elle n'a que son père dans la vie et que cette très longue distance n'est pas bénéfique à son bien-être mental.

Livrée à elle-même et rejetée des siens, elle va alors devoir faire face à l'emprise du serial killer resserrant de plus en plus son étau sur elle. En effet, elle s'est découvert un don de télépathie lui permettant de communiquer avec les insectes. Il saute aux yeux que cette adolescente "livrée à elle-même" rappelle inévitablement Suspiria comme cela a été susmentionné. L'expérience que va vivre Jennifer va se voir comme une métaphore du passage à l'âge adulte où il est question de se confronter aux horreurs du monde. En l'occurrence, elle ne trouvera de réconfort qu'auprès d'un vieil entomologiste dans lequel elle se cherche inconsciemment une figure paternelle. Les autres adultes eux la voient comme une folle, une dérangée à placer en hôpital psychiatrique.
Car ce passage à l'âge adulte renvoie aussi à l'abandon de l'innocence, à la récusation de l'imaginaire. L'adulte s'enferme dans un carcan de pensées étroit, refusant toute chose ou fait sortant en dehors de sa propre conception logique et rationnelle. Tout ce qui en émane doit être chassé, caché, éliminé, à contrario de l'enfant acceptant plus facilement l'inexplicable. Cette thématique a souvent été reprise dans les divers arts transcendant les bambins en individus matures et ouverts d'esprit. Voyez l'exemple du chef d'oeuvre L'Ecole Emportée, où les adultes en viennent à sombrer dans la folie, le suicide et le meurtre car ils ne peuvent supporter la situation mystérieuse dans laquelle ils sont, contrairement aux enfants qui affronteront du mieux qu'ils le peuvent, le danger et la mort.

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Phenomena prend alors la tournure d'un conte fantastique où de nombreux éléments permettent à Jennifer d'éclore : les insectes omniprésents qui la mèneront vers la vérité, l'entomologiste aux allures de magicien isolé de tous dans sa demeure, la confrontation avec une population tyrannique l'ostracisant. De plus, si l'on a tendance à ressortir facilement la bestialité de l'être humain le menant à accomplir ses plus bas instincts, Argento, lui, brouille cette métaphore facile. Il humanise les animaux, même les plus insignifiants, en leur attribuant un intérêt indispensable, notamment de sauver des vies en mettant fin aux agissements du tueur. L'animosité n'est donc pas là où on le pense et nous serons d'emblée de jeu du côté animalier que du côté humain, beaucoup plus froid, narquois et agressif.
Seule une liaison avec les animaux peut nous aider à rompre avec l'inhumanité, comme en atteste le vieil entomologiste. Phenomena, malicieux dans son approche, va réussir à mêler, avec une grande dextérité, les codes inhérents au giallo et un second niveau de lecture bien agencé, subtil et jamais trop manichéen. 

Tout n'est cependant pas parfait car certains défauts entacheront le visionnage, et notamment le scénario où Argento se plaît parfois à utiliser quelques ficelles narratives un peu trop faciles pour mener à bien son récit. On peut logiquement s'interroger sur l'absence quasi complète d'enquête policière dans ce canton suisse, au point que l'on se demande si l'on n'a pas attendu le premier meurtre l'arrivée de Jennifer et ses mouches pour l'aider. De même, la fin n'est pas aussi pensée que l'on aurait pu s'y attendre, tombant un peu comme un cheveu dans la soupe. Reste des meurtres barbares du plus bel effet saupoudrés de quelques séquences particulièrement marquantes et dérangeantes comme en atteste la scène dans la chambre de l'enfant, immobile face au mur, et bien sûr toute la partie dans le sous-sol de la maison avec cette pauvre Jennifer plongée dans un magma de cadavres en décomposition avancée. Quelques longueurs seront tout de même à entrevoir, mais elles restent peu nombreuses que pour plomber réellement la séance parvenant constamment à galvaniser les foules.

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Si les quelques liens à attribuer avec Suspiria sont indéniables, ce n'est pas du tout le cas sur la question de l'esthétique beaucoup plus conventionnelle. Celle-ci s'éloigne de la plastique haute en couleurs et de la notion de "tableau en mouvement". En revanche, il y a moins ce sentiment de claustrophobie car Argento fait ici la part belle aux plans très aérés représentant la campagne suisse. Le travail sur les lumières est lui aussi plus sommaire mais n'est jamais avare pour proposer quelques jolis plans travaillés. La bande son prêtera à débat car intégrer de la musique rock & roll bien énervée sur des passages à suspense ne risquera pas de s'attirer l'unanimité de tous. Si tout ça a son charme, ceux-ci restent peu nombreux pour plomber les réfractaires à ce genre musical.
Enfin, Phenomena accompagne Jennifer Connelly dans ses débuts de carrière d'actrice juste après Il Etait une fois en Amérique qui l'avait révélé. Et le moins que l'on puisse dire est que son visage angélique, timide et d'une grande beauté fait, sans jeu de mots, mouche. Daria Nicolodi se montre elle aussi à la hauteur dans son visage, cette fois-ci, plus cruel. Donald Pleasance est plutôt bon dans son rôle de scientifique, tandis que Dalila Di Lazzaro impressionne en directrice implacable du pensionnat. Les autres seront beaucoup plus approximatifs.

En conclusion, Phenomena peut être vu comme une agréable surprise, malheureusement encore un peu sous-estimée alors qu'il a de nombreux arguments à revendre. Sa maturité, son originalité de combiner giallo et paranormal et des idées scénaristiques assez chouettes parviennent à plaire et convaincre sur la durée, alors que la circonspection était de mise. Oui, définitivement, on tient un long-métrage singulier et à part dans sa filmographie qui sera sujet à controverse sur son mélange de genres. Dommage que certaines erreurs facilement évitables dans la manière de raconter ont été faites sinon nous aurions eu un prétendant de choix pour s'immiscer parmi les oeuvres majeures d'Argento.
Bref, Phenomena est une ode empreinte de poésie décrivant l'impitoyable chemin sur lequel chaque enfant est amené à se diriger contre son gré. Un résultat final satisfaisant qui n'a que peu vieilli et qui, décidément, nous apprend beaucoup de choses sur ces petites "bébêtes" beaucoup plus avancées que ce que nous croyons. 

 

Note : 13,5/20

 

 

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