Guilty_of_Romance

Genre : Thriller, drame, horreur, érotique (interdit aux - 16 ans)

Année : 2011

Durée : 2h24

 

Synopsis :

Izumi est mariée à un célèbre romancier romantique mais leur vie semble n'être qu'une simple répétition sans romance. Un jour, elle décide de suivre ses désirs et accepte de poser nue et de mimer une relation sexuelle devant la caméra. Bientôt, elle rencontre un mentor et commence à vendre son corps à des étrangers, mais chez elle, elle reste la femme qu'elle est censée être. Un jour, le corps d'une personne assassinée est retrouvé dans le quartier des "love hôtels". La police essaie de comprendre ce qui s'est passé.

 

La critique :

Figure emblématique du cinéma japonais (encore lui !) halluciné, voilà un petit temps qu'elle ne s'était plus attiré nos faveurs de circonstance. Fin novembre 2018 pour être plus précis avec le dénommé Tag. Après une longue pause, Sion Sono revient enfin car il ne pouvait en être ainsi, compte tenu de son style brut de décoffrage qui a toutes les qualités requises pour figurer sur Cinéma Choc. Pourtant, aussi étonnant qu'il puisse paraître, Sono est longtemps resté inédit chez nous avant l'année fatidique, en 2001, où il balance une bombe alarmante sur la société nippone qui choque durablement les persistances rétiniennes à sa sortie. Suicide Club, de son nom, est très bien connu, s'arrogeant même le statut de film culte. Ceci vaudra au cinéaste à ce que l'Occident s'intéresse un peu plus à son cas, du moins pour ses métrages les plus connus à partir de 2011, date à laquelle il fit sa première venue au célébrissime Festival de Cannes avec son oeuvre d'aujourd'hui, portant le nom assez chatoyant de Guilty Of Romance. Rappelons que son arrivage se fit 26 ans après son démarrage dans le monde du Septième Art, soit en 1985. Certes, on a vu pire mais aussi largement mieux. 

On ne pourra s'empêcher d'être dans l'incompréhension de cette forme de snobisme quand nous voyons à quel point son style, s'il peut sembler burlesque, aborde avec beaucoup de maturité le mal-être de la société tokyoïte. Suicide Club illustrera brillamment, si l'on peut dire, toutes ses craintes et ses hantises lors de cette première scène emblématique voyant le suicide simultané d'une cinquantaine d'adolescentes dans une gare, le tout dans la joie et la bonne humeur. Un peu comme si elles se libéraient du joug d'une civilisation anxiogène dont seule la mort leur permettra de retrouver une certaine sérénité dans l'au-delà. Ainsi, cette oeuvre sera, à peu de choses près, le point d'orgue de son style engagé évoluant en parallèle avec son mouvement Tokyo GAGAGA dont il est toujours le leader. 
L'idée est que des membres de ce groupe défilent en hurlant de la poésie dénonciatrice des conditions de vie actuelles. D'un point de vue personnel, je me dois de vous dire que Suicide Club, qui fut comme pour beaucoup de gens le premier métrage visionné pour découvrir l'univers de Sono, ne m'avait pas convaincu plus que ça. En revanche, ma plongée dans Strange Circus assura une onde de choc qui me mit chaos à la sortie de la séance. Comment est-il possible que cela fait quasiment 3 ans que je suis resté sur cette expérience sans aller voir plus loin. Mystère et boule de gomme. Le mal est fait, donc tâchons de réparer cette erreur.

 

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ATTENTION SPOILERS : Izumi est mariée à un célèbre romancier romantique mais leur vie semble n'être qu'une simple répétition sans romance. Un jour, elle décide de suivre ses désirs et accepte de poser nue et de mimer une relation sexuelle devant la caméra. Bientôt, elle rencontre un mentor et commence à vendre son corps à des étrangers, mais chez elle, elle reste la femme qu'elle est censée être. Un jour, le corps d'une personne assassinée est retrouvé dans le quartier des "love hôtels". La police essaie de comprendre ce qui s'est passé.

