Goyokin_l_or_du_Shogun

Genre : Drame, aventure, chanbara

Année : 1969

Durée : 2h03

 

Synopsis :

Le Japon, autour de 1830, sous le shogunat des Tokugawa. Meurtri de n’avoir pu empêcher son clan de massacrer un village pour s’emparer de la cargaison d’or qu’ils avaient récupérée, un samouraï erre en s’exhibant dans des spectacles de foire. Alors qu’il s’apprête à vendre son sabre, il apprend que ses anciens compagnons, dirigés par son beau-frère, sont sur le point de répéter l’opération. Afin de soulager sa conscience, il reprend la route afin d’empêcher un nouveau carnage.

 

La critique :

Si j'admets ne plus avoir un certain entrain à chroniquer des chanbaras sur Cinéma Choc parce que beaucoup sont un peu trop timorés, il m'arrive parfois de tomber sur quelque chose d'un peu plus corsé, profond et outrecuidant. Dans ce cas, la corde sensible vibre un peu trop et je ne peux m'empêcher de vous en parler. Officiellement, il s'agira peut-être du dernier chanbara à être abordé par mes soins sauf si je tombe encore sur une exception. Après une longue période d'accalmie, ce genre s'est réveillé de son coma avec des billets à intervalles étonnamment réguliers. Enfin, le chiffre est relatif puisqu'il n'est que de deux. Exit les trois qui ont bénéficié de nos faveurs, à savoir Akira Kurosawa, Kihachi Okamoto et Masaki Kobayashi et place à Hideo Gosha. Découvert il y a déjà longtemps et submergé par une vague indécente d'oeuvres à visionner, le projet était sans cesse repoussé.
Lassé, je ne fis plus aucune concession et c'est confiant que je visionnais Trois Samouraïs Hors-la-loi. La teneur sombre et désespérée m'incita à vous faire part de mon expérience.

Quelques temps après, c'est à Hitokiri, le châtiment de s'immiscer. Considéré comme son chef d'oeuvre par certains, je ne me forgeais pas un avis définitif sur la question, n'en ayant encore vu que deux métrages du personnage. Et puis, comme le dit le vieil adage "jamais deux sans trois", Goyokin, l'or du Shogun aura le mérite de clôturer cette nano-rétrospective de Gosha qui n'a jamais caché son extatisme pour le film de sabres. Il suffit de voir sa filmographie pour en avoir la preuve. Sorti juste avant Hitokiri, il fait lui aussi partie pas seulement des grands classiques de son auteur mais aussi des immanquables du chanbara. On ne le redira jamais assez mais cette tendance à réduire facilement ce monde à Kurosawa sans que certains n'aillent plus loin est, qu'on se le dise, ouvertement insultant. C'est avec une grande fierté et fougue que j'appuyais hier soir sur le bouton Play.

 

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ATTENTION SPOILERS : Le Japon, autour de 1830, sous le shogunat des Tokugawa. Meurtri de n’avoir pu empêcher son clan de massacrer un village pour s’emparer de la cargaison d’or qu’ils avaient récupérée, un samouraï erre en s’exhibant dans des spectacles de foire. Alors qu’il s’apprête à vendre son sabre, il apprend que ses anciens compagnons, dirigés par son beau-frère, sont sur le point de répéter l’opération. Afin de soulager sa conscience, il reprend la route afin d’empêcher un nouveau carnage.

Le style de Hideo Gosha est plus sombre que nombre de ses contemporains. Le récit n'est pas au service de l'héroïsme qui n'est qu'une composante secondaire. A l'instar de Masaki Kobayashi (et d'autres), il est là pour apporter des questionnements sur un genre qui a souvent été réduit au spectacle. Toutefois, à la différence de ce dernier qui critiquait le Bushido, célèbre code d'honneur du samouraï, traîné dans la boue, Gosha préfère étudier la psychologie même du samouraï en repoussant plus loin l'analyse d'hommes autrefois vertueux qui ne sont plus devenus que l'ombre d'eux-mêmes sous diverses influences comme la pression sociale par l'influence de personnages peu scrupuleux, la pauvreté ou encore des catastrophes qu'elles soient humaines ou non humaines. Cela contribue à un climat de tensions qui pervertit les âmes égarées et/ou facilement influençables.
Il s'agit là du cas des rônins, samouraïs sans maître, mais pour ceux affiliés à un clan, les choses se passent autrement et sont même beaucoup plus noires qu'un rônin qui ne s'est en fin de compte soumis qu'à l'individualisme et à l'appât illégal de gain. Dans Goyokin, le clan n'est pas éloigné d'une entité morte-vivante. Elle survit en vivant de larcins pour combler tant bien que mal ses difficultés financières.

Afin de ne pas se voir frapper de l'ire du shogunat et de la population, en choisissant d'augmenter les impôts, les décisions draconiennes doivent parfois être prises même si cela va jusqu'à inclure le massacre de villageois après un pillage pour les empêcher de parler. Une prévention un chouïa radicale. Magobei fut l'un de ceux qui participa à cette tuerie car son allégeance au clan le lui ordonnait. Et c'est là que la thématique de la lutte des classes, qui lui est chère, refait son apparition. Le traitement qui sera repris juste après dans Hitokiri filme le quotidien de ses êtres totalement dévoués à leur hiérarchie, devant lui obéir au doigt et à l'oeil, autant pour des actes braves que pour des actes dégueulasses. Un processus de conditionnement pour exercer une domination totale sur eux, croître leur influence et leur réputation, et finalement devenir plus puissant. Il n'y a plus de place pour la foi, l'honneur, l'éthique et la morale. Il n'y a plus ce respect pour la population, pour le shogunat, pour leurs affaires. Seule la quête du profit est seule vérité. Elle est l'épicentre d'un monde désenchanté et nihiliste.

