Kairo

Genre : Horreur, épouvante (interdit aux - 12 ans)

Année : 2001

Durée : 1h54

 

Synopsis :

Taguchi, un jeune informaticien, est retrouvé pendu dans son appartement. Sous le choc, ses collègues cherchent à en savoir plus sur ce suicide inexplicable. La victime a laissé un mystérieux message contenu dans une simple disquette. De toute évidence, celle-ci recèle un virus qui contamine ses utilisateurs et a de graves répercussions sur leur comportement. A Tokyo, l'inquiétude grandit au fur et à mesure que le virus se propage à travers les réseaux informatiques. Des petits groupes de jeunes gens tentent de résister, tandis que les disparitions se multiplient.

 

La critique :

L'année 1998. Une année fatidique pour le cinéma d'horreur japonais (encore lui !) grâce à l'explosion au box-office d'un film que Hideo Nakata réalisa. Son nom : Ring. Succès critique retentissant à la clé, cette oeuvre devenue majeure relança le genre du "kaidan movie" en s'arrogeant sans grande surprise le statut de film culte, d'incontournable de l'horreur et même de grand classique du Septième Art nippon contemporain. Avec Ring, la population redécouvre la peur distillée par la figure spectrale s'immisçant dans la vie de quidams confrontés bien malgré eux à sa toute puissante emprise. Quatre ans plus tard, le cinéaste récidivera avec l'excellent Dark Water.
Il était alors logique que d'autres cinéastes décident de marcher dans les traces de Nakata en espérant avoir eux aussi leur part du gâteau. Takashi Shimazu se fit connaître avec le diptyque Ju-On, tandis que Higuchinsky réalisa Uzumaki, adaptation du chef d'oeuvre éponyme réputé inadaptable de Junji Ito, l'un des maîtres du manga d'horreur. Dans la foulée, nous citerons également La Mort en Ligne, Marebito et Retribution parmi les longs-métrages notables. Evidemment, tous ces succès ne pouvaient échapper à un Hollywood chauviniste, décrépi et à court d'idées bien décidé à contenter les quelques beaufs américains qui ne peuvent visionner que des films américains créés par des américains, tournés par des américains, à destination des américains.

C'est ainsi que l'on a pu voir un florilège de remakes avec des suites inutiles à la clé. Ring, Ju-On et Dark Water sont autant de petits chefs d'oeuvre malmenés par l'Oncle Sam qui en a fait des produits formatés, prévisibles et crétins qui ont, malheureusement, fonctionné dans les salles obscures. Mais trêve de verbiages car aujourd'hui, c'est à Kaïro de bénéficier d'une chronique dans nos colonnes. Réalisé par Kiyoshi Kurosawa en 2001, il est l'un de ces produits à avoir fait exploser la popularité de l'horreur japonaise à l'international. S'il peut s'enorgueillir d'avoir été présenté dans la section "Un Certain Regard" à Cannes, il s'illustre dans divers festivals où il fait sensation.
Certains parlent d'un candidat de choix pouvant se mesurer à Ring. En dépit de sa réputation, il fut lui aussi l'une de ces tristes victimes du viseur hollywoodien qui signera en 2006 Pulse, un remake bidon et loin de l'esprit de l'oeuvre de Kurosawa, même si on lui félicitera une esthétique irréprochable. 

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ATTENTION SPOILERS : Taguchi, un jeune informaticien, est retrouvé pendu dans son appartement. Sous le choc, ses collègues cherchent à en savoir plus sur ce suicide inexplicable. La victime a laissé un mystérieux message contenu dans une simple disquette. De toute évidence, celle-ci recèle un virus qui contamine ses utilisateurs et a de graves répercussions sur leur comportement. A Tokyo, l'inquiétude grandit au fur et à mesure que le virus se propage à travers les réseaux informatiques. Des petits groupes de jeunes gens tentent de résister, tandis que les disparitions se multiplient.

