L_Autre

Genre : Thriller, fantastique, drame

Année : 1972

Durée : 1h48

 

Synopsis :

Elevés par leur grand-mère Ada, les jumeaux Niles and Holland Perry vivent paisiblement dans une ferme du Connecticut. Mais, un beau jour, des événements étranges et tragiques commencent à se produire. Tout laisse à penser que l'un des deux frères a quelque chose de diabolique en lui.

 

La critique :

Le fantastique au cinéma, les spécialistes vous le diront qu'il n'est pas loin d'être né en même temps que l'on commençait à tourner les premiers films. On peut déjà imputer sa présence en 1902 quand Georges Méliès émerveillait les foules avec Le Voyage dans la Lune. Et c'est sans compter sur l'expressionnisme allemand qui boosta le genre en l'intégrant dans tous les aspects de l'oeuvre, des personnages jusqu'aux décors même. Le but était bien sûr de permettre aux spectateurs de s'évader momentanément hors des aléas de la vie dans un monde où l'impossible pouvait devenir possible, où ceux-ci pouvaient toucher et contempler l'irréel. Cette constatation se fait encore en 2020.
Le fantastique fascine les foules, sollicite son imagination. Après la première Guerre Mondiale, les allemands, afin d'éviter de penser à la défaite et aux ravages subis, se sont réfugiés dans un cinéma surréaliste au style beaucoup plus sombre et torturé. Il y avait sans doute une volonté d'extérioriser leur souffrance devant un écran, un but presque cathartique. Indirectement, il peut y avoir un aspect social derrière tout ceci et il y a fort à parier que l'éternelle crise économique dans laquelle nous vivons n'est, peut-être, pas si étrangère à tout ceci. Pour des personnes dans la mouise, espérer partir dans un autre univers est une réaction purement et simplement humaine. 

Les décennies ont vu passer chefs d'oeuvre sur chefs d'oeuvre, tout comme navets sur navets. On ne va pas se lancer dans une liste exhaustive qui n'aurait aucun sens. Néanmoins, les années 70 vont relancer une popularité un peu à bout de souffle lorsque L'Exorcisme de William Friedkin déferla sur le monde avec un succès triomphal à la clé et beaucoup de sueurs froides en bonus. S'il est considéré avant tout comme de l'épouvante-horreur, et à juste titre, il ne faut pas oublier qu'il officie aussi dans le fantastique, qui peut revêtir autant le visage de la pureté ou de la noirceur. Une avalanche de métrages succède dans la foulée, certains s'immisçant comme de véritables classiques du genre tels La Malédiction, Amityville ou Le Monstre est vivant. Pour les deux premiers, ils seront allègrement copiés, utilisés et prostitués en des licences qui auront dénaturé toute la substance du matériau originel. L'an 1973, une date incontournable pour le milieu mais revenons un an en arrière quand Robert Mulligan se lance dans l'adaptation cinématographique du roman "Le Visage de l'Autre" de Thomas Thyron, qui abandonna la comédie suite à l'accueil critique et dithyrambique qu'il reçut.
Bien qu'il espérât pouvoir réaliser le film pour lequel il écrivit le scénario pour le grand écran, c'est Mulligan qui sera affairé à la tâche. Loin d'être un inconnu, il signa Du Silence et des Ombres et Un Eté 42 qui construisirent sa réputation. L'Autre fut sa seule incursion dans le fantastique.

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ATTENTION SPOILERS : Elevés par leur grand-mère Ada, les jumeaux Niles and Holland Perry vivent paisiblement dans une ferme du Connecticut. Mais, un beau jour, des événements étranges et tragiques commencent à se produire. Tout laisse à penser que l'un des deux frères a quelque chose de diabolique en lui.

L'Autre repose sur un concept fascinant et plus d'une fois utilisé. Plutôt que de rester cantonné sur l'image néfaste de l'adulte, celle-ci va être transférée à la figure angélique de l'enfant, synonyme d'innocence. La Malédiction, Le Village des Damnés, Esther ou Les Révoltés de l'an 2000 en sont des exemples reconnus. Malheureusement pour Mulligan, si l'accueil fut juste correct, sa création sombra peu à peu dans l'oubli avant qu'elle ne fut réhabilitée par les cinéphiles dont certains lui poseront la traditionnelle couronne "film culte" sur son front. Mais précisons que ce long-métrage ne boxe pas vraiment, voire pas du tout, dans la même catégorie que les oeuvres susmentionnées. Alors qu'un climat de cauchemar est prégnant chez les autres, ici se déroulent essentiellement l'insouciance et les jeux de jeunesse dans un petit hameau campagnard où tout le monde se connaît et s'apprécie.
La vie va bon train entre les habitants qui s'entraident. On en est même à se demander comment l'horreur pourrait surgir d'un tel décor paradisiaque, et surtout comment la méchanceté pourrait faire corps avec l'un de nos deux bambins blonds souriants. Niles et Holland, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession cachent pourtant un lourd secret en eux. Marqués par la perte de leur père et une mère qui ne se relèvera jamais de cette tragédie, ils conservent ce goût de la vie qu'ils nous transmettront dans la première partie où ils courent à tout va, tenteront de voler un bocal de cornichons.

