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Genre : Drame, chanbara

Année : 1964

Durée : 1h35

 

Synopsis :

Trois samouraïs sans maître prennent parti pour les habitants d'un village contre une bande de samouraïs pirates.

 

La critique :

Voilà une éternité que le chanbara ne s'était plus invité dans les colonnes aussi sulfureuses que variées de Cinéma Choc. Un genre qui traverse les décennies, du noir et blanc jusqu'aux années 2010. Il serait de toute façon inutile de citer une liste exhaustive des grands classiques sans quoi l'introduction serait plutôt indigeste. Toujours est-il que si, dans l'inconscient collectif, le nom d'Akira Kurosawa vient directement en tête quand on pense au film de sabre, il n'en est toutefois pas l'inventeur. Trèèèèèès loin de là ! Il faut d'abord préciser que la fascination du public pour les samouraïs est antérieure au cinéma et qu'il faut remonter aux années 20 pour en trouver les premières traces, s'inspirant fréquemment des pièces de théâtre. Avec Le Journal de Voyage de Chuji sorti en 1927, Daisuke Ito contribue à populariser le genre. Cinq ans plus tard, Sadao Yamanaka fait sensation avec Le Pot d'un Million de Ryo. Hélas, le début de la guerre entraîne une censure sévère qui interdit les histoires pessimistes. Une longue pause qui met nos samouraïs sous silence, attendant patiemment la fin de cette boucherie pour réitérer leurs légendaires exploits. L'année 1950 marque un tournant essentiel dans l'histoire du cinéma japonais avec Rashômon de Kurosawa qui "ressuscite" en quelque sorte le chanbara et qui permit d'ouvrir ce Septième Art de l'autre bout du monde aux occidentaux. La consécration aura lieu en 1954 avec Les Sept Samouraïs, devenu un incontournable du cinéma en général.

Cependant, une certaine proportion de personnes n'a pas été plus loin que la filmographie de ce génie absolu. C'est d'autant plus dommage car le nombre de perles est très loin d'être négligeable. Entre Masaki Kobayashi (Harakiri, Rébellion), Kihachi Okamoto (Le Sabre du Mal, Samouraï) et Kenji Misumi (Tuer, Les Derniers Samouraïs), il y a de quoi se faire plaisir. A l'occasion, certains cinéastes ont tenté une incursion comme l'a fait Toshio Matsumoto avec son terrifiant Pandemonium et Yoshishige Yoshida avec Les Hauts de Hurlevent. Et je ne parle là que des vieux films ! Bref, il ne faudrait tout de même pas oublier dans ce conglomérat un homme très célèbre du nom de Hideo Gosha dont l'empreinte est encore prégnante. Les thuriféraires ne manqueront pas de mentionner Hitokiri, le Châtiment, Goyokin, Le Sabre de la Bête et Dans l'Ombre du Loup parmi ses métrages incontournables.
Néanmoins, la pellicule qui ressortira quasi systématiquement est bien celle d'aujourd'hui, son premier long-métrage qui est Trois Samouraïs Hors-la-loi. Pour la petite info, on tient là l'adaptation de la série TV Les Trois Samouraïs, une série populaire écrite par Gosha. A sa sortie, les critiques exultent et au fur et à mesure du temps, Trois Samouraïs Hors-la-loi s'est imposé comme une icône indéboulonnable. Reste à vérifier tout cela.

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ATTENTION SPOILERS : Trois samouraïs sans maître prennent parti pour les habitants d'un village contre une bande de samouraïs pirates.

Il y eut Kobayashi qui dénonçait les dérives du bushido, le sacro-saint code d'honneur du samouraï et il y a Gosha qui démarre ce qui deviendra l'un de ses thèmes de prédilection qui est la lutte des classes. Cette dialectique théorisée par Karl Marx et qui suscite encore à notre époque diatribes, quolibets et autres polémiques parmi les milieux politiques orientées à droite. Pour faire simple et grossier, il y a différentes classes sociales et celles-ci ne sont pas mises sur le même pied d'égalité. Rien d'étonnant entre la caste prolétarienne et la caste bourgeoise. Depuis la nuit des temps, nous avons pu assister à ce cas de figure, le communisme débarquant en disant stop à tout ceci. On sait ce qu'il en adviendra par la suite. Ce sujet spinescent a de quoi engendrer interrogations et curiosité chez le cinéphile averti par son incorporation dans un genre "insolite".
On l'associerait plus à des drames plus conventionnels mais pas à un chanbara. Toute la structure narrative, simple dans l'absolu, dévoile toute son envergure et sa précision sur la chose. Le récit a été pensé pour ça. Cette lutte est le centre névralgique de l'histoire et n'est pas une composante parallèle. Elle fait corps à tout ceci et nous en aurons vite la preuve quelques minutes après le démarrage. Des paysans courageux, révoltés par la politique mortifère du seigneur local, ont kidnappé sa fille, exigeant de lui de tout faire pour améliorer leurs conditions de vie tenant plus de la survie qu'autre chose.

