Inferno

Genre : Thriller, épouvante, horreur (interdit aux - 16 ans)

Année : 1980

Durée : 1h47

 

Synopsis :

Une jeune femme qui vient d'aménager dans un luxueux immeuble new-yorkais apprend que l'architecte l'a conçu pour les trois divinités maléfiques qui gouvernent le monde.

 

La critique :

En même temps que cette petite rétrospective dédiée aux giallo, le cycle consacré aux oeuvres phares de l'un des réalisateurs les plus marquants de l'horreur transalpine se poursuit inlassablement. Je veux bien sûr parler du célébrissime, cultissime Dario Argento que nous avons présenté à maintes reprises sur Cinéma Choc, et qui peut s'enorgueillir d'une nouvelle chronique lui étant dédiée. Faut-il vraiment encore que je disserte sur le courant du giallo ? Outre le fait que ce n'est plus un secret que le cinéma italien n'est pas aussi lumineux, chaleureux et romantique que ça, il convient de rappeler deux ou trois bases. Ayant eu son heure de gloire entre les années 60 et la moitié des années 80, le giallo est un genre d'exploitation mêlant plus ou moins habilement le policier, l'horreur et parfois l'érotisme. Le terme en lui-même n'est que la désignation générale du genre policier.
Officiellement, c'est à Mario Bava que l'on attribue l'inventeur et père spirituel du giallo. Ceci dit, il peut compter sur de précieux cinéastes émérites pour donner ces lettres de noblesse à un style parfois redondant. Lucio Fulci, Sergio Martino, Lamberto Bava et justement Dario Argento sont systématiquement cités comme des pièces angulaires du genre. Bien sûr, d'autres ont su s'attirer les satisfécits de la critique tels Pupi Avati avec La Maison aux Fenêtres qui Rient (mon premier giallo visionné qui est encore toujours mon préféré) ou Giorgio Ferroni et Le Moulin des Supplices.

Aujourd'hui, nous allons nous polariser sur son film Inferno qui est partie intégrante de la période dorée de son auteur s'étalant de L'Oiseau au Plumage de Cristal jusqu'à Ténèbres (on omettra la comédie Cinq Jours à Milan). Toutefois, la réhabilitation et la reconnaissance tardive de Phenomena ont prolongé l'épopée incontournable de Argento. Inferno représente le deuxième volet de la Trilogie des Trois Mères initiée avec Suspiria, son chef d'oeuvre proéminent, sorti trois ans auparavant. Il reste toujours dans la continuité de l'horreur surnaturelle, mettant entre parenthèses le genre policier. Evidemment, après un succès planétaire, de nombreux regards avisés surveillaient, attendaient avec impatience la nouvelle création d'Argento. Le potentiel commercial est important, ce qui explique toute l'attention des grands studios de production. On parle d'une suite directe à Suspiria.
La 20th Century Fox exulte à l'idée des futures nombreuses rentrées financières. Mais surprise, Inferno n'est ni plus ni moins qu'une vraie-fausse suite, décontenançant les directeurs de studios qui n'en pouvaient plus d'être dans l'attente du produit fini. Si les caractéristiques que les deux films partagent sont nombreuses, les deux pellicules restent, néanmoins, tout à fait distinctes, ne partageant des liens scénaristiques que par leur intégration dans cette fameuse trilogie. 

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ATTENTION SPOILERS : Une jeune femme qui vient d'aménager dans un luxueux immeuble new-yorkais apprend que l'architecte l'a conçu pour les trois divinités maléfiques qui gouvernent le monde.

Le pari était de taille, voire même difficilement surmontable de parvenir à se hisser (voire même dépasser) au même niveau que Suspiria. Sans trop de surprises, sa sortie est entachée de déception auprès des fans désappointés par l'expérience incomparable d'un cinéaste qui n'avait encore jamais rien réalisé de tel. Après Fribourg, c'est donc à New-York que l'action prend place, dans une ville sous l'emprise de l'une des Trois Mères démoniaques. Rose, étudiante en poésie, fait l'acquisition d'un livre étrange chez un vieil antiquaire intitulé sobrement Les Trois Mères dans lequel l'architecte Varelli confie avoir construit trois demeures pour ces trois sorcières qui gouvernent le monde.
L'une à Fribourg, une autre à New-York et la dernière à Rome. Voyant que l'immeuble qu'elle occupe partage d'étranges similitudes et que des phénomènes inhabituels se passent, Rose commence à mener l'enquête avant que sa mort aussi brutale qu'imprévisible ne mette fin à son périple. Auparavant, elle a écrit une lettre à son frère Mark pour lui demander de venir. En arrivant sur les lieux, plus de trace de sa soeur qui semble s'être volatilisée. Mark va reprendre l'enquête en main pour faire la lumière sur toute cette histoire.

