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Genre : Drame, thriller

Année : 1970

Durée : 1h34

 

Synopsis :

Ludvik, membre haut placé dans le régime communiste tchèque, et Anna, sa femme alcoolique, forment un couple traversant une passe difficile. Alors qu'ils retournent d'une soirée organisée par le parti, ils remarquent que quelqu'un s'est introduit dans leur maison durant leur absence : la perte du double des clés ainsi que les lignes téléphoniques mortes leur laissent à croire qu'ils sont désormais sous surveillance du gouvernement. Alors que la nuit avance, les défauts de leur mariage et de chacun seront exposés.

 

La critique :

Cela fait depuis quelques temps que j'ai dans mon collimateur un fragment du Septième Art que je ne connais pas bien. Bien sûr, comme dans tout art, on ne peut pas tout connaître, mais enrichir ses connaissances est toujours bon à prendre, et devrait même être un état d'esprit indispensable. C'est ainsi que la Nouvelle Vague tchécoslovaque réussit à se frayer son petit chemin dans mes envies et ma soif de visionnage. Séduit par l'esprit de l'époque et les thématiques traitées, couplés à de brillantes listes d'immanquables, je glanais (et glane encore) çà et là quelques titres qui tapèrent bien là où il faut. Problématique, les "tchécoslovaque lover" ne sont pas aussi nombreux que les "asian lover" pour mettre à notre disposition le plus possible de films en téléchargement.
Ce qui fait que quand vous êtes accro au téléchargement, les oeuvres inaccessibles sont encore légion. Le fait d'avoir manqué le coche T411 pour ce genre cinématographique m'aura été douloureux. Mais guère de tracasseries et contentons-nous, pour l'instant, de ce qu'il y a d'offert. Ce n'est pourtant pas la première fois que ce courant a été vu sur Cinéma Choc puisque déjà le sublime Images du Vieux Monde avait suscité nos faveurs, s'imposant comme une pierre angulaire d'un cinéma malmené par la censure.

Cette Nouvelle Vague est adjacente aux autres qui éclatèrent un peu partout aux quatre coins de la terre. On assistait aux métamorphoses d'une société vieillissante malmenée par une jeunesse fougueuse, impatiente et désireuse de changements. Dans les premières années de la décennie, Milos Forman et toute une batterie de nouveaux talents sortirent de la FAMU pour étaler leur radicalité contemporaine respirant la liberté et l'espoir. Ce qui était en totale contradiction avec le réalisme socialiste. Le Printemps de Prague fut une période dorée pour les expérimentations et l'affranchissement du cinéma, avant que les chars du Pacte de Varsovie n'entrent en Tchécoslovaquie pour foutre le merdier que l'on connaît et rétablir la censure. Dès 1970, cette Nouvelle Vague n'existe plus.
De nombreux films sont frappés d'interdiction. Trois options s'offrent aux cinéastes : émigrer, ne plus tourner ou composer avec les exigences de l'époque. Ce que l'on appela la Normalisation vit les interdictions de tournage se succéder l'un à la suite de l'autre, sabotant l'inspiration des artistes pour fabriquer un simulacre de réalité. Une quatrième option fut toutefois mise au point par certains qui était de tourner dans une quasi clandestinité. C'est ce que fit Karel Kachyna avec son film L'Oreille. Un réalisateur beaucoup plus âgé que la jeunesse du nouveau cinéma tchèque mais qui, pourtant, partageait les mêmes inspirations que les générations postérieures d'évoquer l'horreur de la période passée.

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ATTENTION SPOILERS : Ludvik, membre haut-placé dans le régime communiste tchèque, et Anna, sa femme alcoolique, forment un couple traversant une passe difficile. Alors qu'ils retournent d'une soirée organisée par le parti, ils remarquent que quelqu'un s'est introduit dans leur maison durant leur absence : la perte du double des clés ainsi que les lignes téléphoniques mortes leur laissent à croire qu'ils sont désormais sous surveillance du gouvernement. Alors que la nuit avance, les défauts de leur mariage et de chacun seront exposés.