Le contexte est explicite. La contestation naquit des milieux pauvres et ce contre les dominants, soit les gouverneurs du pays qui ne se préoccupent guère du sort de la population précarisée. Il y a un désintérêt de celle-ci envers leurs prochains qui n'ont pas accès à leurs privilèges. Pour eux, la famine et in fine la malnutrition et les maladies résultantes ne sont pas leur problème. Ils vivent en dehors de l'espace, dans une bulle qui leur est propre. Leur contact avec les paysans ne se faisant que par la contrainte. Un constat qui est, en partie, valable encore aujourd'hui avec certains acteurs du milieu politique (ne sombrons pas dans la démagogie à généraliser à l'ensemble du secteur) dont le sort des "sans-dents" est aussi important à leurs yeux que l'étude du système digestif des coléoptères au Botswana. Evidemment, vous vous doutez bien que seuls le mépris et la condescendance sont de la partie.
Ils ne sont juste que de la main d'oeuvre périssable, facilement interchangeable, dont l'utilité est assez limitée. Rappelons que la paysannerie très développée en ces temps permettait de nourrir la population autochtone. Qui plus est son intérêt économique n'était pas négligeable, mais bon ce n'est semble-t-il qu'un détail.

 

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Au sein de ce conflit brûlant, un homme faisant irruption par hasard chez ces révoltés va s'élever contre cette absurdité. Il ne peut tolérer que des hommes soient rabaissés et mû à la fois par la curiosité et un indéfectible amour de la justice envers ces hommes faibles face à la force du seigneur local, il va prendre leur parti. Alors que les paysans n'ont aucune emprise sur leur destin, ne peuvent s'élever dans ce système tout sauf méritocratique, ces ronins voient leur chemin de vie guidé par leurs choix découlant de leurs convictions, de leur idéologie propre. Ils se moquent du code d'honneur et de leur noble statut. L'enlèvement ne doit pas rester vain. La finalité doit avoir une issue bénéfique. Malgré cette situation tendue, Gosha ne verse pour autant pas dans le pessimisme le plus total.
La réconciliation des classes peut être faite. La fille du seigneur se rendra compte de la perfidie de son père qui n'a pas tenu sa promesse. Mal à l'aise face à la torture et à la séquestration de Sakon Shiba qui s'est sacrifié, elle va commencer à changer son regard sur le monde. Les prémisses voyant leur apparition dans l'affaire de la bouillie offerte par les paysans, une nourriture qui n'est pas jugée adaptée à sa condition. Elle se rendra vite compte à quel point elle fut ridicule, arrogante et effrontée face à des hommes qui tenaient malgré tout à prendre soin d'elle.

Deux autres ronins finiront par rejoindre Shiba dans sa lutte, l'un d'eux réalisant que le monde dominant qu'il fréquente n'est que superficiel, déshumanisé et qu'il ne lui apportera jamais l'épanouissement. Cette course après des chimères prendra fin, au grand dam du seigneur. Indubitablement, Trois Samouraïs Hors-la-loi détonne par sa puissance de frappe en tapant dur là où il faut sans ne jamais verser dans la caricature. Il est vrai que la position du réalisateur est orientée mais sans s'engoncer dans une propagande vomitive. Ainsi, Gosha se plaira à multiplier, dans cette avancée, les confrontations au sabre, n'hésitant pas à y aller cash sur la violence. Le sang coule, les corps sont transpercés avec nervosité. Toute sagesse est mise de côté pour la noirceur et le désespoir.
Les femmes ne seront pas épargnées au niveau des mauvais traitements. Si l'on aura, peut-être, un peu de mal à s'impliquer totalement dans le récit au début, on finit vite par ne plus détourner le regard, pris dans cette furie ambiante et ces corps tombant comme des mouches des suites de la folie humaine et de sa cupidité inhérente. Les 1h35 passeront sans trop de problème comme une lettre à la poste. 

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Au niveau du visuel, les images parlent d'elles-mêmes. Le film est un régal sur ce point par le biais d'un très beau noir et blanc. Les cadrages sont exemplaires autant pour les gros plans que pour les plans larges. Les décors assez sommaires pour un chanbara bercent nos rétines. Bref, l'esthétique suscite le respect. Pour ce qui est du son, le tout reste discret mais efficace. Finalement, l'interprétation des acteurs est tout ce qu'il y a de plus honorable avec une retranscription très vraie des expressions qui font que nous n'avons jamais cette impression que ça sonne faux. Pour les laudateurs du légendaire Toshiro Mifune, je serai bien au regret de vous dire qu'ile ne sera pas de la partie, laissant la place à Tetsuro Tamba, déjà vu deux ans auparavant dans le chef d'oeuvre Harakiri. Qu'à cela ne tienne, sa prestation est de très bonne facture. Nous retrouverons aussi Isamu Nagato, Mikijiro Hira, Miyuki Kuwano, Yoshiko Kayama, Kyoko Aoi, Kamatari Fujiwara et Tatsuya Ishiguro.

En conclusion, la rédaction de cette chronique fut laborieuse. Malgré sa date de publication, elle fut finalisée le vendredi 13 mars, date de la mise en place de l'état d'urgence en Belgique en réaction à cette pandémie du Coronavirus. Il faut dire que j'avais d'autres choses en tête que de m'atteler à ce billet sur un énième chanbara passionnant, voyant le cinéaste frapper très fort pour un premier essai. Loin d'offrir un simple spectacle, il traite avec beaucoup d'intelligence un problème social ayant traversé les âges depuis l'Antiquité. S'il n'est pas question de l'esclavage, on a là une démonstration de l'asservissement de la caste paysanne incapable de prendre vraiment sa vie en main à cause de l'emprise toute puissante d'un suzerain obséquieux et trompeur. La cohabitation des différents clans ne se déroule pas sous les meilleurs auspices. Complexe de supériorité, violences verbale et physique, et j'en passe et des meilleurs. Trois Samouraïs Hors-la-loi n'aura pas du tout usurpé sa noble réputation de chanbara incontournable exhibant une amère réalité qui n'a rien perdu de sa saleté. Et nous sommes en 2020 !

 

Note : 16,5/20

 

 

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