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Genre : Drame, fantastique, expérimental (interdit aux - 16 ans)

Année : 1979

Durée : 40 minutes

 

Synopsis :

Fasciné par sa mère disparue, Akira essaie de retrouver les paroles d'une comptine qui évoque pour lui le bonheur, la période heureuse et insouciante de l'enfance.

 

La critique :

Le 31 décembre 2018 était censé marquer la fin de mes plongées dans le monde de l'un des cinéastes japonais les plus extravagants et borderline. Un homme que je découvris il y a bien longtemps durant l'époque Naveton et que je n'ai connu que trop tardivement. En effet, il devint vite une certaine égérie sur le blog grâce à un seul et unique film. Film qui serait foncièrement impossible à sortir à notre époque sans se voir affubler de moult procès au cul, et d'une très certaine incarcération dans les belles prisons françaises de rigueur. Emperor Tomato Ketchup, tel est son nom et je dois vous avouer ne pas avoir été très enchanté d'avoir fait sa connaissance à l'époque. La présence de relations sexuelles non simulées entre enfants et femmes d'âge mur m'a fait ressortir de là estourbi, un peu comme si j'avais l'impression que tout cela était un rêve et que cela ne pouvait exister.
Pourtant, ça l'était bien, le pire étant que d'un point de vue cinématographique, cette expérimentation impensable de nos jours n'était pas dénuée de grandes qualités et d'un profond niveau d'analyse si l'on se décide, toutefois, à faire un minimum preuve d'intelligence en passant outre ces quelques séquences. Se focaliser sur des scènes scandaleuses en occultant le reste, résumer de manière grossière et anti-professionnelle un tel film est un véritable championnat pour certaines critiques. Mais que soit, désarçonné, bouleversé, je ne pouvais réfuter l'excellence d'Emperor Tomato Ketchup et songeait un peu plus tard à acquérir sa filmographie.

Hélas, une absence invraisemblable de support physique accessible à prix décent me prit de court et je n'eus d'autre choix que de recourir au divin téléchargement, tancé alors qu'il permet à une myriade de pellicules oubliées de subsister encore en 2020. Longtemps après tout ce fatras, Cinéma Choc vit arriver Cache-cache Pastoral et Jetons les livres, sortons dans la rue. Selon les laudateurs, le premier est quasi toujours cité comme son long-métrage le plus proverbial. Opinion que je partage entièrement mais je renvoie à la chronique pondue il y a déjà un bout de temps. Autant vous prévenir que les fulgurances hors norme de l'un des métrages les plus scandaleux de tous les temps ne se retrouvent pas dans ces deux oeuvres bien plus accessibles. Toujours plus tard, je me promenais un peu au soir sur un forum dédié au cinéma asiatique en quête de petites trouvailles et le nom de Terayama ressortit et me fit prendre conscience que je n'avais vu encore de lui que trois films.
Fort peu pour un réalisateur pareil ! La providence me guida sur PirateBay où j'obtins Le Labyrinthe d'Herbes, lui aussi louangé, et Les Fruits de la Passion qui semble être sa création la plus faiblarde. Pour le coup, pas de chance pour moi car je ne finirais peut-être pas tout ça en beauté si je dois clôturer avec un long-métrage en demi-teinte. Mais revenons à Le Labyrinthe d'Herbes, parfois appelé Labyrinthe Pastoral dont l'exploit est d'avoir été, à ma connaissance, le seul à s'être attiré les faveurs des maisons d'édition comme en atteste la pochette. 

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ATTENTION SPOILERS : Fasciné par sa mère disparue, Akira essaie de retrouver les paroles d'une comptine qui évoque pour lui le bonheur, la période heureuse et insouciante de l'enfance.