"Je pense que le Japon connaît actuellement une période de chaos. Le système des valeurs traditionnelles est en train de s’effondrer même si certains s’efforcent de le préserver à tout prix. Moi je pense au contraire que nous avons besoin d’un véritable renouveau. Et pour ce faire, il est nécessaire de passer par une destruction totale de tout cela". Cette citation aussi radicale que véridique sera le point d'orgue de Kaïro. Ici, il n'est plus question de faire émerger les fantômes de manoirs abandonnés, de tunnels obscurs ou de souterrains désaffectés. La mort va contaminer ce célébrissime et, désormais, indispensable réseau virtuel qui est Internet. A travers ce prisme original, Kurosawa va exprimer ses peurs, ses hantises d'un Japon traditionnaliste se transmuant en un pays high-tech où la technologie s'immisce lentement mais sûrement dans la vie de tous les citoyens.
Tokyo étant, de par sa situation de capitale, le centre névralgique des profondes mutations d'une société qui a tourné le dos à son éthique passée pour entrer dans une ère futuriste dont la priorité est bien sûr de faciliter en théorie la vie des japonais. La réalité est que la technologie a pris le contrôle en dévorant la ville et en vampirisant les personnes qui y ont prêté allégeance. Tel un virus, ce syndrome inexpliqué se propage insidieusement en faisant disparaître les gens qui ont eu le malheur de le croiser.

Cette disparition est, bien entendu, une métaphore car cet ultra modernisme génère dans son sillage une mécanique perverse de solitude. Le fait que l'on ne croisera quasiment que la génération adolescente ne tient pas du hasard. Elle est, en effet, la plus impactée par ces innovations sans précédent. La capacité de communiquer par Internet directement de chez soi avec les autres a eu pour effet d'enfoncer ces jeunes dans une situation d'exclusion sociale indirecte. L'identité de la jeunesse est troublée. Elle est privée de repères, existant de plus en plus dans le virtuel plutôt que dans le réel. Reclus dans leur appartement anxiogène, ils choisissent le dialogue à distance. Plus facile pour échapper au regard de l'autre, au jugement, à la peur de ne pas savoir répondre directement du tac-au-tac.
Ce processus les a aseptisés cérébralement au point que l'isolement en est devenu inéluctable, les faisant sombrer au stade d'otakus enfermés chez eux. Si les réseaux sociaux ne sont pas encore d'actualité, les plateformes de discussion ont fait office de prémisses pour bouleverser en profondeur la psychologie des adolescents. Internet est devenu l'instrument de la désocialisation.

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Cet isolement les menaçant causera leur perte définitive. En marge de la société, ils finissent par disparaître complètement dans ce vaste réseau informatique. Le fantôme est une conséquence de l'esprit désincarné du réel, de son enveloppe charnelle. Il traverse hagard la mégalopole, prisonnier à jamais de son passage dans un monde qu'il partage avec les autres désaxés. Cette contamination ne se fait pourtant pas en une seule étape. La personne ne disparaît pas immédiatement comme l'on pourrait s'y attendre. Après avoir touchée par le Mal, elle traîne son mal-être, ses douleurs psychiques jusqu'à disparaître définitivement en imprégnant le mur ou le sol d'une tâche noire fantomatique. Cette évolution est en accord avec le rythme de l'auto-exclusion. En touchant au virtuel, les individus en deviennent de plus en plus dépendants au point qu'ils ne songent plus qu'à rentrer chez eux pour s'asseoir devant leur écran d'ordinateur. Fréquenter la société hors de leur PC, entrer en contact direct avec les autres est une épreuve qu'ils n'ont plus envie d'endurer. Et quand toute la société est touchée, l'individualisme n'en est qu'une finalité logique. Certains, ne supportant plus leur condition, en viennent au suicide.
Bref, on est à des années-lumière de l'inanité de Pulse qui a complètement fait passer à la trappe tous ces passionnants et palpitants questionnements sur les dangers d'Internet. Kurosawa manie avec aisance ses sujets et ses dénonciations d'un Japon courant à sa perte.

