La_Troisieme_Partie_de_la_nuit

Genre : Thriller, horreur, drame (interdit aux - 12 ans)

Année : 1971

Durée : 1h45

 

Synopsis :

Au cours d'une rafle de la Gestapo, un résistant, Michel, secourt une jeune femme sur le point d'accoucher. Très vite, il voit en elle et dans le bébé l'image de sa propre femme et de son fils, tués par l'occupant. La nouvelle vie qu'il mène avec eux l'incite à réfléchir sur son passé.

 

La critique :

Non sans me vautrer dans une énième rétrospective, je peux décemment affirmer que le cinéma d'Europe de l'Est a le vent en poupe chez moi ces temps-ci. Qu'il soit d'origine tchécoslovaque, hongrois ou polonais, ce Septième Art méconnu des profanes a, ancré en lui, un charme tout à fait singulier. Néanmoins, ce gigantesque territoire porte durablement les séquelles d'un passé marqué par le sang, le meurtre, la guerre et la dictature. On s'abstiendra de revenir sur l'histoire contemporaine de chaque pays sans quoi la chronique ferait la taille du dernier Larousse. Toujours est-il que, malgré les conditions de tournage très compliquées dues à la censure communiste, nombre de petites créations s'exportèrent au-delà de leurs frontières pour toucher un public cinéphile extérieur qui louangera à plus d'une reprise l'audace de réalisateurs qui n'avaient pas froid aux yeux.
Chose que possède à n'en point douter le célébrissime Andrzej Zulawski qui sera plébiscité en 1975 avec L'Important c'est d'Aimer, et salué unanimement en 1982 avec son fameux et controversé Possession, devenu un grand classique du film d'horreur psychologique qui malmènera sérieusement Isabelle Adjani, sortie dégoûtée du tournage. Mais petit retour dans le temps avant tout cela. En ces temps, Zulawski ressortait de quelques téléfilms et de formations sous la houlette de son mentor Andrzej Wajda qui contribua à faire de lui le cinéaste qu'il est devenu aujourd'hui.

Ambitieux, désireux d'offrir une nouvelle dimension à sa carrière encore très modeste, il se lança dans un premier long-métrage censé être une ébauche de son futur style poisseux et radical. Vous l'avez deviné, c'est de celui-là dont nous parlerons aujourd'hui, à savoir La Troisième Partie de la Nuit. Présenté en avant-première fin 1971, il sortira début 1972 où il remporta un certain nombre de prix internationaux. Ce qui contribua alors à populariser tout doucement son auteur qui, déjà là, nous faisait part de toutes ses craintes, ses hantises et ses thématiques de prédilection. Cependant, force est de constater que ce film est retombé dans l'oubli, effacé d'une part par les grands succès de Zulawski mais d'autre part par une certaine confidentialité. Si l'on peut encore trouver facilement son DVD, mais uniquement en occasion, sa grande rareté sur Internet ne vaudra le salut du cinéphile aventureux que grâce aux cendres du site PirateBay qui vous l'offrira avec sous-titres français s'il vous plaît !
Bref, par le passé, Cinéma Choc s'est bien entendu intéressé à cet homme avec l'excellente chronique de Possession. Il était donc plus que temps de creuser un peu plus sa filmographie. 

 

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ATTENTION SPOILERS : Au cours d'une rafle de la Gestapo, un résistant, Michel, secourt une jeune femme sur le point d'accoucher. Très vite, il voit en elle et dans le bébé l'image de sa propre femme et de son fils, tués par l'occupant. La nouvelle vie qu'il mène avec eux l'incite à réfléchir sur son passé.