"Ceci est histoire d’un homme à la recherche d’une chanson d’enfance." Avec cette superbe phrase, le ton est tout de suite donné. Akira, un homme comme tant d'autres, est obnubilé par une comptine dont il ne connaît que l'air mais pas les voix. Celle-ci lui était chantée jadis par sa mère dont il a perdu la trace sans qu'aucune explication ne lui ait été fournie. Une telle originalité scénaristique devrait logiquement intéresser n'importe quel cinéphile, charmé de base par un synopsis annonçant un moyen-métrage mélancolique et fantasmatique comme sait si bien le faire Terayama. Ce n'est pourtant pas la première fois que le bonhomme traite de l'enfance puisqu'il l'a fait quelques années auparavant justement dans son Cache-cache Pastoral. La comparaison s'arrête toutefois bien là car les objectifs divergent. On peut même dire que le métrage susmentionné et Le Labyrinthe d'Herbes sont antinomiques.
Dans le premier, le personnage éprouve le désir de matricide, tandis qu'ici l'homme recherche justement à se rapprocher par la pensée de celle qui l'a mise au monde. Ce cheminement initiatique prend sa source dans le désir conscient de retrouver sa jeunesse, de revivre les moments d'avant quand il était encore un garçon insouciant, ne se préoccupant pas des problèmes du monde adulte. Il semble que l'amour maternel ne soit pas une résurgence mais a toujours été en lui.

Cette connexion si unique et spécifique de la mère avec son enfant est pleinement démontrée et montre que celle-ci traverse le temps et l'espace sans ne jamais disparaître. Néanmoins, elle est parfois à l'origine de troubles existentiels impactant directement l'enfant. L'obsession de la comptine n'est pas seulement les retrouvailles avec son enfance mais est aussi le signe d'une irréfragable impossibilité de couper le cordon maternel. Le passage à l'âge adulte est un objectif insurmontable pour lui, engoncé dans les tourments d'une adolescence marquée par une mère probablement castratrice. Les indices ne manquent pas entre l'absence totale de relations paternelles et le syndrome de fils unique ayant fait de Akira le fils chéri, le "petit chouchou à sa môman". Derrière tout cela, il y a cette peur tangible de se confronter aux difficultés de la vie, d'entrer dans un univers impitoyable, à l'opposé du cocon familial où sécurité, nourriture et amour sont apportés (enfin en théorie...).
L'amour d'une mère envers son fils et inversement sont consubstantiels. Cependant, gare à ne pas voir en Le Labyrinthe d'Herbes un film putassier où le complexe d'Oedipe se dirige dans le désir incestueux car il n'est aucunement question de cela. L'amour ne s'empreint jamais d'attirance charnelle, mais juste d'une envie de revenir dans ses premières années d'existence.

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Malheureusement, la vision oedipienne ne s'est jamais évaporée et est restée plus que jamais prégnante. Akira semble avoir peur des femmes et s'est forgé une carapace lui permettant de ne pas sombrer dans un amour autre que celui qu'il éprouve pour sa mère. Dans une séquence érotique magnifique et puissante, on assistera à l'hystérie d'une nymphomane recluse dans un grenier car la tradition a voulu que sa condition de fille de 20 ans célibataire opte pour un mode de vie anachorétique, se plongeant dans les prières pour voir apparaître l'homme de sa vie dans le miroir. Hallucination qu'elle ne verra jamais et qui sera à l'origine de ses excès satyriasiques.
De son côté, Akira, totalement paralysé par des sensations nouvelles avec une femme, finira par s'enfuir, toujours hanté par les souvenirs de sa mère qui a façonné sa vision de la gente féminine. Les corps nus se renverront à des adorations, des déceptions, des simulacres d'espoir ou encore des divinités déchues. Cela étant la résultante d'un amour hypnotique montrant la difficulté à couper le cordon. Le Labyrinthe d'Herbes n'est pas seulement un film sur la famille mais un film sur la maternité, en l'occurrence la beauté tragique de la maternité déstabilisant le futur d'un fils incapable de devenir un homme sur la question du sexe.

