Hitokiri_le_chatiment

Genre : Drame, chanbara

Année : 1969

Durée : 2h20

 

Synopsis :

Dans le Japon du XIX siècle, à la fin de l'ère Edo, Izo Okada, un paysan naïf, devient bientôt un ronin, un samouraï sans maître, pour tenter de régler ses problèmes d'argent. Il intègre pour cela le clan Tosca, dirigé d'une main de fer par Takechi Hampeita. Celui-ci, habile politicien, se sert de la ferveur de Okada, bien décidé à faire ses preuves, pour le transformer en assassin brutal. La réputation du ronin n'est plus à faire, mais ses meurtres sanguinaires le font bientôt exclure du clan.

 

La critique :

Bien que je vous inflige à cadence vomitive toute une pléthore de films japonais, on peut dire que le chanbara sort de sa léthargie pour revenir en force sur Cinéma Choc. Jadis essentiellement limité à Akira Kurosawa, Kihachi Okamoto et Masaki Kobayashi, d'autres incontournables n'avaient pas encore eu cette chance de bénéficier de mon oeil avisé mais parfois distrait. Preuve en est avec Hideo Gosha qui a tardé à s'immiscer dans nos colonnes. Erreur réparée il y a peu en commençant logiquement avec son titre le plus célèbre, et premier long-métrage de surcroît, Trois Samouraïs Hors-la-loi. Dès ce premier essai, les critiques s'extasièrent, voyant en lui un nouveau thaumaturge qui magnifierait toujours davantage le jidai-geki (ou chanbara).
Le cinéaste répondit à toutes leurs attentes, confirma tous leurs espoirs et finit rapidement par s'imposer comme l'un des immanquables du genre avec des titres comme Goyokin, Les Loups, Le Sabre de la Bête mais aussi d'autres évoluant dans un autre registre parmi lesquels nous pouvons mentionner Femme dans un Enfer d'Huile et Yohkiro, le royaume des geishas. Mentionnons que la première partie de sa filmographie ne portera allégeance qu'au film de sabre mais je renvoie à son palmarès.

Pour cette deuxième incursion dans toute son érudition de réalisateur qui m'avait fait plutôt forte impression lors de ma première rencontre, nonobstant quelques difficultés à rentrer dans l'histoire, c'est à Hitokiri, le Châtiment de faire son apparition. Pour la petite anecdote, il est parfois appelé Puni par le Ciel, moins parlant que son titre le plus fréquemment cité. Comme une évidence, sa sortie est auréolée d'un grand succès, certains parlant même de son sommet cinématographique. Sauf qu'il y a un petit couac qui, j'avoue, en l'apprenant m'a grandement surpris. A ma connaissance, je n'ai jamais eu vent d'un cas de censure frappant un chanbara... jusqu'à Hitokiri.
La raison est pourtant loin de ce que vous pourriez penser. Je vous demanderai alors de vous souvenir du dernier film de Koji Wakamatsu que j'ai chroniqué, dans lequel il racontait le coup d'état manqué du célèbre écrivain Yukio Mishima. Eh bien, ce personnage a justement joué dans Hitokiri et sa mort, toujours dans le film, est effectuée par harakiri. Il s'avère qu'après son échec politique, il se suicidera de la même manière (mais pour des raisons différentes, merci Mister perspicacité !). Ce destin tragique sera à l'origine de sa rapide interdiction en salles en raison des pressions familiales. Il ne sera pas visible durant de nombreuses années. 

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ATTENTION SPOILERS : Dans le Japon du XIX siècle, à la fin de l'ère Edo, Izo Okada, un paysan naïf, devient bientôt un ronin, un samouraï sans maître, pour tenter de régler ses problèmes d'argent. Il intègre pour cela le clan Tosca, dirigé d'une main de fer par Takechi Hampeita. Celui-ci, habile politicien, se sert de la ferveur de Okada, bien décidé à faire ses preuves, pour le transformer en assassin brutal. La réputation du ronin n'est plus à faire, mais ses meurtres sanguinaires le font bientôt exclure du clan.

Dans Trois Samouraïs Hors-la-loi, Gosha exposait déjà ses thématiques de prédilection : la lutte des classes, l'asservissement individuel. Autant de sujets qui transparaissent ici et qui ne tarderont pas à se montrer avec un petit peu d'attention. Izo Okada est l'homme qui va incarner tout ceci. Etant de la classe paysanne, sa position hiérarchique est l'une des plus basses qui soient. Sa vie ne semble pas lui convenir et il décide très vite de se lancer sur les traces du bushido en devenant ronin puis samouraï. Son ascension va confirmer toutes les tares d'un système japonais archaïque où l'ascenseur social est inexistant, quoi qu'une personne prolétaire aussi ambitieuse puisse faire. En se lançant sur une autre voie, Izo revient au point de départ, à une condition de dominé qu'il a pleinement accepté. Malgré ses progrès fulgurants qui ont fait de lui un assassin hors-pair, l'un des meilleurs et les plus efficaces dont la réputation dépasse le clan lui-même, il est toujours sous les ordres de son maître.
La règle est pourtant simple. Il doit exécuter tous les ordres sans se poser de questions, tel un chien totalement dévoué à son maître. Il y a là une féroce emprise à trois niveaux : physique, psychologique et morale. 

