Dream_Home

Genre : Thriller, horreur, gore, trash (interdit aux -16 ans)

Année : 2010

Durée : 1h36

 

Synopsis :

Enfant, Cheng Lai-sheung pouvait admirer le quartier Victoria de Hong Kong depuis les fenêtres de l'appartement familial. Elle s'est jurée qu'un jour elle s'offrirait un appartement sublime avec la même vue. Les années ont passé, et Cheng n'a pas oublié son serment. Elle assume deux jobs en même temps et va même jusqu'à voler des données pour les revendre à la concurrence. Mais elle ne va pas en rester là !

 

La critique :

Un chroniqueur qui n'est pas un louangeur absolu du cinéma d'horreur et qui sévit sur un blog qui est justement dédié à cela, ne trouvez-vous pas cela un peu bizarre ? Pourtant, vous devriez maintenant le savoir que mon genre préféré est le drame et que mon péché mignon est, en grande partie, le film en noir et blanc. Un melting-pot qui s'accorde difficilement avec l'esprit de Cinéma Choc à première vue. Je réitère qu'il n'y a qu'à voir mon catalogue pour vous faire un aperçu du personnage que je suis. Toutefois, je ne rechigne jamais devant un film coup de poing, particulièrement féroce quand il est autrement réalisé qu'avec le salaire journalier d'un fermier péruvien. Et je dois dire que j'ai quand même bien trouvé mon compte hier soir partant d'un habituel scepticisme, vu mon extravagant pessimisme sur le Septième Art contemporain dédié à l'horreur et à l'épouvante. Un slasher qui plus est...
Oui vous avez bien lu que je vais rédiger un billet sur un slasher ! Combien y en a-t-il eu de ma part jusqu'ici ? Je me suis posé cette question et j'ai un peu farfouillé ici et là car j'avais du temps à perdre. A ma grande surprise, je pensais en avoir chroniqué moins, si j'excepte les giallos que je mets à part. Mais même dans ce petit échantillon, rien de très folichon. Trois Destination Finale, Frontière(s) et le nullissime The Poughkeepsie Tapes. Seul Alice Sweet Alice faisait figure de très bonne élève. Podium qu'elle doit désormais se partager avec mon dernier coup de poing en date signé Pang Ho-Cheung du nom de Dream Home

On parle quand même bien du gars qui a sévi dans le registre de la comédie dramatique avec de nombreux titres tels Trivial Matters, Isabella et Men Suddenly In Black. Après 2010, on l'aura même vu plus d'une fois dans la romance avec Love In A Puff et Love In The Buff. On l'aura même vu aux commandes du dessin animé de comédie romantique Love Of The Cuff. Ca fait beaucoup de "love" (et de "uff") dans une même chronique pour un blog aussi noir que Cinéma Choc. Alors, qu'est-ce qui a bien pu se passer pour qu'en 2010 Ho-Cheung pète littéralement une case en officiant dans un registre aussi casse-gueule que le slasher ? Avec de tels antécédents, la circonspection allait bon train. Clairement, l'homme ne peut avoir sa place dans un genre pareil où souffrance, meurtre, sang et tortures en sont l'apanage, soit tout le contraire de ce qu'il fait. Sauf qu'il n'aura pas fallu long feu avant que Dream Home ne s'auréole d'une sulfureuse réputation de slasher âpre et moralement éprouvant.
A l'issue de son avant-première mondiale, un évanouissement et deux vomissements dans le public furent amplement suffisants pour accentuer son succès auprès de thuriféraires jubilant devant le dernier chef d'oeuvre ultra-violent. Le réalisateur aura retourné tout le monde comme une crêpe pour mieux disparaître dans des projets encore plus mielleux que ce qu'il faisait avant. Peut-être la débauche fut telle qu'il fut vacciné à vie par ce type de métrage. Allez savoir...

 

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ATTENTION SPOILERS : Enfant, Cheng Lai-sheung pouvait admirer le quartier Victoria de Hong Kong depuis les fenêtres de l'appartement familial. Elle s'est jurée qu'un jour elle s'offrirait un appartement sublime avec la même vue. Les années ont passé, et Cheng n'a pas oublié son serment. Elle assume deux jobs en même temps et va même jusqu'à voler des données pour les revendre à la concurrence. Mais elle ne va pas en rester là !

