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Genre : Drame, thriller

Année : 1962

Durée : 1h24

 

Synopsis :

Un homme vêtu d'un costume blanc immaculé arrive dans une petite ville du sud des Etats-Unis en pleine déségrégation. Il se présente comme un "réformateur social", mais finit par déclencher des troubles qui menacent de le dépasser.

 

La critique :

Cinéma Choc ayant le mot "choc" dans son titre, il est tout à fait logique de remarquer l'appétence du blog pour les sujets spinescents et perturbants et ce quel qu'ils soient, tant que l'on ne verse pas dans des revendications douteuses et de la promotion d'appel à la haine (hors film de propagande qui sont à replacer dans le contexte de l'époque). Les domaines propices à cristalliser les passions ne manquent pas entre la religion, la pédophilie, l'inceste, les documentaires vérité sur des faits de tortures passés perpétrés par des personnalités psychopathiques. On ne pourrait omettre dans cette marmite d'oeuvres controversées, suscitant parfois l'ire des cercles bien-pensants, la question du racisme ou plus généralement de l'intolérance ethnique, voyant des personnes éprouver une répulsion injustifiée envers l'autre. Ce mal qui n'a ni couleur de peau, ni origine, ni religion a traversé les âges depuis les prémisses de l'humanité et continue toujours sur sa lancée en 2020.
Non acceptation de la différence envers autrui, il est à l'origine de millions et de millions de victimes tombées dans la grande fosse des indésirables. Tôt ou tard, il ne pouvait en être autrement que des réalisateurs courageux et ambitieux s'attaquent à cette problématique houleuse et pourtant si indispensable à traiter dans le milieu des arts. 

Jadis, votre site favori s'est attelé à la chronique de certains films du genre tels que Mississippi Burning, 12 Years a Slave, American History X ou même Get Out dans un registre un peu plus différent. Si je ne mentionne que ceux-là et pas certains autres, parmi lesquels ceux dirigés contre l'antisémitisme, c'est que nous resterons dans l'optique très large du rejet des personnes de couleur de peau noire. Les films susmentionnés étant tout à fait différents au niveau historique, vous vous en serez douté. A un moment ou à un autre, il était inévitable que The Intruder allait débarquer avec ses gros sabots dans nos colonnes. Un brûlot signé Roger Corman, reconnu comme étant l'un des rois de la série B qui avait l'habitude de tourner des métrages en quelques jours avec un budget rachitique pour des bénéfices gigantesques. Sorti en 1962, nous étions au plus fort des tensions raciales aux Etats-Unis, d'où le fait que nous avons là un pur témoignage du passé.
Et cela ne vous choquera certainement pas de savoir qu'il causa des remous lors du tournage ayant eu lieu dans une petite ville du Missouri. Corman devra faire face à l'hostilité des habitants qui finiront par découvrir le véritable sujet de l'oeuvre dont il ne faisait que faire circuler un scénario tronqué. Le Missouri étant parfois catégorisé comme un état anciennement sudiste, il aurait pu être possible qu'un héritage colonialiste et esclavagiste encore prégnants soient à la source de cela.

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ATTENTION SPOILERS : Un homme vêtu d'un costume blanc immaculé arrive dans une petite ville du sud des Etats-Unis en pleine déségrégation. Il se présente comme un "réformateur social", mais finit par déclencher des troubles qui menacent de le dépasser.

Bénéficiant d'une réputation sulfureuse de chef d'oeuvre maudit, il sera un échec commercial suite aux censures, reniements et autres protestations. Une ironie quand on voit les moyens financiers considérables derrière car 80 000$ pour l'époque est une belle somme. Mais revenons au film en lui-même dont le script simple comme bonjour dévoile nombre de ramifications riches en seconds niveaux de lecture. Nous sommes dans une petite ville du Sud du nom de Kaxton. Un homme, Adam Kramer, débarque valise à la main et se rend à l'hôtel le plus proche. Il compte y rester un bon moment et ce n'est pas un hasard s'il s'y trouve. La ville ayant récemment voté une loi en faveur de la déségrégation, autorisant un quota d’élèves noirs à intégrer un lycée fréquenté par des Blancs. 
La loi est passée et elle est vectrice d'un désaccord quasiment unilatéral des citadins voyant d'un mauvais oeil que leurs enfants blancs fréquentent des enfants noirs qu'ils jugent comme une race inférieure. Néanmoins, ça gueule, ça grogne mais rien ne bouge. Kramer, dans un premier temps, ne va faire qu'une simple enquête auprès des citoyens pour savoir ce qu'ils pensent de cette réforme. Mais très vite, son caractère timoré laisse place à un homme charismatique, beau parleur qui va galvaniser les foules en exposant le danger de mettre fin à la ségrégation en place dans un discours que n'aurait pas renié Adolf Hitler qui en aurait fait de même dans son aversion systématique contre les juifs, en ce qui le concerne.