Dans le premier cas, physique donc, en cas de désobéissance, les craintes de représailles par son clan ne sont pas à exclure dans son esprit. Dans le deuxième cas, il s'agirait pour lui de devoir renoncer à cette vie qu'il a toujours voulu avoir, qui le fait vibrer et qui lui a permis d'obtenir gloire, succès et fortune. Enfin, de par sa condition d'opprimé, il se doit de supprimer tout libre-arbitre, de délaisser sa morale pour épouser celle de son chef, aussi discutable soit-elle, afin de continuer dans sa lancée d'être l'un des meilleurs samouraïs. Par cette dernière, le pouvoir est en mesure d'influer sur la psyché de chaque être afin de le rallier à sa cause. Ce conditionnement savamment étudié est ce qui permet au commandement de perdurer dans le temps. Un tel schéma politique n'est pas sans rappeler les gouvernements totalitaires dont le Japon en fut l'un des biens tristes pays à l'avoir accepté.
Et au sein de cette nation, une armada de pantins obéissant au doigt et à l'oeil de ses dirigeants. Le clan Tosa n'en est qu'une représentation à échelle microscopique. La lutte des classes s'observe alors même au sein des samouraïs dont le statut est, toutefois, plus respecté. Le passé d'Izo continue de le hanter par quelques remarques pernicieuses emplies de sous-entendus reçus en pleine poire. 

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De plus, Gosha ne se gêne pas pour casser totalement l'image du samouraï vertueux. Si les combats ne manquent pas, Hitokiri est un jidai-geki à forte consonance politique. Plutôt que de suivre les enseignements du bushido, ces guerriers évoluent dans un univers déshumanisé loin de toute sagesse. Les luttes d'influence, les jeux de pouvoir, les coups bas, les trahisons et les complots rythment la vie de ces clans qui cherchent à défendre à tout prix leurs intérêts même s'il faut recourir à l'assassinat pour arriver à leurs fins. Dans cette intrigue complexe, nous pourrons assister au cheminement de plus en plus individualiste de Takechi utilisant ses affiliés comme bon lui semble. Les codes moraux ont totalement disparu. Lobotomisé par la rage de vaincre, Izo, persuadé de servir son pays par le crime, se rendra compte qu'il a vécu longtemps dans l'illusion.
Sa finalité ne sera que noirceur totale quand il cherchera à être enfin en paix avec lui-même. Cet aboutissement se faisant alors dans un Japon vivant la fin de l'ère des samouraïs avec l'entrée des occidentaux au sein de la nation.

Un nouveau monde va émerger et avec lui un système politique complètement différent, loin de l'organisation féodale. Un état de droit qui abolira les inégalités de classe en mettant autant les riches que les paysans sur le même plan. La perte de leurs privilèges ne sera bien sûr pas acceptée mais Gosha éludera la suite des événements, laissant le destin de la classe aisée dans l'incertitude, les craintes. Tel n'était pas le sujet de Hitokiri, donc cela ne dérangera nullement, du moins à mon sens, le cinéphile ayant bien du mal à refouler son entrain à suivre un scénario palpitant et malin tant l'oeuvre se montre riche et bien développée. A cela vont s'additionner des combats riches d'action, de brutalité avec profusion de sang s'étalant sur les corps et les murs. Les katanas traversent les chairs, du ventre jusqu'au cou dans une violence débridée qui ne noie jamais son sujet dans une débauche facile d'hémorragies provoquées. Curieux de voir qu'il n'y a aucune interdiction de ce côté, ne fut-ce que pour ces passages.
Cette alternance permet au film de révéler toute son intensité dans une durée plutôt longue qui file à vitesse grand V.

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Il y a toujours quelque chose qui me chiffonne dans ce genre de films, c'est que si je suis tombé sur la version colorisée, une version noire et blanc semble exister. Du coup, je ne pourrais en décrire qu'une seule mais guère d'inquiétude car nous pouvons nous enorgueillir d'un beau visuel où les très beaux plans se joignent à de beaux éclairages. On se félicitera du superbe travelling durant l'avancée de Izo au beau milieu des samouraïs qu'il exécute les uns après les autres. La composition musicale est de qualité. On a toujours droit à ces influences western spaghetti dans les sons utilisés, ce qui est fort agréable, un peu insolite certes. Et histoire de continuer plus loin dans les remarques positives, le casting est extra avec pour commencer deux personnages haut en couleurs qui sont Shintaro Katsu en Izo enragé et le toujours très charismatique Tatsuya Nakadai qui est décidément l'un des meilleurs acteurs du vieux cinéma japonais dont le jeu d'acteur n'a rien à envier au légendaire Toshiro Mifune.
Yukio Mishima (paix à son âme) est exemplaire dans un rôle fort. Le restant se compose de Yujiro Ishihara, Mitsuko Baisho, Takumi Shinjo, Noboru Nakaya, Jin'ichiro Ando et Takeshi Date.

N'ayant vu seulement que deux films d'Hideo Gosha, je ne suis pas apte à me prononcer sur une rhétorique aussi casse-gueule que le titre de meilleur film de son auteur. Toujours est-il que Hitokiri n'a en aucun cas usurpé sa réputation de grand classique du jidai-geki, se révélant aussi, d'un point de vue purement personnel, supérieur et plus abouti que son auguste devancier que j'ai chroniqué il y a peu. Ce qui m'incite à me plonger davantage dans sa filmographie. Pour un certain nombre de gens, le chanbara se résume à Akira Kurosawa, ce qui est une honte totale quand on voit les chefs d'oeuvre extérieurs à celui-ci. Une vision noire et désespérée d'un monde de samouraï qui a perdu toute sa superbe, se fourvoyant dans la luxure, l'alcoolisme et la promotion d'assassinats fomentés par des chefs manipulateurs qui font effectuer le sale boulot à leurs sous-fifres.
Une très grande réussite aussi divertissante qu'intelligente qui ravira à n'en point douter les thuriféraires du chanbara. Vous n'avez pas encore fini d'entendre parler d'Hideo Gosha.

 

Note : 17/20

 

 

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