Le_Visage_d_un_autre

Genre : Thriller, drame, science-fiction

Année : 1966

Durée : 2h02

 

Synopsis :

Un homme d'affaires, atrocement brûlé suite à l'incendie d'un laboratoire, décide de se faire faire un nouveau visage. Peu après l'opération qui est un succès, il réussit à séduire la femme du chirurgien. Mais peu à peu, un étrange sentiment l'envahit. Le masque semble avoir une influence néfaste sur lui, comme s'il commandait sa volonté.

 

La critique :

Heureusement pour certains, malheureusement pour d'autres, l'extase qui coule en moi lors de mes rétrospectives asiatiques se poursuit inlassablement au gré de mes découvertes parfois fortuites. Pour votre plus grand bonheur, ces trois cycles consacrés à Koji Wakamatsu, la Corée du Sud et la Nouvelle Vague japonaise se sont vu être enrichis de nouveaux métrages dont la présence dans nos colonnes apparaît comme étant indispensable. Encore une fois, ça sera ce dernier cycle qui nécessitera notre attention aujourd'hui. Depuis le temps où j'ai plus que louangé ce courant que j'ai porté aux firmaments et que j'ai défini comme mon préféré, il me semblerait redondant de le développer une fois de plus. Reste qu'il faut tout de même mentionner qu'il a émergé durant la période d'après-guerre et avec elle une génération de cinéastes hantés par cette apocalypse contemporaine dont on ne compte plus les millions de morts. Face à une population lassée du cinéma classique avec ses figures indéboulonnables qui sont Mizoguchi, Ozu et Naruse, la redéfinition des codes cinématographiques était plus que nécessaire pour sauver l'industrie face à une télévision de plus en plus puissante dans son emprise sur les japonais. Désireux d'offrir un sang neuf au Septième Art, ces démiurges interrogent le cinéphile, lui exposent une multitude de questionnements sociaux tout en mettant au placard les grands héros indomptables du chanbara. C'était une époque de pleine mutation sociétale d'un Japon imbriqué dans un nouvel ordre géopolitique mondial.

Malheureusement, au fil du temps, la Nouvelle Vague japonaise a fini par sombrer dans l'oubli chez nous, au point que l'essentiel des connaisseurs se retrouvent dans les cercles spécialistes du Septième Art nippon. Un bien triste constat pour un genre qui a tellement à nous offrir. Plus que jamais motivé à me plonger dedans et hanté par le fait de devoir mettre un point d'honneur à ma longue épopée de ce milieu, je partis en quête de nouvelles pellicules. Ainsi, Le Visage d'un Autre est l'une de celles qui permet à ma rétrospective de se rallonger avant le douloureux point final. Derrière ce titre se cache des retrouvailles avec un cinéaste peu connu du grand public, j'ai nommé Hiroshi Teshigahara.
Pas d'inquiétude s'il ne vous dit rien puisqu'il ne s'est vu avoir les projecteurs braqués sur lui ici qu'à une seule reprise avec son grand classique La Femme des Sables, que j'ai chroniqué depuis déjà un bout de temps. Pour la petite anecdote, il est l'un des très rares films de la Nouvelle Vague jap' à s'être vu accordé une notoriété en Occident lors de son Prix spécial du Jury au Festival de Cannes et de sa diffusion à la télévision. C'est d'ailleurs bien son seul succès chez nous car si ce n'est pas la confidentialité qui le frappe, c'est l'absence complète de distribution. Rien de neuf sous le soleil pour ces réalisateurs. 

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ATTENTION SPOILERS : Un homme d'affaires atrocement brûlé suite à l'incendie d'un laboratoire, décide de se faire faire un nouveau visage. Peu après l'opération qui est un succès, il réussit à séduire la femme du chirurgien. Mais peu à peu, un étrange sentiment l'envahit. Le masque semble avoir une influence néfaste sur lui, comme s'il commandait sa volonté.