La Troisième Partie de la Nuit démarre sur une succession de plans affichant des paysages déserts, sombres et inquiétants où une voix off récite les "Sept Trompettes", extraits de l'Apocalypse selon Saint Jean. Au moins, c'est dit et on ne met pas longtemps à se retrouver noyé dans une ambiance sale et indescriptible. Car c'est justement ces citations infernales qui seront le point d'orgue du film. Michel assiste à l'assassinat de sa femme et de son jeune fils par des cavaliers nazis sans aucune explication fournie. Comme si tout cela avait été fait gratuitement, sans but apparent. Michel, alors seulement âgé de 22 ans, ravagé par ce double deuil erre dans la Cracovie de l'an 1940. La guerre a depuis longtemps semé la mort dans son sillage. La ville n'est plus que l'ombre d'elle-même, exsangue, plongée dans une ambiance cauchemardesque où mort et destruction sont les seuls mots pouvant la décrire. La survie est devenue le maître mot. Plus d'amour, d'attachement et de confiance.
Ils ont laissé place à la haine, la trahison et la suspicion. Pour Michel, il s'agit de venger cet assassinat en entrant dans la résistance. Au détour d'une course-poursuite dans les rues glaciales de la ville, il croise la route de Marta, une jeune femme sur le point d'accoucher. Au sein de ce chaos désormais mondial, le fait même de donner la vie est filmé avec une grande barbarie, tandis que la caméra s'attarde sur le visage supplicié de la femme. Une bénédiction car Michel voit en elle sa propre femme et le bébé son propre fils.

Cette rencontre faussement providentielle le verra plonger dans un dédale labyrinthique, sorte de cauchemar biblique d'un héros se mesurant aux forces du mal (le nazisme en l'occurrence) multipliant les rafles. Il n'est pourtant pas question de s'y attaquer frontalement mais bien de se dissimuler dans l'ombre, frapper le coup décisif. Des tentatives vouées à l'échec. La machine de guerre nazie, malgré sa présence plus fantomatique qu'explicite, est implacable et surpuissante. Ces défenseurs de la liberté signant lentement mais sûrement leur arrêt de mort. Face à l'exécution brutale d'un enfant tué d'une balle dans la tête, lui et un ami prennent conscience de la tournure du monde.
L'humanité a sombré dans une spirale incoercible d'autodestruction l'amenant à commettre les actes les plus vils et répugnants sur ses semblables. Et pour contrer cela, il n'y a que par un bouleversement majeur de tous les fondements civilisationnels que l'on pourra s'en sortir. Ainsi, Michel est forcé de trouver un boulot qui paye bien pour entretenir sa nouvelle famille catalyseur de sa plongée mentale. La Troisième Partie de la Nuit illustre les obsessions de son personnage principal naissant dans un climat de fin du monde. Refusant la réalité d'un présent maudit, il est fermement accroché à son passé. Dans les méandres de souvenirs divers et épars, cet homme tente de recréer ce havre de paix où tout allait bien. 

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Ce sentiment naturel de se réfugier dans sa mémoire n'en est qu'une manière de s'auto-préserver du carnage ambiant, garder son intégrité mentale et ainsi réfréner l'inéluctable neurasthénie mentale. Michel est poursuivi tout au long de son périple par son fils Lucas, apparaissant telle une hallucination, un témoignage des réminiscences du passé. Quant à Marta, campée par la même actrice que sa femme décédée, elle lui permettra d'être en paix (mais une paix artificielle) avec soi-même, d'aspirer à un bonheur qui semblerait n'être obtenu qu'après une succession d'épreuves douloureuses où il s'agit de dépasser ses propres limites et affronter une Pologne déliquescente. Ici, il n'aura d'autre choix que de servir de nourrisseur de poux pour développer des vaccins en leur injectant le virus du typhus.
Ces insectes s'agitant, s'agglomérant font penser à la débâcle des humains se battant et s'entassant sous forme de cadavres. Toutefois, ce semblant d'intrigue finit par s'évaporer, laissant place à une narration sensorielle, pour laisser Michel s'évanouir dans la catastrophe urbaine, frappé d'une malédiction inextinguible, enfermé dans une prison aux barreaux indéfinissables, vaporeux mais bien présents. Le malaise n'en sera que plus grand dans ses déambulations prenant une tournure de plus en plus terrifiante et viscérale. 

