media

Genre : Comédie dramatique (interdit aux - 16 ans)

Année : 1991

Durée : 1h30

 

Synopsis :

Les errances et les tribulations nocturnes de deux amis refusant de souscrire à une vie ordinaire, agrémentées d'une histoire d'amour macabre.

 

La critique :

L’arrivage du Septième Art hexagonal dans les colonnes éparses de Cinéma Choc est toujours un grand événement. Si vous nous suivez, vous devez savoir que le blog a toujours été très acide avec le cinéma français. Alors, entendons-nous bien que ce n’est pas en termes de qualité. On peut dire que la France tient l’un des patrimoines cinématographiques parmi les plus prestigieux de l’histoire, si on va un peu plus loin que les têtes d’affiches souvent d’un rare malaise (qui a dit Ala’deux ?). Le problème est que, aussi bon qu’il soit, on ne peut pas contester le fait que la France a une fermeture d’esprit incontestable. Si vous désirez de la science-fiction, de l’horreur ou du fantastique, vous ferez très vite le tour. Et en ce qui concerne les œuvres politiquement incorrectes ?
Eh bien, c’était mieux avant quand on avait des réalisateurs plébiscités qui n’avaient pas froid aux yeux dans une époque où presque tout était permis. A mon grand dam, je n’en étais même pas encore au stade de spermatozoïde. J’étais juste perdu dans le grand néant, attendant de voir le jour en l’an de grâce 1994.

Sur ce point, la France dispose d’un petit catalogue attrayant pour qui a envie de polémique, de borderline et de trucs pas très catholiques. Ne rêvez pas, vouloir y accéder ne se fera qu’en acceptant l’idée de voir du vieux cinéma. Quand on sait que certains font une allergie à tout ce qui est antérieur aux années 2000, on peut leur conseiller de faire l’impasse là-dessus. A notre époque où la censure morale se démocratise de plus en plus et que la fosse septique des réseaux sociaux, j’ai nommé Twitter, a le pouvoir de nuire à certains par pur sadisme idéologique, il va sans dire que beaucoup de pellicules du temps passé n’auraient même pas pu voir le jour. Ce qui fait que l’on en vient à se questionner sur le cas épineux de Lune Froide, réalisé par Patrick Bouchitey qui fut à l’origine un court-métrage tiré de deux nouvelles de l’écrivain Charles Bukowski. Produit alors par Luc Besson, il reçut le César du meilleur court-métrage de fiction en 1990. Mais Bouchitey ne pouvait oublier les deux trublions mis en scène et décida de transposer son film passé en un truc beaucoup plus ambitieux.
Un long-métrage en l’occurrence. Directement frappé de l’interdiction aux moins de 16 ans, Lune Froide provoque le scandale avant même sa sortie pour avoir osé s’intéresser d’un peu trop près à la nouvelle de Bukowski Copulating Mermaid of Venice. Cela ne l’empêchera pas d’être sélectionné au Festival de Cannes la même année.

Photo1

ATTENTION SPOILERS : Les errances et les tribulations nocturnes de deux amis refusant de souscrire à une vie ordinaire agrémentées d'une histoire d'amour macabre.

Une friche industrielle perdue en Bretagne est le repère de Simon et Dédé, deux paumés quarantenaires. Ils sont gentils mais un peu à côté de la plaque, un peu cons-cons aussi. En marge des lois, ils sont dans une optique de vie logiquement anarchiste où ils se mettent là où je pense toutes les conventions, toute morale et règles élémentaires de savoir-vivre lorsqu’ils sont en société. Si l’un est parvenu à trouver un travail dans les entrepôts à poissons, l’autre n’a cure de chercher après un job et de s’intégrer dans le moule bien conçu du système. Il ne cherche pas à être utile à la communauté, préférant se perdre dans un hédonisme poisseux où les rivières de Budweiser serpentent sans fin. Malgré tout, Simon et Dédé sont deux énergumènes inséparables prêts à tout pour faire des idioties qui ne nous passeraient même pas par la tête. Mais ils sont aussi le reflet d’un échec existentiel cuisant flottant comme la brise marine dans les paysages industriels désolés et vétustes.
Ce ne sont pas des héros mais des perdants qui n’ont pas su prendre l’ascenseur en marche pour réussir dans la vie. Ils sont une partie de la France d’en-dessous, celle des prolétaires qui court sans savoir après leur destinée.

