The_Lobster

Genre : Science-fiction, fantastique, drame

Année : 2015

Durée : 1h58

 

Synopsis :

Dans un futur proche, toute personne célibataire est arrêtée, transférée à l’Hôtel et a 45 jours pour trouver l’âme soeur. Passé ce délai, elle sera transformée en l'animal de son choix. Pour échapper à ce destin, un homme s'enfuit et rejoint dans les bois un groupe de résistants ; les Solitaires.

 

La critique :

Hier soir, je me suis enfin risqué à voir ce que j'ai longtemps repoussé, débordé par un nombre ahurissant de films à voir. Le confinement aura permis de réduire sensiblement la donne d'un tout petit peu plus d'un iota mais le chemin est encore long. Arrivé à la fin, je ne pouvais faire sans vous en parler tant je ressortais de là la cervelle un petit peu secouée. Fervent pourfendeur et thuriféraire de l'originalité et de l'approche surréaliste dans, à peu près, tous les domaines artistiques, je peux dire que ma cervelle en a pris un fameux coup hier. Attention, je ne parle pas de ressortir de là avec un syndrome brainwashing que l'on rencontre quand on se risque à foncer dans de l'expérimental bien vénère. Je parle plutôt de se dire à la fin "Mais qu'est-ce que j'ai vu ?", un sourire satisfait.
Malgré une petite préparation mentale, ce ne fut pas suffisant pour encaisser l'imagination débordante d'un homme qui s'est déjà retrouvé dans les colonnes de Cinéma Choc. Yórgos Lánthimos vous dit-il quelque chose ? Pour certains oui, pour certains non. Ayant démarré timidement sa carrière, il se fait connaître avec un film qualifié de perturbant qui est Canine. Il se révèle alors être un réalisateur audacieux s'inscrivant comme l'un des porte-étendards de la Nouvelle Vague grecque. Son style unique plaît aux cinéphiles borderline, bien désappointés par une dangereuse uniformisation du Septième Art.

Après Alps et un très court-métrage, 2015 vit l'arrivée de ce que certains considèrent comme sa meilleure réalisation. The Lobster, un nom déjà bien étrange pour un titre qui l'est tout autant, confirme sa vision du cinéma qui séduit autant qu'elle révulse. Grâce à lui, il permet d'asseoir définitivement la réputation de Lánthimos sur la scène internationale. Chacune de ces oeuvres suscite interrogations et débats, en bien comme en mal, mais celles-ci ne laissent personne indifférent. Là est tout l'avantage de ne pas verser dans un désagréable conformisme qui nous ferait oublier la trame dix minutes après la fin de la séance tant le tout nous aura semblé bateau et déjà vu.
A l'instar de Canine qui remporta le prix "Un Certain Regard" à Cannes, The Lobster s'enorgueillit d'une récompense plus prestigieuse, même valorisante avec, ni plus ni moins, que le Prix du Jury. D'autres prix suivront dans la foulée ailleurs, ce qui renforce toujours plus sa popularité au point qu'il est apparu comme un immanquable de son année. C'est donc en bon aventurier téméraire raffolant de concepts atypiques que je me lançais fier et courageux en appuyant sur le bouton Play.

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ATTENTION SPOILERS : Dans un futur proche, toute personne célibataire est arrêtée, transférée à l’Hôtel et a 45 jours pour trouver l’âme soeur. Passé ce délai, elle sera transformée en l'animal de son choix. Pour échapper à ce destin, un homme s'enfuit et rejoint dans les bois un groupe de résistants ; les Solitaires.

A première vue, on se dit que nous n'avons là qu'un divertissement réalisé sous LSD qui n'a rien de plus à nous offrir que du délire à satiété dans la même optique que les extravagances nippones. Pourtant, à notre grand étonnement, cela ne sera pas du tout le cas. Alors que Canine étudiait et dénonçait l'oppression du microcosme familial, The Lobster voit plus grand, reprenant le totalitarisme de son aîné pour le transposer à l'échelle de la société dans son entièreté. Le monde absurde dans lequel évoluent les personnages s'inscrit dans la grande vision des régimes fascistes où les diktats liberticides emprisonnent l'individu, lui ôtant sa liberté de penser et son libre-arbitre. Il n'est toutefois pas question de guerre, de religion ou de racisme comme nous sommes en droit de le penser quand on songe à cette idéologie. L'intolérance est là, impitoyable même car obéissant à une néo-Constitution, ciblant les personnes célibataires, sans distinction de sexe, de croyance ou de couleur de peau.
Le célibat est apparu comme une condition dépravée, anormale et amorale. Tous les rouages de la société sont sommés d'être en couple, peu importe que la relation soit hétérosexuelle ou homosexuelle. Un individu ne peut être seul, sans quoi il est transporté à l'Hôtel où il se doit de trouver un partenaire dans un délai donné. Une fois le délai passé, il perd sa condition d'être humain en régressant au stade d'un animal moins évolué de son choix. 

