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Genre : Drame

Année : 1983

Durée : 1h57

 

Synopsis :

Au dortoir 4 d'un centre de détention à Ankara, les enfants vivent et travaillent dans de terribles conditions. Les enfants préparent une révolte, espérant être transférés dans une meilleure prison. Des actes de pédophilie sont suggérés dans ce film.

 

La critique :

Les films baignant dans l'univers carcéral ne sont pas ce qu'il manque dans le vaste univers du Septième Art. Il faut dire que cette thématique est empreinte d'un immense potentiel pour donner naissance à un petit bijou. Qu'il y ait pour objectif de dénoncer la violence ou tout simplement de procurer le divertissement, il y en a pour ainsi dire pour tous les goûts et ce même pour la jeunesse. Avec le temps, des oeuvres ont finies par s'enorgueillir d'une jolie réputation, au point de devenir cultes, et même parfois pour aller jusqu'à devenir des classiques incontestables. Midnight Express, Les Evadés, Le Trou, Un Prophète ou La Ligne Verte sont les plus cités. Dans un registre différent et pour le moins pétaradant, le surprenant Rock râtissait à d'autres étages. Parmi eux, ils possèdent tous en commun une caractéristique qui est de se dérouler dans une prison pour adultes.
Maintenant, essayons de renâcler du côté de la détention des mineurs d'âge et vous verrez qu'il n'y a pas tant de films que ça. Scum et son remake Dog Pound sont ceux qui viendront directement en tête quand on en parle. Pourtant, on en oublie souvent un, très peu mentionné, au point que cela ne fait que depuis peu que j'ai mis la main dessus. Un peu de cinéma turc, cela vous tenterait-il ? Enfin, pour être plus précis, il s'agira de franco-turc. Voilà une nationalité assez peu mise en valeur sur Cinéma Choc en dehors de quelques grandes réalisations bis. Qui a dit Turkish Star Wars ? Les choses changeront un peu aujourd'hui.

Et pour cause, voilà un produit issu de, probablement, l'un des réalisateurs les plus controversés de l'histoire en la personne de Yilmaz Güney. Rien ne le prédestinait à une vie de misère où, dans les années 60, il était compté parmi les acteurs phares du cinéma turc, jusqu'à ce que son opposition au gouvernement turc ne se ressente. La publication de quelques nouvelles jugées être de la propagande communiste l'envoie pour 18 mois au trou. Ce n'est que le début d'une longue descente aux enfers dans une Turquie de plus en plus ravagée par les atteintes aux droits de l'Homme, jusqu'au coup d'Etat militaire de septembre 1980. Durant cet intervalle, deux séjours en prison se font au motif de l'aide et hébergement aux révolutionnaires armés et homicide involontaire d'un juge d'instruction au cours d'une bagarre. Dans le dernier cas, les circonstances sont floues et sa culpabilité n'est toujours pas clairement établie aujourd'hui. Un bref instant de permission lui permettra d'obtenir l'asile en France où il présentera Yol, dont le scénario avait été écrit en prison. Avec l'aide de son assistant, les rushes quitteront la Turquie clandestinement pour échapper à la censure du régime militaire qui avait saisi les copies de ses films.
Avec Yol, Güney fait sensation à Cannes où il remporte la Palme d'Or ex-aequo avec Missing de Costa-Gavras. Un joli pied de nez à son pays qui s'est lancé dans une croisade contre sa personne au point où citer son nom dans les journaux et la radio n'était plus possible. Mais le cinéaste n'a rien perdu de sa rage et mènera son ultime combat avant qu'un cancer de l'estomac ne l'emporte à 47 ans avec Le Mur

 

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ATTENTION SPOILERS : Au dortoir 4 d'un centre de détention à Ankara, les enfants vivent et travaillent dans de terribles conditions. Les enfants préparent une révolte, espérant être transférés dans une meilleure prison. Des actes de pédophilie sont suggérés dans ce film.