Premier point positif, on ne se mange plus tous ces foutus serial killer masqués et déjantés du bulbe qui massacrent sans raison une bande de jeunes bien clichés en leur genre. Cheng occupe les fonctions d'héroïne principale et d'anti héroïne psychopathe. Définitivement, on peut résumer sa vie à une existence merdique, partagée entre le boulot de télévendeuse cassant les "corones" des gens en plein milieu de la journée et d'employée d'un magasin de fringues obligée de faire du léchage de co*illes aux clients pour leur vendre ses produits fabriqués en usine à prix 20 fois moindre. Une fois débarrassée de ces jobs plus apparentés à des corvées qu'autre chose, elle doit s'occuper de son père qui a un mésothéliome pleural (un cancer en gros) mais qui ne se prive pas de continuer de fumer.
Son homme est le mari d'une autre et, enfin, elle ne lésine parfois pas sur un petit rapport sexuel avec autrui. Le Chinese dream quoi ! Toutefois, le fait qu'elle se rabaisse au point de vivre pour travailler cache un objectif ambitieux de s'acheter un appartement avec vue sur la mer pour se rappeler de tous les bons moments de sa jeunesse. Mais le monde a changé depuis la crise des subprimes, de cette fameuse bulle immobilière qui a étendu ses ravages au niveau mondial. Le coût de la vie est devenu plus pesant, la formation professionnelle de Cheng ne lui permet pas de se payer un appartement aussi luxueux où l'on paie plus le paysage que l'appart lui-même.

Cheng, issue de la classe moyenne, est l'une de ces personnes qui veut vivre au-dessus de ses moyens à tout prix. Son rêve lui fait quitter les réalités de la vie aussi amères soient-elle. Mais peut-on pour autant lui en vouloir d'être l'une de ces millions de victimes des spéculations financières douteuses d'un capitalisme imprévisible ? Ho-Cheung va diviser l'histoire en trois parties qu'il mêle l'une à l'autre avec une certaine dextérité. Une partie va se polariser sur l'enfance de Cheng emplie autant de bons souvenirs que de mauvais. La seconde s'imbrique dans sa vie de tous les jours aussi intéressante que le périple d'un escargot gravissant un muret de 1m50 de haut. La troisième va la suivre en pleine crise de démence. Le superbe générique de début filmant de gigantesques buildings délabrés et oppressants va bien sûr démarrer par cette troisième où un garde est sauvagement assassiné.
Pour quelle raison ? Nous ne le saurons que bien plus tard et celle-ci nous apparaît être une évidence tellement conne que nous n'y aurions jamais songé. Malicieux, Ho-Cheung n'excuse pour autant pas sa froideur en la faisant passer pour une pauvre victime du spectre consumériste. Il la retranscrit telle une tueuse n'ayant aucune compassion pour les personnes qui croiseront son chemin car celles-ci vont être les instruments de son projet macabre. 

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Pour survivre dans un environnement déshumanisé, il faut devenir soi-même déshumanisé. Ne faire de cadeaux à personne. Les crimes qu'elle perpétue sont une incarnation de l'égoïsme d'arrivistes prêts à tout pour toucher au luxe, à la richesse. Son but a des connotations consuméristes dans sa finalité. Elle devient l'idiote utile de ce qu'elle rejette et qui l'incite à dépenser, posséder jusqu'à l'overdose, même quand le salaire ne suit pas. Dream Home prend alors les traits d'un slasher social qui dénonce l'aliénation de masse, l'absence d'ascenseur social qui ne lui permet pas de s'élever financièrement malgré tous ses sacrifices et surtout la volatilité de l'immobilier pouvant faire grimper au gré du vent les prix. Vous en connaissez beaucoup des slasher intelligents ?
Moi non et quelle joie d'en avoir enfin rencontré un qui fait ce boulot et qui se permet même le toupet de creuser avec grande habileté son personnage principal nous rendant bipolaire dans nos ressentis sur elle. D'un côté, on ne peut s'empêcher de la détester d'abattre aussi gratuitement les gens de cet appartement luxueux, de l'autre on développe une certaine empathie à son égard résultant de son impuissance face à la Chine des propriétaires, des institutions financières implacables et des assurances maladie.