Lánthimos ne va pas par quatre chemins. Il est vrai qu'on lui accusera d'extrapoler un peu trop ce qu'il veut critiquer mais la vérité est là. The Lobster est une satire virulente de l'oppression sociale en ce qui concerne les relations sentimentales, qu'elles soient intra-sexes ou inter-sexes. Chaque personne est frappée par le regard de la société dans ses rapports avec autrui et ce dès qu'elle est en âge de pouvoir y avoir accès en perdant son innocence infantile. On la juge en fonction du succès qu'elle peut avoir avec son sexe d'attirance. Cette dystopie met en lumière ces codes qui obligent, ou tout du moins font pression sur chacun, pour exister vis-à-vis de l'autre. Par exemple, un célibataire n'éprouvant pas le besoin de rapports amoureux et sexuels sera certainement vu comme bizarre par certains.
Une anomalie pure et simple qui sera allègrement jugée par ces fameux diktats qui veulent que les personnes en couple soient nécessairement plus heureuses que si elles étaient seules. On demandera aux femmes et hommes battu(e)s ce qu'elles/ils en pensent, histoire de rigoler un bon coup. Notre sacro-sainte civilisation a érigé ses propres règles immuables selon elle que les gens sont tenus de respecter, sans quoi une étiquette discriminante est collée sur leur front. En l'occurrence, les personnes qui désirent être seules ne sont pas "normales".

 

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Et le pire est que ce ne sont absolument pas des fabulations dignes des pires théories du complot. On nous vend constamment les bienfaits d'être en couple à travers des publicités qui nous incitent et nous encouragent à trouver l'âme soeur. Les sites de rencontres en sont aussi un autre exemple. Un véritable marché s'est construit pour les couples à travers les voyages, activités et autres, qui sont mis en valeur aux yeux de tous pour attirer les réfractaires ou faire revenir dans le moule ceux qui l'ont quitté. Et cette insidieuse politique fonctionne puisqu'un bien grand nombre en sont arrivés au fait d'être au bord de l'obnubilation d'être en couple. Certains vont jusqu'à en faire un objectif de vie, sans oublier le sexe mais on ne va pas se mentir que c'est plus une rhétorique masculine. Il faut être en couple pour être heureux. Le célibat ne conduit qu'à la souffrance.
Telles sont les grandes lignes de ce pays indéterminé qui voient son programme reposer sur les activités de l'Hôtel. A leur entrée, les individus ne sont affublés que d'un simple numéro, comme s'il s'agissait de bêtes en cage. On leur ôte leur humanité durant tout le séjour mais les choses ne s'arrêteront pas là pour autant. Lánthimos use d'absurdités qui ne tiennent jamais du hasard.

Prenons l'exemple de l'accoutrement standardisé pour tous. Là aussi, il y a une atteinte aux libertés individuelles puisque la hiérarchie détermine sans l'accord de l'individu quel est le bon habillement pour draguer. Une servante est affiliée à provoquer des érections chez les hommes pour faire grimper leur taux de testostérone afin de leur faciliter la tâche de trouver quelqu'un. Et puis, mentionnons ces séquences grotesques où des situations de la vie de tous les jours sont présentées devant les célibataires, leur prouvant par de grosses ficelles qu'être en couple, c'est aussi être en sécurité. Si tout ça semble rigolo au premier abord, c'est plutôt le malaise qui s'installe en songeant qu'une fraction non négligeable de personnes pensent réellement comme ça. Après, je ne sais pas quelle est la vie la plus attrayante entre un éternel célibataire et un couple cliché avec deux enfants, un chien, une petite villa avec jardin, le monospace et les crédits sur la gueule qui y vont de pair.
Ainsi, David, qui n'a pas eu le temps de faire le deuil de sa rupture parce qu'il est interdit d'être seul, se rend compte à quel point cet environnement est anxiogène (sans blague !). Il va partir rejoindre les désaxés, les indésirables qui sont traqués par l'Hôtel. Ceux que l'on appelle les Solitaires et qui ont refusé une vie à deux.