Je me posais bien entendu la question cruciale. Est-ce que Guilty Of Romance allait réitérer la puissance de frappe de Strange Circus, qui fut telle qu'elle s'immisça dans mon petit top 100 ? En tout cas, le contexte se prêtait bien à la situation puisque tout démarre par une séquence aux allures de polar voyant la découverte d'un corps dans un état, qu'on se le dise, abominable. On réalisera vite que cette enquête ne suivra pas un cheminement concomitant de la destinée de Izumi puisqu'elle a lieu après tous ces événements. Ainsi, Izumi est la représentation des rapports sentimentaux désincarnés. Elle partage sa vie avec un écrivain romancier qui semble évacuer tout son romantisme dans l'écriture d'histoires d'amour fortes au point qu'il en a perdu sa libido. Plus de sexe et une vie réglée comme un métronome. De 7h à 21h, il part s'exiler à l'extérieur de son foyer aseptisé pour faire fonctionner son imagination.
La proximité et la complicité ne sont plus que des lointains souvenirs, remplacés par la distance et la désunion. La seule chose qui permet d'attester de l'authenticité du couple est un simple baiser d'au revoir sur le palier de la porte. Waouh ! Ce mode de vie catastrophique est pourtant bien une réalité dans un Japon frappé d'un marché du travail oppressant, étouffant ses éléments humains. Certes, son mari n'est pas étranglé par une boîte voyant en lui un pion à user jusqu'à la moelle mais le fait est qu'il partage la même survie pour ne pas sombrer dans les limbes sociaux.

L'aliénation des hommes au travail est une observation qu'il n'est plus nécessaire à dénoncer et qui ne pourra que fissurer leur mariage et tout ce qu'ils ont construit. La femme en viendra à développer un sentiment de frustration sexuelle. Izumi est pourtant resté dans un état fataliste, d'acceptation de sa condition et ne songe plus à pimenter sa vie jusqu'à ce fameux jour où au détour d'une démonstration de saucisses grillées en magasin qu'elle fait goûter aux clients, elle fera une rencontre qui lui changera la vie. Cette entrée dans une agence de mannequinat lui permettra de briser son image de femme modèle, ne s'entretenant guère. Elle va permettre à sa féminité de renaître, de regagner l'attention qu'elle avait perdue depuis trop longtemps, pour le meilleur et surtout pour le pire. En liant avec un bellâtre quelques liens tendancieux indirectement de sa volonté, l'infidélité va jaillir dans un flot continu.
Pour Sono, la femme a, autant que les hommes, des besoins de fornication car ils sont un lien de stabilisation psychologique. Le tout couplé à la vente de saucisses, éléments phalliques par excellence, elle finira par baiser à tout bout de champ avant sa rencontre avec Kazuko qui l'influencera à tapiner pour revivre l'extase des sens qui la faisait vibrer jadis. 

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Guilty Of Romance va faire cohabiter le destin de femmes déboussolées, qui ont perdu leurs repères dans une société patriarcale qui ne les considère pas à leur juste valeur. Leur seul moyen de retoucher à un amour (de toute façon factice) se fera en acceptant d'être une femme objet, un bout de viande dans lequel on décharge son... Enfin, pas besoin de vous faire un dessin ! Pour Kazuko, le sexe sans amour doit être monnayé. Là, on entre dans la dénonciation crue du capitalisme qui a engendré dans son sillage une marchandisation sexuelle incontrôlée et déshumanisée où les hommes et femmes se complaisent dans des relations sans lendemain sous le règne tout puissant de l'argent s'immisçant jusque dans l'acte naturel affilié, dans son absolu, à la reproduction.
Sa condition de prostituée est une sorte de défouloir rythmant une vie d'ennui de prof de lettres d'université célibataire et habillée pudiquement. Comme quoi, le sérieux n'est en fin de compte qu'un masque car chaque être a ses envies bien à lui, aussi inavouables soient elles. Quant à Mitsuko l'enquêtrice, elle aura une liaison secrète avec un pervers mais, à la différence des autres, les motivations sont un peu plus floues. Dommage ! Cela ne change de toute façon rien au fait que le sexe féminin a en lui des séquelles prégnantes qui l'autodétruit petit à petit. Fort heureusement, Sono ne les accuse pas, ni ne les rend volontairement pathétiques. C'est à nous seul de faire notre jugement avec notre éthique propre et subjective.