Dans Dream Home, personne n'est à sauver, que ça soit les hommes cupides ou infidèles et les femmes lâches et fatalistes. Le seul gagnant est l'individualisme. Qu'on se le dise, décortiquer un tel film évoluant dans un style ordurier est un réel plaisir, une bouffée d'air frais. Ses dénonciations, son second niveau de lecture font mouche mais le véritable spectacle réside bien dans la dégueulasserie des exécutions d'une brutalité telle qu'elle ne peut que marquer durablement le cinéphile. Il n'y a pour autant pas de tortures mais la violence jusqu'au-boutiste enterre aisément à l'auriculaire une grosse partie de la concurrence. Une femme enceinte écrasée au sol et étouffée au sac plastique, un homme au pénis coupé au couteau de cuisine ou une nymphomane au crâne traversé par une latte de lit.
Le réalisme des effets spéciaux fait froid dans le dos. On salue aussi la pondération de Ho-Cheung de faire en sorte que le gore ne dévore jamais les ambitions scénaristiques du titre, pas plus que celles-ci euphémisent la barbarie comme c'est trop souvent le cas. Il y aura à boire et à manger avec 11 morts atroces et l'analyse socio-économique d'une Chine malmenée par l'arrivée récente du capitalisme. On aurait par contre aimé que le réalisateur développe un peu plus le cheminement psychotique qui amènera Cheng à être possédée par le Dieu du carnage. 

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Pour toujours plus nous laisser bouche bée, le cinéaste ne s'est pas gêné non plus de travailler en symbolique ses décors. Comme je l'ai dit, le générique du début donne un aperçu clair et net de ce à quoi on sera amené à observer. Des appartements étroits, des bureaux anxiogènes, des scènes en extérieur écrasées par de gigantesques bâtiments. Tout est fait pour oppresser le spectateur. Une scène forte qui ne se résume pourtant qu'à filmer de haut la capitale montre à elle seule toute l'envergure du problème. Le capitalisme a ruiné l'identité chinoise, engloutie sous des millions de tonnes de buildings de plus d'une centaine de mètres de haut. Le ciel gris, couvert et nuageux est là pour plomber davantage le quotidien de Cheng qui s'accroche tant bien que mal. Caméra professionnelle de surcroît avec une grande importance des plans sur les meurtres où ABSOLUMENT RIEN n'est censuré.
La bande son a aussi son effet plaisant. Enfin, l'interprétation des acteurs offre la part belle à une Josie Ho excellente, troublante et au regard noir qui en intimiderait plus d'un tueur. En revanche, si le niveau est meilleur que dans la plupart des oeuvres de ce type, il y a toujours ce côté caricatural qui ressort chez certains. Mention bien sûr au groupe d'ados auquel on n'y échappera pas. On donnera toutefois quelques noms car ils le méritent : Eason Chan, Lawrence Chou, Derek Tsang, Juno Mak, Felix Lok, Norman Chu et Pau Hei-ching.

Bref, une joie palpable m'a envahi tout au long du visionnage, ressortant tout bonnement comblé de cette expérience virulente qui peut s'inscrire parmi les métrages les plus féroces et pervers vus jusque-là pour ma part. On le sent pourtant vite à la lecture du synopsis que Dream Home ne sera pas du tout un slasher comme les autres. Nos impressions seront vite corroborées au fur et à mesure d'une histoire, certes pas complexe pour un sou, mais riche en sensations et en trash. Sur ce point, l'interdiction aux moins de 16 ans est parfaitement justifiée car on peut combiner aussi 2 ou 3 scènes érotiques du plus bel effet (enfin en leur genre...). Ho-Cheung a exhibé une érudition de taille donnant ses lettres de noblesse à un genre quasi systématiquement putassier. L'ironie étant que ce petit accès de folie de sa part tombant au beau milieu d'une filmographie dédiée à la comédie est l'une de ses réussites les plus probantes. Comme il est dommage qu'il n'ait plus sévi dans l'horreur depuis lors.
Car Dream Home peut facilement se hisser parmi les meilleurs slashers contemporains. Et il y a même fort à parier qu'il deviendra progressivement un classique du genre face à une concurrence apoplectique. Un équilibre judicieux entre l'horreur pure et la satire sociale. Une variante originale sur fond de crise immobilière. Crise dont on peut aisément soupçonner qu'elle ait pu faire jaillir dans le for intérieur de certaines personnes des pulsions animalières que n'auraient pas renié Cheng.

 

Note : 15,5/20

 

 

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