 

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Magobei, réalisant après la sauvagerie de toute l'ineptie de cette vision belliqueuse absurde, prend conscience de l'impasse dans laquelle il s'est vautré durant de trop nombreuses années. Un espoir quand on se rend compte que l'aliénation n'est pas incurable et qu'une injustice flagrante peut réveiller les dernières lueurs d'humanité en un homme. Si la vision du chanbara ici semble très pessimiste, il y a cette volonté de croire en une humanité qui n'a pas totalement disparu du coeur des hommes. Ayant eu vent d'un projet de récidive de son ancien clan, il décide de s'improviser justicier, ayant des comptes à rendre avec ceux qui se sont trop longtemps, disons-le clairement, foutus ouvertement de sa gueule. Dans sa longue traversée, il rencontrera quelques personnages qui l'aideront à mener à bien son but final. S'il tient à sauver la vie des innocents, ce n'est pas cela qui est prépondérant, en comparaison de sa quête de rédemption. Cherchant à apaiser sa souffrance qui ne l'a jamais quitté, il tient à se racheter aux yeux des villageois d'il y a trois ans qui le regardent de là-haut.

Mais ce projet n'est en fin de compte qu'une chimère. Il le dira lui-même qu'il est mort le jour où il n'a pas utilisé sa lame pour faire ce qui était juste. Même en tuant le clan à lui seul, il ne pourra réparer ses torts. Il ne pourra revenir en arrière et cette espérance de croire que de jours meilleurs s'annonceront, qu'une renaissance aura lieu telle une cigale sortant de son cocon, n'est que mirage. Donc oui une petite touche d'optimisme est là mais vite rattrapé par un pessimisme inouï. Et qu'on se le dise, Goyokin a le chic pour maintenir notre attention de A à Z via une trame savoureuse, riche en intensité en créativité. Gosha ne lésine pas parfois pour balancer un peu de sang par-ci, par-là.
Les combats endiablés se déroulent dans différents espaces, au beau milieu du feu, dans la boue, dans la neige. De quoi varier les plaisirs. De plus, l'oeuvre a souvent été rapprochée par les critiques de Le Grand Silence dans ses rapports humains sombres et sa violence sous-jacente. A moins d'être totalement réfractaire au chanbara, vous risquez très certainement d'être pris par la gorge de la première à la dernière minute.

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Comme vu précédemment, le cinéaste gère tout autant l'esthétique mais pas que. Goyokin représente un tournant très important dans le cinéma japonais puisqu'il est le premier film à utiliser des caméras fabriquées sur le sol japonais. La taille plus réduite des Panavision ont permis de ne plus tourner le métrage en 70 mm mais en 35 mm. Le principal avantage est qu'elles étaient plus faciles à manoeuvrer dans les décors. Au-delà de cette considération technique qu'il était indispensable de préciser d'un point de vue historique et culture cinématographique, le visuel léché s'attelle à construite une oeuvre formellement admirable. Les passages dans les décors enneigés sont véritablement impressionnants, surtout quand s'ajoute les difficultés de tournage (température de -20°C, cascades périlleuses et démission de Toshiro Mifune à la suite de disputes fréquentes avec l'acteur principal à cause d'un verre de saké de trop). La bande son est honorable en tout point et le casting n'est pas en reste.
Tatsuya Nakadai n'a plus rien à prouver de son charisme légendaire qui rivalise avec le Toshiro Mifune. Son regard noir, sa mine sérieuse, robotique, sa voix presque d'outre-tombe arrivent à nous subjuguer. Les autres se débrouillent admirablement bien aussi avec Tetsuro Tamba, Yoko Tsukasa, Ruriko Asaoka, Kunie Tanaka, Isao Natsuyagi, Ko Nishimura et Eijiro Tono.

En conclusion, nous pouvons marteler que Goyokin est de loin un excellent chanbara qui n'a en rien usurpé sa réputation d'incontournable du style. Point à préciser, chaque pellicule fut encore meilleure que la précédente et ça c'est la première fois qu'une chose aussi plaisante ne m'arrive. Sous ses airs de samouraï se lançant dans une vendetta, Gosha traite avec beaucoup d'intelligence la condition humaine, son sadisme, son inhumanité au point qu'il est prêt à tout pour avoir une fortune à empocher. Le monde des sabreurs s'en prend plein la gueule à tout niveau et même Magobei qui, malgré sa grande sagesse, a du sang sur les mains en ayant épousé les lamentables ambitions d'un être cupide.
Cette recherche de pardon ne pourra qu'entraîner la mort dans son sillage pour arriver à une justice bâtie sur des dizaines de corps tranchés. Oui, Goyokin pourrait bien se hisser parmi les chanbaras moralement les plus noirs, mais n'est-ce pas pour ça qu'il a toute sa place sur Cinéma Choc ?

 

Note : 17,5/20

 

 

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