La Troisième Partie de la Nuit n'est pas une pellicule à mettre dans le même panier que les films d'horreur conventionnels. Sa dimension horrifique est plus cérébrale, ancrée dans une réalité aussi dure soit elle où l'identité des âmes se fragmente, se dédouble dans l'espace-temps pour entrer en collision dans le plus grand chaos. Zulawski revisite la vision de la seconde Guerre Mondiale en l'assombrissant plus que jamais. Les combats urbains prennent l'allure de simples exécutions qui continuent d'alimenter la grande mécanique psychotique. Le tout est amplifié par une atmosphère macabre, paranoïaque, férocement malsaine d'où émerge une violence jusqu'au-boutiste ne faisant aucune concession. La dernière partie sera le point culminant de tout cela, voyant Michel ramper sur un couloir orné de têtes immondes sculptées dans la pierre, faisant penser au tunnel droit vers l'Enfer, un Styx asséché par les flammes de la guerre. Cette séquence importante est la résultante de cet univers qui sera décrit comme abandonné de Dieu, ayant tourné le dos à sa création qu'il voit comme effrayante, perfide et psychopathique. Des déclarations étant le signe avant-coureur d'un final apocalyptique nous rappelant l'Enfer originel. 

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La part belle est aussi à l'esthétique se symbolisant par une prédominance de teintes sombres, saturées et poussiéreuses. Les décors austères se résumant à un enchevêtrement de rues obscures, couloirs étroits et pièces oppressantes ne font que renforcer le malaise. Cette clinique désaffectée étant un choix judicieux pour torturer mentalement son personnage. Déjà là aussi, la mise en scène pose les bases de Possession. La caméra semble collée aux personnages, donnant parfois un ressenti nauséeux où se mêlent gros plans sur des visages criant, hurlant, hystériques et déformés par l'angoisse. La scène de Marta plaquée par terre par Michel et prise d'un fou rire incontrôlable a certainement dû inspirer le passage mémorable du couloir de métro, toujours dans le métrage susmentionné.
Un grand travail a été fait sur la bande son méphistophélique à souhait, qui ne fait qu'alourdir la tonalité anxiogène. Pour finir, on saluera l'excellente interprétation du casting à commencer par notre duo de choc incarné par Malgorzata Braunek et Leszek Teleszynski. Le reste se composant de Jan Nowicki, Jerzy Golinski, Anna Milewska, Michal Grudzinski et Marek Walczewski.

En conclusion, autant dire que La Troisième Partie de la Nuit offre un visionnage qui marque tant par ce qu'il montre que par ce qu'il dénonce. Loin des combats, actes héroïques, tirs de mortier et assaut sur des forteresses, Zulawski déroule son action dans un no man's land kafkaïen où la sinistrose atteint des sommets difficilement perceptibles. C'est d'ailleurs un film qui a une grande valeur symbolique puisqu'elle est inspirée du père du réalisateur qui a vécu lui-même les horreurs du nazisme. De plus, la date de l'histoire se déroule approximativement au moment de la naissance du cinéaste. Ce qui peut laisser songer que Zulawski pense être un produit ayant germé sur les cendres d'un monde dégénérescent où l'angoisse et la dégueulasserie sont devenus des méthodes de pensée banalisées.
Un authentique purgatoire des sens. Déstabilisant à plus d'un titre par ses images fortes, (ce n'est pas pour rien qu'il suscitera les craintes des autorités polonaises), La Troisième Partie de la Nuit est largement plus qu'un simple brouillon ou un coup d'essai. Ca serait d'ailleurs profondément irrespectueux de le mettre à ce niveau tant l'onde de choc qu'il génère ne peut laisser indifférent, laissant croire que celle-ci a réellement été produite par les Sept Trompettes de l'Apocalypse.

 

Note : 16,5/20

 

 

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