Le Mur est pour le réalisateur un projet salvateur, un cri de rage contre les fascistes du pouvoir comme il le disait si bien, ceux qui l'ont emprisonné pour ne pas s'être soumis à la mentalité en place. L'intrigue a de quoi calmer les ardeurs vu qu'il est question de suivre le quotidien de délinquants juvéniles placés dans un pénitencier, à des années-lumière de l'état de nos prisons, qui terroriserait n'importe quel caïd de chez nous. Vous avez envie de vous laver à l'eau chaude ? Vous pourrez cordialement aller vous faire voir ! Vous nourrissez le désir de regarder la télévision ? Contentez-vous de vous la représenter dans vos rêves les plus fous. C'est comme ça au centre de détention d'Ankara et même au dortoir 4 qui accueille les enfants en question. Cette prison hétéroclite est divisée en diverses sections suivant la catégorie de personnes enfermées. Il y a les femmes, les hommes, les anarchistes et les bambins. Aucun traitement de faveur n'est d'application pour eux et ils sont logés à la même enseigne que les adultes car considérés comme des éléments nuisibles et dangereux.
Sont regroupés racketteurs et voleurs essentiellement ou parfois pire comme c'est le cas de l'un qui a tué l'amant de sa mère. Ici-bas, l'idéologie gouvernementale est enseignée par des litanies des cadres supérieurs qui désirent en faire de vrais nationalistes fiers de leur nation et entretenant une éternelle repentance envers leurs crimes passés.

La circonspection est de mise quand on voit le peu d'égard du directeur sur le sort de ces enfants entassés les uns sur les autres, sans intimité, où les clans se forment, sous l'oeil vigilant de Cafer, un gardien craint et haï qui ne se refuse aucune excentricité pour décharger sa haine envers ceux qui ont outrepassé les règles en vigueur. L'autre, Tonton Ali, est plus compatissant et bienveillant mais sera jeté comme un malpropre à mi-parcours. Au sein de cette bâtisse, un régime de terreur s'est instauré pour tous. Dans un tel climat anxiogène, comment peut-on en faire de bons garçons ? Telle est la question qui se pose en filigrane au-delà de cette virulence dirigée contre les institutions turques qui ne se préoccupent pas des dérives morales et surtout physiques qui se font dans les prisons.
La répression est systématique, l'abandon est total, à l'image de cette femme forcée d'accoucher dans sa cellule avec l'aide de ses codétenus. Cet accouchement est une métaphore de tout le pessimisme qui plane sur cet environnement cloisonné. Tous aspirent à la liberté mais celle-ci ne pourra être obtenue que dans le sang et la douleur. La représentation graphique de donner naissance est représentée de la plus laide des manières et sans détourner l'objectif de la scène filmée au plus près. La renaissance à laquelle les enfants aspirent se fera elle aussi dans le chaos.

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Leurs rêves ne prennent forme qu'autour de l'espoir d'être transféré ailleurs, dans une meilleure prison où la violence n'est pas banalisée. On dit que dans l'une, on peut apercevoir la mer, dans l'autre, on peut jouer au football. Des choses qui ne font pas vibrer le commun des mortels mais qui, pourtant, émerveillent ces mômes qui ne peuvent plus supporter le sadisme des tortionnaires qui ne font montre d'aucune considération envers eux, crachant allègrement sur toutes les lois internationales du bien-être de l'enfant. Le Mur dénote par son jusqu'au boutisme qui renvoie au placard le, pourtant, très corsé Scum. L'enfermement induit inévitablement de déplorables conditions d'hygiène. Un bain par mois avec de la chance et une infestation de poux qui oblige les infectés à être tondus sans ménagement.
La perversité du droit aux visites qui n'est autorisé que si l'enfant a le même nom que celui qui vient converser avec. Quant à leurs requêtes pour être transférés ailleurs, celles-ci verront leur destin au fond d'une poubelle. La torture est tout autant psychologique mais ne peut soutenir la comparaison avec la barbarie à laquelle ils doivent faire face. Passages à tabac à coup de poing, pieds ou à l'arme blanche ou encore sévices sexuels font partie de leur quotidien. Qu'ils n'espèrent même pas tenter une évasion car une balle bien placée d'un tireur d'élite se chargera de les abattre sans ménagement. La mutinerie est seule option envisagée pour tenter d'accéder à des jours meilleurs.