Cette dernière observation est ce qui donnera l'animadversion citée, soit une interdiction aux moins de 16 ans puisque Terayama ne se prive pas de filmer la nudité féminine, ainsi que certains courts rapports sexuels sans gros plans bien évidemment mais totalement exposés à la lumière du jour. Ceux-ci aussi puissants que mélancoliques ne peuvent qu'interpeller, et même marquer le spectateur. Ils soulignent la procédure compliquée de passer (bis repetita) de l'amour maternel à un amour envers une autre femme, scarifiée par les croyances ancestrales arriérées qui ont plongé sa psyché dans un état valétudinaire. Sa vie prend la tournure d'une lutte contre ses démons pour tenter d'aimer une femme. Seulement, Terayama n'a jamais caché son extatisme pour les mises en scène oniriques et ésotériques. Si dans un premier temps, le scénario suit un cheminement linéaire, on finit par vite perdre tous nos repères pour se retrouver englouti par un maëlstrom de scènes diverses, tragicomiques, même bizarroïdes.
Le cinéphile est alors en état de stase, ne pouvant que se raccrocher à la métaphore du film sans ne rien comprendre vraiment à la tournure hallucinogène des événements et ellipses en tout genre. Il fallait s'y attendre et cette seule constatation propulse Le Labyrinthe d'Herbes au rang d'expérimentation dont il faudra faire preuve d'une grande ouverture d'esprit pour l'apprécier à sa juste valeur.

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Au niveau du visuel, on remarque très vite que le film entretient des rapports avec Cache-cache Pastoral dans le choix des filtres et des couleurs. Certes, les filtres sont ici un peu moins prononcés et jusqu'au-boutistes, mais le sépia ou l'arc-en-ciel sera de la partie pour le plus grand bonheur des thuriféraires d'esthétisme. La technique de filmer est agréable de A à Z et contribue à ce que l'on se plaise à s'évader dans une atmosphère émouvante. La composition musicale aura aussi une grande importance dans l'intensité de certaines scènes alternant musiques douces, classiques et même rock expérimental. Je m'en réfère toujours à la première scène érotique dont la splendeur justifierait presque à elle seule le visionnage si je me peux me permettre cette déclaration un chouïa réductrice.
Enfin, les acteurs délivreront une performance honorable à plus d'un titre. On se permettra de citer Hiromi Kawai, Takeshi Wakamatsu, Keiko Niitaka, Yasumi Nakasuji et Miho Fukuya pour les principaux.

Mais, en fin de compte, Le Labyrinthe d'Herbes a-t-il au moins un défaut ? Malheureusement oui et cela concerne sa maigre durée de 40 minutes qui fait que tout passe trop vite, beaucoup trop vite. Compte tenu du concept scénaristique, il n'aurait pas été de trop de déployer davantage d'envergure à son objectif, d'ambitions pour en faire un long-métrage. C'est vraiment dommage car il y aurait encore eu 1000 manières d'exploiter la chose. Un choix très surprenant pour un réalisateur aussi pointilleux que Terayama qui reste indiscutablement une pointure de la Nouvelle Vague japonaise. D'un point de vue chronologique, il semblerait que ce métrage ne soit pas répertorié dans la liste car sorti trop tardivement. Enfin, qu'on le veuille ou non, la conclusion est irrévocable concernant la très bonne qualité de Le Labyrinthe d'Herbes dont la richesse de son titre déploie à elle seule les intentions.
Le labyrinthe se référant aux obstacles et sinueux chemins de la vie et l'herbe s'actant sur la nature et, par essence, la vie elle-même. On comprend alors toute la beauté du nom de ce métrage malheureusement trop méconnu, sauf des aficionados du Septième Art asiatique. Bref, j'ai bien du mal à cacher mon extatisme de chroniqueur cynique quand je suis capable de pondre de longues chroniques pour des oeuvres de courte durée, car c'est ce que méritait Le Labyrinthe d'Herbes, ode du beau, du touchant et du tragique amour lointain mais toujours existant d'un enfant pour sa mère, et ce peu importe l'âge.

 

Note : 15/20

 

 

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