Kramer dévoile sa personnalité de prêcheur perfide et amoral qui va jouer sur la peur des masses pour revendiquer ses idéaux suprémacistes. En extrapolant le tout et sans la moindre nuance, il dénoncera les dérives à venir d'un gouvernement américain qu'il juge anti-démocratique (ha ha !), ne respectant pas la volonté de ce peuple arriéré. Le fait que les noirs pourront voter, qu'ils pourront exercer des métiers comme médecins ou policiers. Il s'agit de travailler avec adresse l'ignorance populaire construite sur un socle d'animosité pour la rallier à sa cause. Cibler une légère traînée de poudre (le mécontentement populaire envers la réforme), y lancer la petite étincelle par son premier grand discours pour que le tout s'enflamme. Avec un peu d'éloquence incisive et une belle gueule, le tour est joué. Mais très vite, ce qu'il suivait avec un regard de satisfaction malsaine va le dépasser. La population finissant par devenir totalement incontrôlable va occasionner sa chute inéluctable.
Difficile que de rester insensible devant The Intruder, l'un des projets les plus personnels de Roger Corman, qui expose toutes les craintes d'un réalisateur face à une époque trouble où les manifestations pro-ségrégationnistes et les discours racistes étaient des choses quasiment banalisées dans les rues du Sud. Malgré la victoire unioniste lors de la guerre de Sécession, les mentalités n'ont pas changé, si ce n'est que l'esclavagisme et les mauvais traitements sur les noirs ne sont plus permis. Une demi-avancée et encore...

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Il n'est pas surprenant qu'un tel brûlot anti-raciste ait révulsé les suprémacistes blancs qui ont vu en Corman un traître, un "suceur de queues noires". Désolé mais je n'invente rien, c'est l'histoire aussi cruelle soit-elle. Regarder The Intruder, c'est accepter une plongée dans le marais boueux de l'humanité (si tant est que l'on puisse l'appeler comme ça) s'y étant totalement dissoute dedans. Le féroce Ku Klux Klan (KKK pour les intimes) officie toujours en perpétuant attentats et assassinats. Il n'y a pas de tendance sociologique du racisme puisque les hommes comme les femmes cultivent le rejet de la différence de couleur. Pire encore, ils embrigadent leurs enfants dans ce sectarisme au point que ceux-ci finissent aussi par répéter les mêmes propos que leurs aînés et jouissent du harcèlement que les noirs subissent avec une passivité qui impressionne. Regards de dégoût, insultes et discriminations en tout genre allant du traditionnel "nègre" au "rentrez chez vous en Afrique" lancés oralement ou inscrits sur des pancartes sont un triste quotidien. Pour autant, et saluons cette audace inouïe de Corman, la communauté noire n'est pas prise en pitié. Jamais The Intruder ne sombrera dans le patho et le larmoyant. Le réalisateur filme avec une dérangeante neutralité ces vicissitudes. 

