La_Fille_qui_en_savait_trop

Genre : Thriller, giallo (interdit aux - 12 ans)

Année : 1963

Durée : 1h26

 

Synopsis :

Jeune Américaine en vacances à Rome, Nora Davis assiste impuissante à un meurtre. Personne ne croyant son témoignage, elle se met à accumuler les indices afin de prouver sa bonne foi. Petit à petit, ce jeu de piste la met sur la voie de la prochaine victime : elle-même...

 

La critique :

Une énième journée de désarroi pour ceux qui nous suivent puisqu'ils devront endurer encore un nouveau giallo de ma (trop ?) longue liste. Mais guère d'inquiétude, je ne tiens pas à faire tout le répertoire du genre parce que, d'une part, ça serait absolument impossible vu toutes les galettes inédites et/ou introuvables avec sous-titres et/ou tout simplement introuvables. Il ne s'agira juste que de vous parler des oeuvres notables que j'ai su trouver avec une dose plus ou moins conséquente de gouttes de sueur pour y arriver. Parce que ce style incontournable du cinéma italien, ayant évolué en marge de l'hégémonie des Fellini, Antonioni et autres Visconti, a beau avoir marqué le public en son temps, il apparaît joliment désuet aux yeux de certains. Moi de même les premières fois, si j'excepte la claque de La Maison aux fenêtres qui rient, j'avoue avoir eu un peu de mal à m'habituer.
La persévérance aura été payante puisque j'aime beaucoup en regarder maintenant. Ca a son charme, c'est le produit d'une époque révolue et ça me plaît ce toucher avec le passé en tant qu'étudiant d'un quart de siècle qui n'a pas connu ces années-là. 

Et nous y voilà enfin à ce giallo tant attendu dont je vous parlais presque à chaque fois dans chaque chronique affiliée ! La raison étant qu'il est considéré ni plus ni moins comme l'oeuvre fondatrice du genre. Si vous nous lisez depuis un moment, sans regarder la pochette, vous saurez que Mario Bava est derrière tout ceci. L'artisan du giallo à qui tous les réalisateurs du milieu doivent tout. D'abord La Fille qui en savait trop et puis Six Femmes pour l'Assassin auront été les moteurs pour engendrer pléthore de films. Pour ce dernier, pas d'inquiétude, je l'ai déjà chroniqué il y a très longtemps à un moment où ma plongée dans le Septième Art était assez timide et les connaissances peu importantes. Je ne me prétends toutefois pas être un érudit à 25 ans, très très loin de là.
Mais ce qui est génial avec le métier de rédacteur est que chaque rédaction de billet vous donne l'occasion de vous cultiver ne fut-ce qu'un chouïa. Avec La Baie Sanglante et Shock, vous aurez le plaisir d'assister à un quatrième Bava dans les colonnes aussi variées que outrecuidantes de votre blog favori (rires !).

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ATTENTION SPOILERS : Jeune Américaine en vacances à Rome, Nora Davis assiste impuissante à un meurtre. Personne ne croyant son témoignage, elle se met à accumuler les indices afin de prouver sa bonne foi. Petit à petit, ce jeu de piste la met sur la voie de la prochaine victime : elle-même...

Il s'agira de préciser d'emblée que le destin de La Fille qui en savait trop n'était pas d'être l'initiateur du giallo. Bien au contraire, il était prévu pour n'être rien de plus qu'une comédie policière. Après quelques déboires, de passages de main en main, c'est Bava qui s'en chargera, balayant quasi totalement cette sphère pour l'assombrir davantage, voire même la mystifier. Si le scénario vous donne une impression de déjà-vu jusqu'à plus soif, il s'agit de se mettre dans le contexte de l'époque. En 1963, cette construction fut novatrice et il faudra alors accepter de ne pas regarder cela avec un oeil de 2020 mais un oeil de ces années-là qui voyaient les codes inhérents au giallo naître.
La traditionnelle plongée du héros ou de l'héroïne dans un lieu qui n'est pas le sien, bouleversant alors ses repères spatiaux est un élément qui nous saute aux yeux et qui sera repris maintes et maintes fois par Dario Argento. Une nuit qu'aurait bien aimé ne pas vivre Nora, elle sera victime d'une agression avec vol suivi d'être témoin d'un meurtre. Au fur et à mesure de ses pérégrinations, elle se rendra compte que ce mystérieux tueur insaisissable assassine ses victimes suivant l'ordre logique de l'alphabet pour les noms de famille. Nora ayant son nom commençant par la lettre D, elle est la prochaine mais malgré tout, elle compte bien faire la lumière sur toute cette histoire avec l'aide d'un docteur. 