Entre deux errances par-ci, par-là, ils se retrouvent au café du coin à boire leur breuvage préféré : la bière tout sauf belge. Une hérésie pour le belge que je suis qui a toujours pleuré des larmes de sang en voyant la carte des bières en terrasse lors de mes escapades en France, et leur prix par la même occasion. Ont-ils des regrets ? Pas tant que ça, ils se laissent juste vivre, profitent des choses simples à l’instar de Dédé et sa passion pour Jimi Hendrix et le rock vintage dans sa caravane miteuse en face de la maison de sa sœur qui en voit des vertes et des pas mûres. Le boucan, les petites taquineries au bon petit Rachid surnommé « Cacahuète » (parce que Rachid => Arachide => Cacahuète). Le genre de blague pas méchante, un peu beauf qui mettrait le réalisateur au pilori en 2020 par tous les hystériques qui pullulent sur les réseaux sociaux. On donne des os de poulet au chien sans se rendre compte que ça peut lui être fatal. De la misère dans laquelle ils se trouvent surgit l’insolence et la débauche dont ils en ont fait les fers de lance de leur propre chemin de vie.

Photo2

Nos deux compères ne rivalisent pas d’idées pour se faire remarquer. Dédé qui voit les femmes davantage comme des trous que comme des êtres humains a fait le pari auprès de son vieux copain de faire un gros suçon sauvage et bien baveux à une femme se déhanchant sur la piste. L’instant d’après, on provoque une panne d’électricité dans le voisinage en balançant un mannequin sur les grilles électrifiées de la centrale électrique. Toute une série de cocasseries qui s’accumulent, ne pouvant que nous faire décocher un sourire en coin et parfois même un rire spontané mais aussi de compassion devant leur innocence d’adolescents retardés. Et puis, il y a la Sirène que Simon n’a jamais pu oublier un soir où, comme souvent en état d’ébriété, ils ont dérobé un cadavre pour se rendre compte après qu’il s’agissait d’une jolie jeune fille ayant rencontré trop tôt la Grande Faucheuse.
Simon que l’on soupçonne impuissant face aux relations sexuelles classique, pris dans une hystérie alcoolique, ne pourra s’empêcher de faire ce que vous savez à cette macchabée encore fraîche. Dieu bénisse l’absence de rigor mortis pour soulager les pulsions nécrophiles de Simon et puis tour à tour de Dédé qui prendra son pied !

Lune Froide, de comédie potache se transmue en antre de l’horreur où nos deux losers ont poussé un peu trop loin les limites dans cette histoire d’un admirable noir et blanc qui correspond exactement à la tonalité des lieux. Le blanc pour chaque lumière d’amitié qui apparaît dans le ciel triste de la zone industrielle portuaire. Le noir pour le pessimisme de leur vie future qui n’ira jamais vers des jours plus cléments où Dédé n’aura enfin plus d’ardoise au café et saura s’acheter sa propre guitare d’occasion pour vibrer sur les interprétations démentielles de Jimi Hendrix revisitées à la sauce Dédé. C’est que le rock prend une place prépondérante dans leur existence qui passe inlassablement au rythme des tristes vagues de la Bretagne, berçant nos oreilles par un esprit musical libertaire sillonnant les plages. Quant à Simon et Dédé, comment ne pas s’attacher à eux tant ils sont justes dans leurs réactions, touchants et sympathiques au point que l’on aimerait s’en faire des potes.
Jean-François Stévenin et Patrick Bouchiney en personne pour le rôle de Dédé ont fait très fort dans leur prestation. Jean-Pierre Bisson, Consuelo de Haviland, Laura Favali, Silvana de Faria, Karine Nuris, Roland Blanche et Jean-Pierre Castaldi en personne se chargeront de leur apporter un peu de baume au cœur.

Photo3

Lune Froide, quel beau et macabre nom pour un film aussi froid que de la glace, aussi sombre que la poussière industrielle recouvrant l’intérieur des grandes cheminées. Mais derrière cette couche épaisse de nihilisme moral où alcool, sexe et outrage à la religion se complaisent en un cocktail détonnant, il y a toujours une petite fenêtre enveloppée d’un halo de lumière blanche. Ce halo représente leur amitié mutuelle qui leur empêche de sombrer définitivement dans un marasme sans retour possible. Non autorisé aux âmes sensibles et aux culs coincés qui tireront la moue ou quitteront la séance quand la Sirène dévoilera toute son anatomie inerte, Lune Froide est une ode à la liberté aussi dérangeante que fascinante. Une tranche de vie perverse mais jamais vraiment vulgaire, même quand la nécrophilie s’invite à leur table malodorante, hantant Simon qui, pour la première fois, semble avoir été marqué en son for intérieur par une femme. Mais toute bonne chose a une fin et sa Sirène s’en ira retourner dans l’océan, ne laissant derrière lui que la mélancolie d’un soir d’ivresse. Lune Froide est l’odyssée de deux ratés au grand cœur qui montre que dans la noirceur, il y a toujours le moyen de se raccrocher à quelque chose et d’être capable de rire.

 

Note : 17/20

 

orange-mecanique Taratata