De plus, le réalisateur ne tient pas à s'engoncer dans la pensée infantile de "faire peur pour faire peur". Il n'y a pas le moindre screamer. Tout passe par l'ambiance férocement glauque et la physique des fantômes qui arborent les traits humains. Rappel évident à leur condition d'exclus toujours humains ne partageant aucune accointance avec un physique démonologique. Apparaissant dans les limbes urbains tokyoïtes, ils ne sont ni hostiles ni vengeurs. Ils tentent d'entrer en contact avec les "survivants" pour les rallier à leur cause, dans le grand univers virtuel. Leurs traits flous et leur démarche saccadées ont souvent été rapprochées des peintures torturées de Francis Bacon. Ainsi, les passages épouvante sont sous tension, figeant l'espace et le temps de par leur puissance de choc.
Ils tapent là où il faut en enterrant les pellicules limitées hollywoodiennes qui ne voient leur semblant d'atmosphère horrifique qu'en éteignant la lumière. Ici, même en plein jour, la peur fonctionne. Toutefois, on pourra accuser à Kaïro certaines longueurs et un manque d'explication sur le scotch rouge à utiliser pour condamner les lieux frappés par la malédiction, ces "zones interdites". Certains critiqueront aussi le fait que la dynamique progressive des disparitions est éludée. 

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Kurosawa fera la part belle à une esthétique aux couleurs froides, ternes et sans once de chaleur à l'image finalement de cet enchevêtrement de buildings bétonnés, de routes grises et de friches industrielles au style délabré. Les décors sont vides de détails, amplifiant davantage la solitude de tout un chacun, perdu entre quatre murs, sous un ciel aussi fantomatique que les âmes en perdition. La caméra filme avec aisance et lenteur usant parfois d'un seul plan pour afficher l'horreur. On songe au suicide de cette femme du haut d'une grande cuve qui ne peut laisser indifférent par sa brutalité crue. Les bruitages sonores se chargeant de déranger le cinéphile. D'ailleurs, on tient là une composition musicale d'excellente facture atteignant son point culminant lors des séquences horrifiques.
Peut-être nous montrerons-nous plus circonspects sur la prestation des acteurs qui est passable mais ne cassera pas trois pattes à un canard. Nous citerons Kurume Arisaka, Masatoshi Matsuo, Shun Sugata, Kenji Mizuhashi et Masayuki Shionoya

Vous le savez, je n'ai jamais été un louangeur invétéré du Septième Art dédié à l'horreur et à l'épouvante que je trouve beaucoup trop limité dans son essence. La faute en incombant à ce gigantesque conglomérat de tâcherons se reposant beaucoup trop sur les modes, tendances et acquis. La faute aussi à leur manque évident de culture cinématographique, d'originalité, d'idées et d'audace. Pourtant, malgré toutes ces saillies, je suis toujours partant pour un film d'horreur bien au-dessus de la moyenne en termes de qualité. Chose que Kaïro remporte haut la main en offrant une expérience renversante de professionnalisme mâtiné d'un excellent second niveau de lecture. Chose bien trop rare dans un genre qui serait magistral si plus de thaumaturges y officiaient. Mais quoi que l'on en dise, les japonais confirment leur érudition du genre, leur intelligence à garder une peur constante sur la durée.
Certes, on ne tiendra pas le métrage qui hantera vos nuits mais il se montre suffisamment éloquent pour ne pas faire de votre visionnage une sinécure. Toujours est-il que sa sortie concomitante à la Bulle Internet de l'an 2000 ne tient pas du hasard. Kurosawa a déjà ciblé les failles et les dérives d'une telle utilisation. Et 19 ans après sa sortie, on ne peut que confirmer ses craintes. L'avènement des réseaux sociaux s'est plus que jamais chargé de renforcer la solitude, la frustration et la déconnexion d'une population jeune vivant de plus en plus uniquement à travers Facebook, Instagram et autres. Kaïro peut logiquement se revendiquer comme film précurseur d'une situation semblant être hors de contrôle. "La mort est un isolement éternel" entendra-t-on de la bouche d'un fantôme. Telle est la dialectique qui règne subrepticement sur des sites où les "like" d'attention se suivent et se ressemblent.

 

Note : 15/20

 

 

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