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Pour David, ce qu'il pensait être une renaissance n'en est pas si éloigné de la dictature du couple. Cette micro-société a aussi ses codes qu'il ne faut jamais outrepasser. Là aussi, l'Homme est bridé dans ses choix et dans sa propre condition. La découverte de l'amour sincère va permettre d'apporter une lueur d'espoir dans cet enfer moderne. La toxicité provient indubitablement des pressions sociales. En s'affranchissant de toutes les influences et jugements extérieurs, le contexte est le meilleur possible pour qu'une relation se fasse sous les meilleurs auspices. Ne pas être en couple pour être en couple. The Lobster envoie alors un violent coup de ranger dans la fourmilière en tournant en ridicule cette mentalité, sans ne jamais trop en faire. Il arrive à son but de manière frontale tout en faisant en sorte que nous nous attachions à son univers qu'il faudra accepter avec une grande ouverture d'esprit pour y rentrer pleinement et savourer. Hélas, tout n'est pas non plus parfait car on aurait aimé en savoir plus sur l'avènement de ce monde nouveau. Il y a un sérieux manque de profondeur de l'univers qui aurait mérité à être bien plus développé. De plus, certains accuseront quelques passages à vide lorsque David deviendra un Solitaire. 

Lánthimos prouve aussi qu'il n'est pas un manche et qu'il sait s'entourer de bonnes personnes pour travailler son film. On ne pourra que tomber amoureux d'un visuel exemplaire pouvant compter sur des décors variés et beaux, qu'ils soient la forêt, la ville ou le grand domaine de l'Hôtel. Les ralentis lors de la chasse aux Solitaires séduit par sa virtuosité certaine, le tout couplé à une bande son baroque qui donne l'impression d'être face à un tableau en mouvement. En dehors, la partition est toute aussi généreuse et d'une triste beauté. L'interprétation des acteurs contribuera grandement à la réussite. Monolithiques, semblant avoir perdu le goût de la vie, ils se complaisent souvent dans des facondes aussi palpitantes que la décomposition d'un cornichon (désolé ça m'est venu d'un coup comme ça). A les écouter "draguer", on aurait presque l'impression d'être des Humphrey Bogart sous aphrodisiaques.
Il faudra savoir accepter ce choix. Et malgré un projet casse-gueule, Lánthimos s'est entouré d'un casting de belles gueules célèbres qui ont fait leur preuve par le passé et qui ont cru en son travail. Colin Farrell, pour commencer, vaut le détour. Le reste est composé de Rachel Weisz, John C. Reilly, Léa Seydoux, Ben Whishaw, Jessica Barden, Olivia Colman, Ashley Jensen, Ariane Labed et Aggeliki Papoulia.

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The Lobster ne sera pas le film le plus facile d'accès, ni ayant un concept qui rameutera les foules. Outre le fait qu'il faille encourager ce genre de démarches pour garantir la diversité des styles et genres, on ne peut détourner le regard d'un long-métrage beaucoup plus profond qu'il n'en a l'air au premier abord. Lánthimos tance à très juste raison cette mode du "sans être en couple, nous ne sommes plus que l'ombre de nous-même". Loin de moi l'idée de sombrer dans une frustration de refoulé sentimental qui jalouse les gens en couple, on se rend compte que tous ces efforts de la société pour nous inciter à ne pas rester seul frôlent le ridicule. Vivre seul n'est pas une fatalité et on peut (si c'est possible !) réussir et vivre correctement sans être à deux (ou à plus mais là n'est pas l'idée).
En attendant, mieux vaut ça que de traîner derrière soi un/une emmerdeur/emmerdeuse qui vous pourrit la vie en permanence. Futur film culte ? Cela ne m'étonnerait pas, en dépit de quelques faiblesses qui minent son incroyable potentiel qui aurait pu en faire un chef d'oeuvre contemporain dénonçant les maux, qu'on se le dise, occidentaux sur la question de l'amour. En conclusion, commençons d'abord à nous aimer en tant qu'être unique avant de songer à nouer une liaison avec quelqu'un d'autre.

 

Note : 15/20

 

 

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