Voilà pour les grandes lignes où là aussi il est question d'un grand bâtiment habité par des forces occultes qui finiront par engloutir peu à peu Mark, déboussolé dans une ville qu'il ne connaît guère. Nous replongeant dans la mythologie créée par Suspiria, l'histoire semble logique dans un premier temps. Le cinéphile a les branches nécessaires pour s'accrocher et comprendre le récit avant que tout ne bascule dans l'illogique. Inferno est une oeuvre de phantasmes se transmuant en un dédale scénaristique qui fait progressivement plonger son spectateur dans un onirisme macabre. Pourtant, si cette impression devient récurrente avec le temps, les pistes étaient déjà de la partie dès le début avec cette superbe séquence de la cave inondée, indéniablement le plus beau passage du film. La mise en scène de ce segment stylisé et nullement crédible nous fait déjà sombrer dans l'irréel.
Est-ce que tout ce que nous voyons là a un sens ? Dans Inferno, le fantastique ne découle pas seulement de la présence spectrale de la Mater Tenebrarum mais aussi de l'environnement dans lequel évoluent les individus. Si Les Frissons de l'Angoisse nous démontrait que la vérité n'est pas toujours là où nous supposons qu'elle soit, Inferno triture cette thématique de la quête de vérité devenue évanescente, vaporeuse, insaisissable. Il ne semble pas y avoir de vérité mais juste une mécanique répondant à un ordre logique que personne n'est en mesure de comprendre et d'en saisir la portée. 

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Cette quête, dont l'obsession n'est jamais loin, met en exergue que l'humanité ne peut atteindre la compréhension totale et que des choses qu'elle ne peut contrôler la dépasseront toujours. Argento multiplie les fausses pistes tel ce tueur dont nous ne connaîtrons jamais son visage, ni son identité, ni même son but véritable. On pense aussi à cette mystérieuse nymphe dans l'amphithéâtre, tenant un chat, fixant Mark tout en lui susurrant au loin des phrases incompréhensibles. On tient là une """suite""" beaucoup plus ésotérique et sensorielle que ce à quoi Suspiria nous avait habitué, dont les sacrifices devront être costauds pour savoir apprécier une histoire qui redevient poussière face à l'ambiance devenue seule maîtresse des lieux et fil conducteur. La question que l'on peut se poser est : Pourquoi partir sur un récit élaboré si ce n'est pour ne lui révéler que très peu de choses ?
Car la frustration du cinéphile est palpable puisqu'il a été mené en bateau, dans un faux rythme, s'attendant à des explications sur le pourquoi de tout ceci. Du coup, la gratuité des meurtres semble n'avoir aucun vrai fondement, aussi splendides et vicieux soient-ils. On pense à ce vieillard noyant des chats un peu trop envahissants pour se retrouver poignardé sans raison par un vendeur de hot-dog et qui, comme si une solidarité animale baignait en ce monde, se fera dévorer par des rats.

Au final, on pourrait s'identifier aux personnages qui, tout comme nous, tentent d'accéder aux anagogies de circonstance. Bien sûr, le fantasmagorique trouve aussi sa source dans l'esthétique léchée, kitsch, flashy baignée par une dominance de bleu et de rouge aux notes rosées. Mille et unes couleurs se succèdent pour un résultat de haute tenue qui comblera à n'en point douter les laudateurs du visuel. Ce succès s'amplifiera durant les errances des acteurs dans ces décors silencieux, délabrés brouillant les espaces, donnant vie à cet immeuble qui semble agencer, par une force qui nous dépasse, son architecture faite de passages secrets et de trappes. Ces cheminements prennent une tournure contemplative se terminant parfois par un assassinat bestial. Pour le son, Argento a fait preuve d'infidélité envers le groupe Goblin pour solliciter Keith Emerson du groupe Emerson, Lake & Palmer dont le style fait plutôt mouche.
Enfin, le jeu d'acteurs est tout ce qu'il y a de plus correct mais est aussi en totale contradiction avec les situations proposées de par leur réalisme. On mentionnera Leigh McCloskey, Irene Miracle, Eleonora Giorgi, Daria Nicolodi, Sacha Pitoeff, Alida Valli, Veronica Lazar et Gabriele Lavia.

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Indubitablement, Inferno est un film étrange, très particulier, difficilement abordable et en aucun cas recommandé si l'on veut se lancer dans la filmographie de Dario Argento sous peine de ressortir avec quelques nausées et des à priori sans fondements. Pourtant, difficile d'être pleinement convaincu arrivé au générique de fin sans avoir cogiter un minimum avant. Cependant, on ne peut masquer cet arrière-goût d'avoir eu affaire à un brouillon post-Suspiria où le réalisateur s'est un peu trop laissé aller dans ses fantasmes. Si l'on n'ira pas jusqu'à le cataloguer comme oeuvre expérimentale, la circonspection est de mise sur le fait de le hisser parmi ses réussites les plus probantes si l'on ne parvient pas à s'abandonner tout entier à l'objectif du film qui est de nous transporter dans un rêve éveillé. Pourtant, il serait bien vachard de ne pas reconnaître le talent de son géniteur qui a fait d'Inferno un film artistique au sens premier du terme tant chaque plan est bien construit et magnifique à observer.
Un métrage à part empreint de faux-semblants qui ne fait aucune concession et se termine de la même manière que Suspiria, dans la fin lui correspondant au mieux. Reste que l'ombre de sa pièce maîtresse plane constamment lors d'un visionnage se suivant sans déplaisir mais qui reste avant tout un peu trop alambiqué pour nous persuader entièrement. 

 

Note : 13,5/20

 

 

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