A_Dirty_Carnival

Genre : Thriller, drame (interdit aux - 12 ans)

Année : 2006

Durée : 2h20

 

Synopsis :

Kim Byung-Doo est loin d'être un gangster ordinaire. Aussi dangereux qu'ambitieux, il est vraiment prêt à tout pour gravir les échelons de son organisation criminelle. Il se voit alors offrir une occasion inespérée mais extrêmement délicate : tuer un procureur devenu gênant. Mais toute promotion a un prix.

 

La critique :

Un de plus ! Oui encore un à mettre au palmarès du site et ce n'est pas encore fini, à votre grand dam ! Comme vous pouvez le voir, Cinéma Choc entretient des relations longues et durables avec certains milieux du Septième Art dans sa globalité. Et c'est précisément le cas du cinéma coréen qui n'a pas encore dit son dernier mot dans mes limites d'obtention et de visionnage (les temps sont durs pour les étudiants sans salaire). Depuis ses débuts en 2015, le blog vouait déjà un intérêt on ne peut plus réel envers cette patrie ayant une vision bien à elle du thriller. Plus sombre, moins téléphoné, moins niais et délaissant fréquemment les happy-end, la Corée du Sud a un solide palmarès à son actif de films qui ont permis de la porter aux firmaments de la gloire, au statut de pays incontournable pour tout aficionados du genre qui se respecte. Oui, les polars sont légions et sont une porte qu'empruntent certains pour se faire une réputation à l'international. Mais face à l'hégémonie de titres aussi prestigieux que Memories Of Murder, I Saw The Devil, The Chaser ou A Bittersweet Life, pas facile du tout de se faire une place. Car même avec une bonne qualité globale, la popularité ne suit pas toujours. On en a plus d'une fois eu la preuve depuis le temps avec toutes les pellicules coréennes que vous lisez (ou subissez).

Et comme de fait, on s'en apercevra encore aujourd'hui avec un titre qui dort depuis un bon bout de temps (4 ou 5 ans facilement) dans un de mes quatre disques durs. Une rétrospective qui permet enfin à certains d'ériger de leur long sommeil et de se débarrasser de leur grosse couche de poussière. C'est donc A Dirty Carnival qui nous fera les honneurs d'être présenté avec (encore) un nouveau cinéaste aux commandes au nom simple comme bonjour : Yu Ha. Un illustre inconnu de par chez nous qui est loin d'avoir marqué les esprits pour peu qu'il ait un tant soit peu été édité dans nos contrées. Ayant démarré officiellement sa carrière en 1993, il a accouché en tout et pour tout de 9 films dont certains sont toujours inédits dans notre pays. Les connaisseurs ne manqueront pas de stipuler Morsures, Gangnam Blues, A Frozen Flower ou Once Upon A Time In High School.
Cependant, A Dirty Carnival est, pour ainsi dire, unanimement reconnu comme son long-métrage le plus proverbial, permettant à son auteur de recevoir nominations et récompenses à la clef. On a un peu de mal à comprendre sa confidentialité hors Corée. On mettra ça sur le compte d'une trop grande focalisation du public sur les cinéastes tendances, aussi excellents soient-ils. 

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ATTENTION SPOILERS : Kim Byung-Doo est loin d'être un gangster ordinaire. Aussi dangereux qu'ambitieux, il est vraiment prêt à tout pour gravir les échelons de son organisation criminelle. Il se voit alors offrir une occasion inespérée mais extrêmement délicate : tuer un procureur devenu gênant. Mais toute promotion a un prix.

Certes, le genre gangster est depuis longtemps imprégné dans l'ADN de la Corée du Sud mais peu sont ceux qui s'attelaient à narrer l'ascension et la chute d'un jeune truand ambitieux comme le fit Martin Scorsese en son temps. Il y a déjà quelques temps, je vous parlais du cas de Nameless Gangster qui suivait ce schéma scénaristique en dépit de quelques faiblesses qui en firent une oeuvre bonne mais sans plus. En 2006, un bien grand nombre de classiques n'étaient pas encore sorti, si ce n'est A Bittersweet Life l'année d'avant qui confirma définitivement l'érudition de Kim Jee-woon. Yu Ha n'a toutefois pas de prétention à faire de son bébé une future référence, ni de viser l'excellence. A Dirty Carnival se résume avant tout comme une oeuvre éminemment sympathique qui ne cherche jamais à péter plus haut que son cul. Conscient de certaines limites du milieu des gangsters, il ne tient pas à suivre un cheminement classique et va faire de son Kim Byung-doo un instrument parfait coexistant à la fois dans le monde normal et le monde criminel. Il est l'un de ces rouages d'une mafia à la hiérarchie rude et parfaitement organisée qui a à sa solde quelques petites racailles avec qui il effectue les basses besognes avec un sang-froid propre à lui-même. Il ne fait pas montre d'états d'âme, n'en a rien à foutre du regard de ceux qu'il persécute car il a une mission à remplir et il tient à le faire jusqu'au bout, même s'il lui faut recourir à la manière forte. Son bras droit psychopathique se charge d'apporter une petite cerise sur le gâteau.