Indubitablement, la filmographie de Teshigahara, telle que nous la connaissons, évolue dans un autre registre. Ayant débuté comme peintre, il a fini par former un groupe d'avant-garde avec le romancier Kobo Abe et le compositeur Toru Takemitsu qui formeront un trio associé au triptyque Le Traquenard, La Femme des Sables et Le Visage d'un Autre qui fera sensation en son temps et qui a fait de ces trois oeuvres les pièces maîtresses de sa filmographie. Seulement, après le triomphe de La Femme des Sables, la critique nationale tance avec ardeur cette création, bien que les spectateurs l'apprécient énormément. Une dichotomie presse spécialisée vs spectateurs qui finira par s'évaporer, l'oeuvre ayant rejoint le rang des grands classiques du genre.
D'ailleurs, difficile que de ne pas être intéressé par un tel sujet que peu de cinéastes ont foulé auparavant et qui n'a rien perdu de sa force de frappe. Car il est question de la notion d'identité chez l'Homme. Celle-ci semble prendre sa source dans le visage qui est seule composante anatomique permettant de définir l'apparence d'une personne. Le visage est ce qui lui permet d'exister, de se reconnaître et de se fondre dans la société. Cette société a un impact crucial sur la psyché de l'être frappé par le malheur d'avoir vu celui-ci défiguré à jamais. Elle va le forcer à avoir un regard différent sur ce qu'il juge être rien de plus qu'un espace au-dessus du cou recouvert d'une couche de papier de riz. Mr. Okuyama va se questionner tout au long du récit sur sa condition d'homme sans visage.

Pour lui, la société est anxiogène et voit l'être en lui-même comme réduit à son visage. La simple expression ontologique du vivant, le "Moi" qui en découle irrémédiablement. Il n'y a pas d'approche sémiologique de la civilisation sur lui. La réduction de chacun ne se faisant qu'à cette espace au-dessus du cou. Ruiné à jamais, il se retrouve aux prises avec sa femme distante, refusant ses avances, lui avouant ne pas être troublée, sans doute pour échapper à son courroux et au risque de l'enfoncer davantage. Se pose la question suivante : La personnalité de l'être est-elle dépendante de son physique et du regard du monde sur lui, mais aussi de son propre regard ? La réponse peut amplement se voir comme affirmative puisque nous voyons que, dans un rapport entre deux sexes, le visage et le désir sont intrinsèquement liés. On peut supposer que la destruction de l'Amour devient un témoignage irréfragable à partir du moment où le visage est atteint dans son intégrité. De ce fait, il y aurait logiquement un renvoi vers la fidélité malmenée par ces changements brutaux éteignant l'attirance charnelle.
Nous le voyons de manière explicite dans les rapports tumultueux que Mr. Okuyama entretient avec son épouse qui essaie tant bien que mal de dissimuler son ressenti. Toujours est-il que dans ses perpétuelles interrogations qu'il se pose à lui-même et auxquelles il répond, cet homme en vient à définir comme consubstantiels le visage et l'âme. Cette âme d'où découlera aigreur, rancune et frustration face au regard empli de jugements de la foule antipathique l'ostracisant.

 

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Teshigahara lâchant son personnage au beau milieu de la foule, filmant à distance la scène, va illustrer la méfiance des passants à l'égard de son acteur dans une tournure de cinéma-vérité. Les contraintes sociales ont une existence malsaine qui font que, non respectées, l'individu est mis sur le côté. Cette mécanique se voit être un inchoatif dont le but est de se prémunir du regard d'autrui en côtoyant la personne "monstrueuse". Sans visage, nous sommes des monstres comme Okuyama le dit si bien. La solitude sera le point de chute, le cloaque prévisible de la chute mentale du héros qui, dans une certaine forme de lucidité nihiliste, reliera celle-ci à la liberté.
La liberté réside-t-elle dans la solitude ? En se désolidarisant de l'attention accusatrice et de la vie sociétale, le "freaks" peut alors revivre, goûter à la joie d'une vie sans moqueries, sans visions distantes et de dégoût, redevenir enfin soi-même. De la liberté naquit l'épanouissement et la réconciliation avec la vie qui le remet sur le chemin de l'humanité, le définit comme "humain valide" pour les normes sociales. L'acceptation passe par des critères artificiels qui ne tiennent compte que des apparences auxquelles il ne faut pas se fier. 

Vous avez compris toute la multitude de réflexions philosophiques auxquelles nous confronte un Teshigahara très en forme qui se plaît par la même occasion à intégrer une histoire secondaire où une très belle jeune fille ayant eu la moitié du visage défigurée après une exposition aux rayonnements nucléaires de Nagasaki évolue, perdue, déboussolée dans ce même monde lugubre. Elle sera seule actrice de la caméra du cinéaste qui filmera son visage. Dans le cas de Okuyama, Teshigahara se distancie et ne le filmera jamais de manière frontale. On le verra de dos ou de haut, des travellings pourront laisser entrapercevoir un visage massacré. Il n'y a ni complaisance, ni voyeurisme dans son malheur qui le fera sombrer. On pourra alors diviser Le Visage d'un Autre en deux parties distinctes où la première, la plus courte, s'évertue à filmer son quotidien avant qu'il ne sollicite les services de son médecin peu éthique pour se voir confectionner un masque sur mesure. Privé de son identité, le sacro-saint masque va d'une part lui faire avoir recours à l'anonymat et d'autre part va commencer à avoir sa propre conscience au point de modifier le comportement de Okuyama et ses rapports au monde.