Maintenant que Père Castor a fini son speech historique, je pense que vous aurez compris, à la lecture du synopsis et de la situation sociale de jadis, que L'Oreille fut immédiatement censurée par le pouvoir en place pour ne ressortir officiellement que 20 ans après. La légende raconte que tous les cinéastes tchèques l'ont vu en se le passant sous le manteau. On comprend mieux pourquoi ils en arrivaient à devoir faire ça tant Kachyna s'est montré incisif et diablement virulent envers la dictature communiste. La clandestinité de tournage obligeait à tourner avec les moyens du bord. Ce qui explique pourquoi son oeuvre pourrait paraître obsolète aux yeux de certains. Pourtant, ce huis clos n'a rien perdu de sa force de frappe depuis maintenant 50 ans et demeure toujours l'une des plus virulentes contestations d'une bureaucratie totalitaire s'immisçant dans la vie de ses "camarades". Pas besoin de mettre des millions dans sa trame d'une enfantine simplicité placée sous l'ombre de la paranoïa.
Le métrage débute en filmant un zoom progressif sur une oreille comme pour mettre en garde le cinéphile qu'il est lui aussi sur écoute. Cette oreille qui entend tous vos secrets, aussi croustillants et indésirables soient-ils et qui est à la solde d'un gouvernement dont Ludvik en est un membre haut-placé et éminent. A fortiori, il semblerait être intouchable au vu de sa position mais un malaise palpable le hante. Il a appris l'éviction de son supérieur hiérarchique avec lequel il a travaillé sur des dossiers pouvant le compromettre. Il craint pour sa position, une hypothétique arrestation. En voyant des signes d'intrusion chez lui, d'une panne de téléphone et d'électricité ne touchant que leur maison, il est persuadé d'avoir été mis sur écoute.

Cette plongée nocturne va à la fois être la faucille et le marteau qui tortureront la personnalité de Ludvik en plein tourments existentiels. Indéniablement, être dans les hautes sphères de la nomenklatura praguoise n'est pas un gage de protection. L'Etat gendarme est constamment à l'affût, guette le moindre faux pas provenant de n'importe quelle caste, qu'elle soit prolétarienne ou ministérielle. Les responsables ne sont donc pas épargnés par cette Faucheuse totalitaire décimant ses propres rangs pour mettre en oeuvre l'idéologie parfaite à leur goût. Celle-ci se dissimule derrière une série de masques faciaux déformés par le cynisme, les fausses bonnes manières et les sourires figés. Cette soirée mondaine précédant le délire nocturne est révélatrice du climat de terreur qui régnait alors.
Tout le monde se suspecte et semble être suspecté. On ne parle pas explicitement de ce qui est arrivé au ministre de tutelle Kochara. Cependant, tout le monde le sait, personne ne l'ignore. L'hypocrisie et le mensonge sont les fers de lance du régime qui comble son ennui dans l'ivresse. Les bons sentiments ne semblent pas exister. La mécanique d'espionnage semblerait presque être corollaire de cette fausse camaraderie qui n'a de collective que le nom que les dirigeants lui ont donné pour cacher leur opportunisme et leur suspicion pathologique. 

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Ces manoeuvres subreptices mettront à mal le couple de Anna et Ludvik qui fête leurs 10 ans de mariage. Dans une obscurité pesante transformant leur villa en manoir de l'horreur, ils vont se confronter l'un à l'autre dans des dialogues acerbes où les reproches volent à tout va. Anna ne cache pas sous l'influence de l'alcool ses provocations envers le gouvernement qu'elle provoque allègrement, tandis que Ludvik se charge de faire disparaître tous les papiers qui pourraient l'incriminer. La dynamique orwellienne du communisme va jusqu'à s'introduire dans les affaires privées d'un couple, dans les liens qu'ils entretiennent. Sa violence psychologique, reposant en grande partie sur la défiance et la peur instinctive, contamine les rapports conjugaux et familiaux pour les faire entrer dans le moule préconçu par peur que l'Oreille ne les mette au pilori. A elle seule, L'Oreille démontre toute l'ironie qui peut frapper ceux qui ont prêté allégeance à la dictature. En étant l'un des engrenages d'un parti qui persécute le peuple, le lendemain peut faire en sorte que le persécuteur devienne le persécuté.
Secundo, Anna et Ludvik ont tous les deux en commun un goût pour le pouvoir. Elle est professeure et lui est, comme dit avant, haut responsable d'un cabinet ministériel.