Pas besoin de vous faire un schéma sur la relation qui va naître entre ces deux-là et qui sera la source d'un très léger ton de comédie romantique qui, heureusement, ne viendra pas perturber le climat anxiogène de l'histoire. On en avait peur mais Bava annihile nos doutes sur cette hypothèse. Au centre du récit, c'est bel et bien les craintes de Nora, ayant l'impression d'être épiée, doutant de tout et obsédée par sa quête de vérité. Ambitieux, le cinéaste va renâcler du côté du "Maître du suspense" en faisant de son La Fille qui en savait trop un véritable thriller Hitchcockien où la paranoïa, la tension et l'éternel climat d'incertitude ne relâchent pas leur emprise sur cette pauvre Nora qui en voit décidément des vertes et des pas mures. On soupçonnera que le titre est un clin d'oeil à L'Homme qui en savait trop.
Bref, dans son enquête, elle sera amenée à rencontrer une série de personnages à la personnalité souvent froide qui seront les pièces d'un puzzle à reformer avec adresse pour déboucher sur un remarquable finish qui, là aussi, dans sa tournure, se transmuera en pierre angulaire du giallo. Le schéma des événements étant largement repris par toute une génération de cinéastes plus ou moins talentueux. 

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La Fille qui en savait trop a le mérite d'accumuler nombre de séquences efficaces en intensité. On pense à cette nuit de hantise qu'elle subira chez elle et qui, dans un hommage rendu aux grands écrivains de polar, mettra en application certaines astuces de ces ouvrages pour prévoir toute attaque éventuelle. On pense aussi à l'incursion de Nora dans un immeuble suite à un coup de téléphone la sommant de venir pour avoir des révélations. Ces passages sous tension se feront bien sûr lorsque le soleil se couche. Un contraste se fait entre la Rome illuminée où l'héroïne sera à l'abri de tout danger et la nuit noire où tous ses sens se mettent en éveil et où les ombres sortent des buissons pour la tourmenter. Mais est-ce que tout ce qu'elle vit là n'est pas un délire inconscient comme le suggéreront les médecins ?
Un traumatisme de cette nuit où tout a commencé ? Bava perd son spectateur dans le champ des possibles, en proie aux doutes sur les événements qu'il, comme pour Nora, ne peut contrôler. Avec 86 minutes au compteur, le temps filera sans que nous ne puissions nous ennuyer une seconde.

A ma grande surprise (car j'aime en savoir le moins possible sur un film avant de le voir), La Fille qui en savait trop est un giallo en noir et blanc et peut-être le seul du genre, bien que je n'en sois pas sûr du tout. Evidemment, ce choix esthétique est payant dans le renforcement de l'austérité du métrage avec en prime un travail d'orfèvre sur les éclairages pour faire des passages nocturnes des séquences proprement admirables et parfaitement maîtrisées. On adorera également les gros plans sur les yeux terrifiés de Nora. Au niveau du son, on est sur quelque chose de bon voire très bon. Je suis sensible aux influences jazzy donc mon avis n'est pas tout à fait objectif car on rencontrera cela à plusieurs reprises dans le film. Et finalement, on se félicitera de l'excellente prestation de la sublime Leticia Roman habitant son personnage avec maestria. Le casting restant se débrouille avec honneur et nous mentionnerons volontiers John Saxon, Valentina Cortese, Titti Tomaino, Dante Di Paolo, Luigi Bonos, Milo Quesada et Robert Buchanan.

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Félicitons alors grandement Mario Bava pour avoir été un pionnier en la matière avec un premier giallo, à la fois dans sa filmographie et dans l'histoire du cinéma italien, de grande qualité. Malgré un postulat de départ bateau pour certains, le cinéaste distille une puissance assez inhabituelle qui comblera les aficionados de thrillers sombres. Rendant un grand hommage à Monsieur Hitchcock qui n'aurait pas renié un tel travail, on assiste à la plongée en enfer d'une femme d'apparence normale, prise dans un engrenage qui la dépasse jusqu'à la consécration riche en émotions. L'enquête à la fois subtile et jamais lourdingue offre un bon moment de cinéma.
Un film important dans l'histoire du Septième Art transalpin et même dans l'histoire du thriller. Certes, on ne criera pas au chef d'oeuvre absolu non plus mais on tient un candidat de choix, un incontournable du giallo tant en termes historiques que qualitatifs. Un très bon boulot ! Un car Bava fera encore mieux l'année suivante avec son chef d'oeuvre Six Femmes pour l'Assassin.

 

Note : 15/20

 

 

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