Bien sûr, nous prenons spontanément leur défense devant l'injustice et même l'impuissance des pouvoirs locaux dépassés et parfois même minés par l'idéologie dominante. Le shérif en sera un brillant exemple puisqu'il ne montrera guère d'entrain à condamner les violences déclenchées par Adam Kramer, véritable pervers narcissique et manipulateur qui s'autorisera toutes les pires ignominies, allant même jusqu'à forniquer avec la femme d'un homme avec qui il a sympathisé. On verra à cet instant précis leur acte sexuel disparaître progressivement à mesure qu'une croix enflammée ne s'affiche sur l'écran. Même les choses se référant à l'amour et à l'attirance sont noyées dans l'horreur morale. Un tour de force que de mettre en personnage principal un type aussi crapuleux qui ferait passer la plupart des anti-héros au cinéma pour des enfants de choeur.
Car c'est bien simple, il n'y a strictement rien à sauver chez lui car sa couardise ressortira lorsque sa maîtrise des éléments commencera à être chancelante. Bref, si tout notre dégoût envers cet Adam est une réalité, la fascination est de mise comme pour tout dictateur tant leur aura nous scotche. Néanmoins, tout n'est pas parfait car un défaut qui n'en est pas vraiment un est de la partie. Le film est bien trop court, à peine 84 minutes pour une thématique aussi brûlante. En contrepartie, le collyre sera à recommander puisque l'on ne clignera pas des yeux une seconde.

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Alors que les années 60 voyaient, sans mauvais jeux de mots, la couleur se démocratiser dans le Septième Art, Corman privilégie le noir et blanc. Un choix excellent, et je ne dis pas ça parce que je louange le noir et blanc, mais bien parce que via cette colorimétrie, le ton devient plus pesant. Et ce choix ne tient pas du hasard vu que dans le film, deux couleurs de peau s'opposent : les noirs vs les blancs. Aucune autre couleur n'existe dans cette guérilla et l'on se rend compte que ce parti pris est plus axé sur un second niveau de lecture que sur une simple visée esthétique. De même, le cinéaste filme bien son film, nous gratifie de beaux décors. Les contre-plongées, comme dans le discours en plein air de Adam, sont là pour renforcer leur position de triste supériorité.
La bande son est peu présente et ne tendra jamais à avoir ne fut ce qu'une once de note dramatique. Enfin, on ne peut que se coucher devant la titanesque interprétation de William Shatner qui trouve indubitablement l'un de ses plus grands rôles. Un rôle marquant, inoubliable d'une vraie gueule du cinéma. Son faciès innocent et souriant contraste totalement avec toute la malignité qui coule en lui. Les autres acteurs ne seront pas en reste, chacun campant à la perfection son rôle. Mentionnons le courage des acteurs noirs d'avoir accepté de participer à cette aventure qui a très certainement dû être inoubliable pour eux. Au casting, Frank Maxwell, Beverly Lunsford, Robert Emhardt, Leo Gordon, Charles Barns, Charles Beaumont et Katherine Smith.

Il est aussi triste que surprenant de voir que The Intruder n'est pas plus cité que ça quand on songe aux grandes dénonciations contre le racisme, alors qu'il a tant d'arguments à revendre et de puissance propre à bousculer quiconque. Heureusement dépourvu de tout manichéisme, il ne cherche pas à représenter tous les blancs comme des êtres impitoyables afin de chercher à culpabiliser de la manière la plus abjecte qui soit tous les êtres de cette couleur. Bon, il est vrai que ce sont eux qui en prendront plus dans la gueule mais c'est compréhensible quand on voit à quel point certains s'autorisent à toutes les bassesses éthiques possibles pour justifier un salmigondis de propos violents et dépourvus de sens. Et ça ne date pas de si longtemps à l'échelle de l'histoire de l'humanité, tout comme ça n'a pas encore disparu. Plus que jamais, les groupuscules haineux tendent leur influence via les réseaux sociaux où ils diffusent leur propagande avec une grande et perverse intelligence.
Car oui, ce n'est pas donné au premier cul-terreux du coin d'avoir les capacités d'embrigader les gens et de leur annihiler tout sens moral. J'ai toujours été un partisan de l'enseignement de l'histoire via le Septième Art et The Intruder en est un qui devrait être, à mes yeux, obligatoirement enseigné dans les cours d'histoire pour montrer une sombre période du passé et ne jamais oublier. Certains viendront me rétorquer que cela ne peut être permis parce qu'il y a des insultes racistes et je leur dirai qu'ils n'ont juste rien compris. Une oeuvre importante et indispensable !

 

Note : 17/20

 

 

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