Cette illusion de dominance dans laquelle ils ont toujours vécu leur fait prendre conscience qu'un renversement pervers de la situation les amène à faire le point sur l'échec existentiel dans lequel ils se sont engoncés. En espérant être derrière le bon côté de cette barrière qui sépare les dominants et les dominés, ils réalisent finalement que leur mise sur écoute est la résultante d'ambitions carriéristes qui ont amené ce couple à renoncer à leur liberté pour vivre de manière prospère. La dévotion envers un pouvoir autoritaire n'est qu'onirisme malsain. La sensation de protection est un mirage qui camoufle les coup-bas en toute impunité. Le cauchemar naissant dans ce chez soi ténébreux a cette symbolique d'incarner l'emprise d'un pouvoir les dépassant, face auquel ils sont impuissants.
Après cette nuit, le téléphone sonne et Ludvik apprend qu'il est nommé ministre mais cette nouvelle les effraie plus qu'elle ne les enchante. Avec une telle promotion, le fichage n'en sera que plus intense pour lui et sa femme. Là, il réalise la ruine de ses choix de vie. Ses croyances se sont dissoutes face à une politique déshumanisée ne faisant aucune concession, suspicieuse tant envers les citoyens que ses employés. La frontière a toujours été brouillée mais a superbement bien été dissimulée.

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L'Oreille est un produit passionnant à décortiquer, doté d'une intensité de tous les instants, d'une tension constante dans le temps magnifié par une atmosphère anxiogène et grotesque où la folie n'est jamais loin. 1h36 de bonheur mâtiné d'une mise en scène palpitante. Kachyna, dans une manière de filmer rappelant les titres austères de Ingmar Bergman (Persona, L'Heure du Loup), nous plonge au coeur même de l'idéologie. Plans rapprochés et étroits sur les visages prenant tout l'espace de la caméra, surexposition des lieux, travail d'ambiance en jouant sur les contrastes. Le crépusculaire frappe autant la soirée éclairée de mille feux que la maison dont le seul éclairage provient des bougies donnant un aspect irréel à leur situation. Il n'y a pas de fond sonore si on excepte l'orchestre de la soirée.
Le silence est roi, aussi glaçant que la débâcle d'espions surveillant et traversant parfois leur propriété. Enfin, ce couple est campé par deux excellents acteurs en la personne de Radoslav Brzobohatý et de Jiřina Bohdalová dont les dialogues de cette dernière sont tout bonnement savoureux de sarcasme. 

Malgré sa nomination pour la Palme d'Or au Festival de Cannes en 1990, L'Oreille est l'une de ces très nombreuses victimes à ne pas bénéficier du succès qu'il mérite aujourd'hui. Une faute de taille face à un témoignage audacieux et très intelligent de l'imposture d'une politique censée être égalitaire, humaine et sociale alors qu'elle n'en porte que le nom. Tyrannique, insidieuse, antidémocratique conviendraient bien mieux. Pas de quoi s'étonner de l'ire du gouvernement d'après le printemps de Prague de voir que Kachyna a balancé leurs quatre vérités en pleine gueule.
Il n'est jamais eu question de paradis à l'Est mais seul un enfer moral plongeant constamment la population dans la hantise d'être dans le collimateur gouvernemental pour le pseudo "bien public". L'affiche du film symbolise bien les déviances du régime communiste praguois. Ces pinces imposantes survolant le pays et s'abattant parfois sans raison apparente sur un citoyen pour le juger, l'emprisonner ou parfois pire. N'oublions jamais que si l'extrême-droite n'a pas eu son pareil dans les atrocités, l'extrême-gauche n'a rien à lui envier dans l'horreur. 

 

Note : 16,5/20

 

 

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