Bref, nous sommes bien loin de Scum et Dog Pound, Le Mur se rapprochant étroitement de Midnight Express en encore plus dérangeant. Et cela est tout autant amplifié par un tournage très sensible qui verra le film être épinglé comme un pacte avec la tyrannie subie. Güney n'hésite pas à ordonner à ses acteurs gardien de prison de frapper réellement les enfants pour renforcer la crédibilité du message cinématographique. Il faudra que l'un des chérubins s'évanouisse sous les coups reçus pour que le cinéaste en vienne à se rétracter et à opter pour une violence simulée. De telles pratiques seraient tout simplement et proprement impossibles de nos jours en France où Le Mur fut tourné sans s'attirer l'ire des critiques qui avaient déjà été très hostiles avec ce choix de mise en scène.
Le réalisateur du documentaire Autour du Mur se demandera lui-même si la fin justifie les moyens et si la volonté de justice, la lutte pour les droits de l'homme doit-elle recourir aux moyens qu'elle dénonce pour se faire entendre. Faut-il devenir soi-même bourreau en transformant son oeuvre en quelque chose qu'elle condamne ? Beaucoup de questionnements seront de mise, ce qui n'aidera pas à faire une bonne pub de cette pellicule qui ne pourra que prêter à la discussion.

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A tous les laudateurs d'esthétique clinquante, ne vous attendez pas à vous rincer les yeux devant Le Mur. Tout est terne, les couleurs privilégiées sont le gris, le brun et le noir. Il n'y a rien d'attirant qui ressort de Point Saint-Maxence, le lieu de tournage qui est une abbaye qui fut reconvertie en pensionnat. Parce que vous vous doutez bien que si Güney avait eu l'idiotie de retourner dans son pays natal, le seul bonjour reçu serait de se retrouver de nouveau incarcéré. C'est ça d'être déchu de sa nationalité. Il fallait pour lui s'imaginer l'environnement turc qui, pour le coup, fut superbement bien retranscrit. Mention aux murs de séparation dont le sommet est constitué de bouteilles brisées, histoire de taillader suffisamment le corps du courageux qui oserait défier les limites topologiques de son dortoir. Une maîtrise totale de mise en scène où s'ajoute une aisance de caméra font du long-métrage un régal sur ces points-là. Les musiques sont peu présentes et quand elles le sont, pas de violons pour rendre le tout bien larmoyant comme il faut. On s'apitoie sur leur sort sans artifices pour nous influencer.
Enfin, au vu du caractère "no limit" opté, les acteurs ne peuvent que transcender leur rôle, se montrant aussi attachants que révulsants, aussi impitoyables que impuissants. Prière de passer outre la VF qui est affreuse. A noter que les enfants proviendront de maisons de délinquants allemands, encadrés par des surveillants référents à ces mêmes maisons. On mentionnera Sisko, Tuncel Kurtiz, Malik Berrichi, Nicolas Hossein, Isabelle Tissandier, Zirek, Ali Berktay et Selahattin Kuzmoglu.

Vous l'avez compris, Le Mur est un métrage polémique qu'il n'est pas facile à appréhender devant sa radicalité hors norme, autant sur son sujet que sur le processus de création même. Incompréhensible de réaliser qu'il soit aussi méconnu, alors qu'il n'a rien à envier aux plus célébrissimes du genre. Illogique qu'il ne soit visiblement flanqué d'aucune interdiction. Dire qu'il marque est un doux euphémisme et c'est quand on se renseigne sur tout ce qu'il y a eu autour que l'impact en est encore plus grand. Certains insulteront Güney de beau salaud, ce qui est plus que compréhensible, tandis que d'autres atténueront ces actes en justifiant que cela fut un mal nécessaire pour la force de frappe.
Dans un cas comme dans l'autre, les débats seront houleux. Mais il faudrait bien être vachard pour descendre en flèche un titre percutant qui interroge le cinéphile sur la notion de bien et de mal, sur la justice qui prend plus les traits de la loi du Talion que d'un traitement humain, et finalement sur la dictature passée qui pissait à la raie de tous les gens en dehors du système. Reste à voir si la Turquie n'aura pas le malheur de renouer un jour avec ce triste passé.

 

Note : 15/20

 

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