Néanmoins, Kim n'est pas aussi cloisonné qu'on pourrait le penser dans cet enfer anxiogène qui happe la vie des malfrats, les isolant de la société, réduits à être de simples marginaux totalement dévoués à leur boss. Ici, notre homme prend les rênes d'un père cruellement absent pour assurer une sévère autorité à la maison, en particulier vis-à-vis de son petit frère qui a le don de s'embarquer dans des histoires louches. De plus, il n'a pas perdu contact avec ses anciens amis du lycée, dont son pote scénariste qui rêve de faire un film sur l'univers des gangsters, et son premier amour qui lui fait toujours tourner de l'oeil dans des scènes très pondérées dans l'humour, juste ce qu'il faut. Si son asociabilité est bien de la partie, elle est loin d'être aussi poussive que ce à quoi nous nous attendions.
Kim est un homme servant une cause qui lui est propre mais qui a peut-être compris que devenir un reclus du monde hors clan n'était pas une solution. On navigue donc bien loin de ce à quoi nous avait habitué A Bittersweet Life. On n'échappera de toute façon pas à la critique classique sur les instances juridiques coréennes corrompues avec ce procureur batifolant, bourré avec des truands et les charmantes demoiselles sous leurs ordres. Ce type pourri jusqu'à l'os sera le point de départ d'une histoire bourrée d'ennuis que semble, à première vue, maîtriser Kim mais qui finiront par l'emporter.

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Malicieux, Yu Ha évite soigneusement les sujets trop souvent utilisés tels que la corruption endémique, le trafic de drogues ou d'armes. Entendons-nous bien que ces sujets ne sont pas mauvais mais que des idées plus atypiques sont toujours bienvenues. On a pu voir cela avec The Man From Nowhere et la thématique spinescente du trafic d'organes. Toutefois, rien de tout ça. D'une part, A Dirty Carnival va analyser la misère sociale qui règne en maître dans Séoul et plus particulièrement dans certaines banlieues oubliées, laissées sur le côté. Alors que le centre-ville brille de mille feux avec ses bars, boîtes de nuit et restaurants luxueux, des quartiers sont rongés par la vétusté et la pauvreté. Ces deux composantes sont le terreau propice aux mafieux pour se lancer dans des projets immobiliers fortement discutables au point de vue de l'éthique et de la transparence.
En parallèle, Kim doit faire face à la situation financière compliquée de sa famille qui peut difficilement compter sur sa mère malade. Alors qu'il fait régner un climat de terreur, forçant les petits propriétaires à céder leur terrain, on se dit que sa mère a tout à fait le profil pour se retrouver parmi eux. Plutôt paradoxal quand on y pense. Mais tout cela converge sur le fait que la Corée du Sud n'a pas permis à une partie de sa population de sortir du marasme économique. Un clivage, et même une fracture nette, se dessine dans le pays.

Vous l'avez compris, A Dirty Carnival arpente des terrains peu foulés dans le film du genre en se construisant une identité propre, évitant de recopier sur la concurrence et de sombrer dans un autodestructeur opportunisme. Cela se verra aussi dans les combats plutôt magnanimes en termes de brutalité qui ne se règlent pas par armes à feu mais avec les poings, les battes ou à coup de couteaux bien placés déchirant les chairs. A sa décharge, le métrage peut se targuer de proposer parmi les scènes de combats de gangs les mieux filmées. Il n'y a qu'à voir cette longue séquence de confrontations voyant les belligérants se battre dans de la boue.
On soupçonne Gareth Evans de s'en être inspiré pour The Raid 2. Les travellings se succèdent, les plongées et gros plans s'alternent. A Dirty Carnival est un modèle de mise en scène dans ses combats nerveux et barbares. En revanche, les points négatifs sont de la partie à commencer par un scénario qui s'essouffle à certains moments. On tire aussi la moue devant un événement crucial vers la fin qui n'est pas expliqué. On peut se douter du pourquoi du comment mais ça s'arrête là. Frustrant !

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A Dirty Carnival peut se hisser dans la moyenne haute au niveau esthétique en multipliant les décors et environnements, ce qui contribue à une bouffée d'air frais constante. L'esthétique est somme toute très classique et sommaire, bien que son efficacité soit tout à fait avérée. On appréciera la colorimétrie lors des passages nocturnes où le son des discothèques évolue au rythme des lumières et stroboscopes. Gros point positif aussi sur la composition musicale et ses influences techno underground qui devront logiquement ravir les oreilles de tous les thuriféraires du style dont je fais partie en louangeur invétéré de musique électronique depuis ma plus tendre enfance. Pour finir, on appréciera l'excellente prestation de l'acteur principal, en la personne de Zo In-sung, campant un Kim charismatique, froid, calculateur et protecteur. Jin Goo en bras droit de Kim se débrouille aussi très bien.
Les mêmes éloges peuvent être faits pour Lee Bo-young. Pour le reste, ça se défend mais c'est loin d'être inoubliable. On peut mentionner Namgung Min, Cheon Ho-jin, Yoon Je-moon, Cho Jin-woong et Kim Byung-choon.

Une fois n'est pas coutume, la Corée du Sud nous sert un très bon thriller nous plongeant avec panache dans le milieu de la criminalité qui est parfois loin de ce que nous nous imaginons. Le recours au meurtre et aux massacres n'est pas toujours une tentative de prise de pouvoir mais aussi de se faire respecter et faire preuve de loyauté envers ses chefs. Si la description n'est pas scientifique, on se plaît à voguer dans la vie de ce magistral Kim Byung-doon qui suivra un cheminement "Scorsesien" car dans toute ascension, il y a toujours un moment où la chute peut s'amorcer. Si celle-ci ne parvient pas à être anticipée, elle ne fera que semer dans son sillage la désolation de celui frappé par celle-ci.
Il est bien dommage et même surprenant que A Dirty Carnival soit snobé et confié à l'anonymat alors qu'il a de très solides arguments pour justifier son visionnage. Certes, nous n'en sommes pas au niveau des grands classiques mais sa position dans la moyenne haute n'est pas à démontrer. Un thriller attachant et palpitant qui ne peut que contribuer à notre admiration du cinéma coréen.

 

Note : 15/20

 

 

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