On finit par se demander si l'on ne s'est pas trompé de film et puis vint le premier accident. Avec une précision chirurgicale et une manipulation de maître, un voile sombre et trouble se pose de plus en plus sur l'atmosphère bucolique d'alors. Le cauchemar avançant à pas de loups dévoile les lourds secrets d'une famille marquée par le désespoir. La grand-mère Ada avait mis en application ce "grand jeu" pour protéger d'un trop lourd traumatisme qui sera l'élément déclencheur des drames à venir. La dimension fantastique ne résulte d'ailleurs que de cette mécanique dont Ada finira par perdre le contrôle. On songe à la séquence où Niles se substituera à l'esprit d'un oiseau pour contempler de haut le ciel. Bien sûr, tout cela est faux mais c'est l'opportunité pour Mulligan de démontrer que l'enfant a le don de vivre à travers son imagination très fertile plutôt que de se limiter au réel.
Cela lui permet de pouvoir encaisser un choc de manière différente et de faire face à des choses que sa rationalité ne lui permet pas d'appréhender. Se réfugier dans un autre monde est la meilleure alternative possible pour s'auto-préserver. 

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Néanmoins, la psyché d'un enfant est instable. Il n'a pas encore eu le temps de suffisamment se construire, d'où le revers de la médaille pouvant déboucher sur une terreur incompréhensible. Cette incompréhension résultant du fait que, dans l'inconscient populaire, l'enfant ne peut être un personnage pouvant faire du mal aux autres. L'histoire nous aura démontré plus d'une fois le contraire. Pas de volonté de Mulligan de sombrer dans un carnage sans nom ou dans de l'horreur pure. L'Autre garde son caractère humaniste et insouciant, ce qui ne l'empêchera pas de devenir de plus en plus perturbant et dérangeant, surtout dans la dernière partie où le cauchemar éveillé semble être seule réalité. Le tour de force est de ne pas montrer l'horreur de manière frontale et brut de décoffrage. Soit elle sera suggérée, soit elle ne sera montrée que très brièvement. Ce qui ne réduit pas pour autant le malaise que suscite ses scènes contrastant avec celles à l'église où Niles prie pour son salut et sa place au paradis. Reste que Mulligan ne détaillera pas ce fameux jour où tout a basculé pour les deux jumeaux.
L'imagination a-t-elle dévié dans la démence absurde ? Est-ce tout simplement l'influence insidieuse d'un des frères sur l'autre ? Est-ce un trouble bipolaire ou un cas clinique de schizophrénie qui s'est développé chez l'un ? Je n'en dirai pas davantage, mais sachez que L'Autre sait surprendre et galvaniser l'attention jusqu'à un redoutable finish n'augurant rien de bon pour la suite.

Pour continuer sur une belle lancée, Mulligan a travaillé le visuel du film de sorte que le tout devient un régal pour nos petites rétines. Ses plans détaillés sur les paysages champêtres ensoleillés font mouche. Les maisons d'époque, les parterres fleuris, ça peut sembler banal mais ils magnifient les lieux à leur façon. On félicitera le réalisateur de jouer habilement avec sa caméra pour la mettre du point de vue des enfants. Elle se faufile adroitement et ne filme que le strict nécessaire lors des séquences chocs. Suffisamment mais pas trop ! On apprécie la partition musicale éloignée de toute forme de stress ou d'insanité. Pour finir, nous pouvons compter sur un duo de choc en la personne de Chris et Martin Udvarnoky qui n'ont guère percés alors qu'ils l'auraient bien mérités. Dommage mais il est des injustices comme celle-ci. Le reste se compose de Uta Hagen, Diana Muldaur, Norma Connolly, Victor French, Loretta Leversee, Lou Frizzell et Portia Nilson

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L'Autre est l'une de ces tristes victimes tombées au combat dans le charnier des pellicules méconnues aux yeux du grand public, alors qu'il a tout à fait les attributs pour se défendre face aux grands musts sans rougir. Avec un postulat de départ qui ne semble pas casser trois pattes à un canard, le récit dévoile toutes ses ambitions pour sombrer dans le plus dérangeant qui soit, à mi-chemin entre le tragique et le malsain. Avec grande intelligence, Mulligan sonde la psychologie de l'enfant plus sujette à épouser les fantasmagories au lieu de se limiter au monde palpable. Comme on le dit souvent, l'imagination d'un enfant est riche. Il peut s'imaginer plein de choses, croire les trucs les plus invraisemblables et surtout accepter l'inexplicable. Je ne peux que constamment repenser au manga culte et choc
L'Ecole Emportée du maître Kazuo Umezu qui a, d'un point de vue personnel, réussi le mieux à décrire cela. L'ironie est que le premier tome sortit lui aussi la même année, en 1972. Film d'enfance en apparence mais histoire glauque à plus d'un titre, L'Autre est le type même de création qu'il faut sortir de l'oubli tout en le gardant à distance de vos petits chérubins dont les rêveries risqueront d'être un peu perturbées.

 

Note : 15/20

 

 

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