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Ce qui est ironique dans l'histoire est que l'homme est parfaitement au courant des risques et des changements mais il les accepte et finit même par se complaire dedans. Mais les bénéfices sont trop importants pour lui pour y renoncer. Il peut redécouvrir la vie sociale en buvant des bières avec son médecin dans un café allemand où ils dissertent sur l'influence du masque et autres réflexions les empêchant de voir plus loin que leurs propres investigations. Il y a une certaine forme d'immaturité touchante dans ces passages car Okuyama peut goûter à ce microcosme symbolisant le bien-être social, la communication qui sont indispensables pour la stabilité mentale. Mais si certains masques peuvent être retirés, d'autres ne le peuvent pas et dans un défi de reconquérir son épouse avec un visage neuf sans lui dévoiler son identité, sa conscience va revenir à un état trivial, finissant par l'engloutir. Le final d'une noirceur totale nous montre que la bestialité chez l'homme n'est pas un faux-semblant, qu'elle fait partie de lui depuis ses origines et qu'il ne peut la supprimer de sa condition d'être à part entière.
La violence est donc un masque que l'on ne peut retirer. La taille de la chronique, d'une longueur un peu supérieure à la moyenne, déploie bien toute l'envergure et la richesse d'analyse de Le Visage d'un Autre qui ne cesse de nous captiver de la première à la dernière minute dans une ambiance pesante, d'outre-tombe, déviant vers la fin dans le plus grand des cauchemars. 

De plus, les aficionados de la mise en scène seront ravis de savourer l'avant-gardisme de son auteur se plaisant à jouer et à multiplier à l'infini les figures de style, filmant en plongée, contre-plongée, gros plans, plans larges, caméra tremblotante ou léthargique. Teshigahara se fait plaisir et maquille ses décors d'un noir et blanc faisant la part belle à des contrastes du plus bel effet. Alors que la demeure de Okuyama est plongée dans une obscurité glaciale, le cabinet du docteur est fait de verre, de transparence, de blanc immaculé, nous donnant l'impression que celui-ci se trouve en dehors de l'espace et du temps. Son arrière-plan vide entre en contradiction avec le trop plein d'objets du cabinet et la mise en valeur du célèbre Homme de Vitruve de De Vinci. Toru Takemitsu s'est permis de créer une composition musicale classique du plus bel effet, exprimant toute la tragédie de l'existence gâchée d'Okuyama.
Les laudateurs seront ravis de voir que derrière ce personnage principal se cache le très talentueux Tatsuya Nakadai, à des années-lumière de ces rôles forts dans le chanbara, qui joue toujours juste et avec autant de maestria. Portant le film sur ses épaules, il éclipse quelque peu les autres acteurs qui subjuguent pourtant eux aussi l'oeuvre. Machiko Kyo et Mikijiro Hira sont au-devant de la scène, suivis de Kyoko Kishida et Miki Irie, excellentes aussi dans leur rôle.

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Je peux alors dire que le retour, après une longue absence, dans les bras de Hiroshi Teshigahara ne s'est ni plus ni moins qu'apparenté à un nectar de choix, sublimant toujours plus la Nouvelle Vague japonaise que j'irais même jusqu'à la considérer comme une Babylone de leçons de cinématographie. La thématique n'était pas du tout aisée tant elle est complexe, glissante mais avec en face un authentique thaumaturge, il fallait s'attendre à passer un grand moment de cinéma au cours d'une plongée dans les méandres de la psychologie humaine qui ne se détache jamais d'une tonalité malsaine, voire même cauchemardesque. Il n'y a qu'à voir la séquence sur les toits avec l'handicapé mental agressant la fille, où les mouvements chirurgicaux de la caméra malmènent et étouffent le cinéphile.
Une très grande réussite partageant, même s'il se montre plus profond, moult accointances avec Les Yeux sans Visage ou encore L'Opération Diabolique. Je me pose alors la question : Est-ce qu'un jour, je rencontrerai un mauvais film de la Nouvelle Vague jap' ? Même si j'ai eu deux déceptions à ce jour, celles-ci se montraient suffisamment éloquentes que pour être frappées du sceau d'une note en demi-teinte. Bref, Le Visage d'un Autre est l'une de ces pépites méconnues que je me fais une joie de chroniquer et de la faire connaître à tous nos fidèles et lecteurs occasionnels dont l'espace au-dessus du cou ne s'est pas encore délecté de son visionnage. 

 

Note : 17/20

 

 

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