Bref, difficile de ne pas être interpellé par cette épopée suivant le tragique destin de femmes vues comme normales par un Japon encore très prude. Une épopée durant tout de même un peu plus de 2h20 en sachant qu'il existe une version courte de 1h50 que Sono préfère personnellement. Toutefois, c'est épineux de juger le produit sans avoir en main sa durée exacte, aussi longue soit elle. Avec 30 minutes de plus au compteur, les craintes d'avoir des passages à vide étaient de mise et si ceux-ci sont de la partie, ils sont beaucoup moins présents que l'on était en droit de le penser. L'intrigue suit un rythme efficace, alternant passé et présent, déliant les causes de cet horrible drame qui sont beaucoup plus surprenantes et perverses que l'on s'y attendait. La dernière partie du film sombrant dans une véritable hystérie pour s'achever de manière touchante dans un générique de fin efficace.
Accusons toutefois que Guilty Of Romance n'est pas à mettre entre toutes les mains car outre sa grande violence autant physique que psychologique, l'érotisme est omniprésent, bestial et dépravé dans sa finalité. Ce qui explique une judicieuse interdiction aux moins de 16 ans qui n'aura pas été usurpée. 

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Place à l'esthétique de Guilty Of Romance qui ne peut être passée à la trappe. Sono apprécie les couleurs crues, fluos, flashy et tape-à-l'oeil comme nous le pouvons voir. Celles-ci existent surtout la nuit pour électriser l'obscurité, ce qui rappelle indubitablement Enter The Void. Ce choix offre une expérience sous acide tout bonnement renversante. Le problème est que tout ça n'est pas constant car le rendu dans la journée est beaucoup plus conventionnel. Une cassure assez désagréable empêchant une évasion complète du cinéphile. Le fait d'alterner entre ces choix de couleurs rend la chose beaucoup plus artificielle, trop en décalage. On y croit plus, même si tout ce programme est visuellement sublime. Il n'y a qu'à voir la différence entre les deux premières images et la dernière.
On jurerait que ce sont deux films différents. La bande son se montre efficace, multipliant les bruitages suffocants quand les situations deviennent sous tension. Finalement, les acteurs délivreront tous une performance honorable, à l'exception de Izumi campée par la très belle Megumi Kagurazaka dont les réactions sonnent parfois faux. Le casting se composant aussi de Makoto Togashi et son regard de braise quand elle est maquillée, Miki Mizuno, Kanji Tsuda, Ryo Iwamatsu, Motoki Fukami et Satoshi Nikaido.

En conclusion, ma circonspection de jadis envers Sion Sono a fait place à une grande appréciation de sa vision du Septième Art et de sa radicalité. Sous un masque parfois extravagant de "faire du choc pour faire du choc", le réalisateur sait taper là où il faut, se montrant à des années-lumière d'une gratuité sans fond. Dans le cas présent, il va au bout de ses intentions en traitant de la problématique de la sexualité mise à mal dans une société urbaine consumériste de plus en plus repliée sur soi-même où l'argent facile a remplacé l'attirance véritable. Plusieurs pans controversés sont tancés à juste raison, sous un masque de mélancolie et de désenchantement qui toucheront à n'en point douter le spectateur s'il accepte les fulgurations stylistiques d'un homme très en forme inquiété par le nihilisme social se démocratisant insidieusement. Film féministe dans son essence, c'est un cri d'alerte qu'il lance aux japonais pour qu'ils puissent redécouvrir à nouveau le bonheur d'un couple épanoui, isolé des ruelles sombres et mal famées où les âmes en perdition errent tels des fantômes au teint livide à la recherche de quelques milliers de yens pour satisfaire un besoin de reconnaissance égotique qui n'est que chimère.

 

Note : 15/20

 

 

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