Le_Piege (1)

Genre : Thriller, drame 

Année : 1961

Durée : 1h45

 

Synopsis :

En 1945, au Japon, un pilote américain noir dont l'avion vient de s'écraser est recueilli par des paysans dans un village de montagne. Il est d'abord maintenu en captivité avant de devenir le "gibier d'élevage" du titre, considéré comme une bête humaine par les villageois.

 

La critique :

Oui... Vous pouvez me tancer, me jeter des tomates trop mûres et des oeufs pourris et maudire mes rétrospectives d'une taille que vous devez juger indécente pour chacune d'entre elles. J'en ai bien conscience mais dites-vous bien que, petit à petit, nous arriverons vers la fin. Il faudra du temps mais on y arrivera, vous pouvez me croire sur parole. Pas de Corée du Sud ni d'Italie qui ne tienne aujourd'hui mais bien le Japon et donc, en toute logique, cette satanée Nouvelle Vague japonaise que vous bouffez depuis, officiellement, l'été 2017 à des intervalles, d'abord de bonne tenue, et maintenant à une cadence nettement plus élevée. Vous ai-je déjà dit qu'il s'agissait de mon courant préféré ? Oui, plus d'une fois certainement pour les (mal)chanceux qui nous suivent depuis un bon moment.
Vous l'ai-je déjà décrit un peu en détail ? Evidemment ! Vous connaissez désormais la chanson presque à la lettre près. L'incursion de la télévision dans les foyers qui engendre des pertes financières importantes pour les sociétés de production, la lassitude du public pour les cinéastes classiques (inutile de les citer depuis le temps), la volonté de privilégier un cinéma social qui s'intéresserait aux questionnements actuels. Rien d'étonnant, vu que le Japon était bousculé par d'importants troubles sociaux qu'ils proviennent des étudiants, de la classe ouvrière, sans compter la libération sexuelle.

Il fallait casser les codes de jadis jugés rétrogrades. A l'instar du pinku-eiga qui évoluait sur une route adjacente, la Nouvelle Vague, plus grand public (on ne va pas se mentir), a permis de combler les attentes des japonais. Une nouvelle génération de cinéastes qui ont grandi en vivant les traumatismes de la seconde Guerre Mondiale a su apporter un renouveau au Septième Art national. Néanmoins, sa réputation au niveau occidental s'est montrée pour le moins décevante, alors qu'il reflète une page historique japonaise très importante. Qui sera l'heureux élu pour un nouveau billet ? C'est encore une fois Nagisa Oshima qui a décidément le vent en poupe ces temps-ci.
N'allez pas croire que le restant de la rétrospective lui sera uniquement consacrée. Loin de là car les autres figures incontournables du mouvement n'ont pas encore fini de faire parler d'elle. Il y a deux raisons au fait que je vous matraque de cet artiste. La première est que j'ai complètement omis de l'intégrer à temps dans ce cycle qui s'est considérablement rallongé suite à ça, à votre grand bonheur je n'en doute pas. Secundo, je ne tiens justement pas à finir ce travail sur un seul cinéaste. Ceci expliquant que vous mangerez encore du Oshima pendant un moment. Trêve de verbiages et passons au film en lui-même avec un sacré client nommé Le Piège, qui m'aura donné de sérieuses sueurs froides pour l'obtenir, ayant même abandonné un temps sa recherche.

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ATTENTION SPOILERS : En 1945, au Japon, un pilote américain noir dont l'avion vient de s'écraser est recueilli par des paysans dans un village de montagne. Il est d'abord maintenu en captivité avant de devenir le "gibier d'élevage" du titre, considéré comme une bête humaine par les villageois.

A contrario des autres que j'ai chroniqué jusqu'à présent, Le Piège est loin d'être celui que l'on citera en premier dans la filmographie du cinéaste. On peut imputer cela à ses déboires qu'il eut avec la Shokiku après le scandale et in fine le conflit résultant pour son sulfureux Nuit et Brouillard au Japon. Ceci a eu pour effet pour Oshima de fonder sa propre maison de production du nom de Sozosha pour pouvoir travailler dans une liberté d'action totale. Hélas pour lui, Sozosha n'a pas encore le potentiel de supporter des oeuvres à gros budget. Dans un premier temps, Le Révolté qu'il comptait réaliser est mis en stand-by car il se voit obligé pour tourner d'accepter la proposition de Palace Film d'adapter le roman éponyme de Oe Kenzaburo. Ce film de commande sera frappé du sceau de pellicule maudite car elle n'offrait pas toutes les libertés désirées au cinéaste mais, en raison de son échec commercial, coulera la Sozosha. Pour ne rien arranger, il ne se montrera pas satisfait du matériau final.
Mais qu'en est-il vraiment de la transposition d'un sujet aussi spinescent qui ne peut que prêter à la curiosité ? Démarrant directement par la capture d'un pilote américain à la peau noire, les villageois ont pour injonction de le ramener dans leur village. L'ordre du régime politique et, certainement, des conventions internationales est de le garder en vie. On peut se dire que les choses devraient un minimum bien se passer. Pourtant, cet américain vient de plonger sans le savoir dans les géhennes créées par une population pervertie.

Dès le début, nous sommes, à l'instar du prisonnier, pris au piège de l'ambiance malsaine de ce village. Dans un premier temps, il est vu comme une curiosité de la nature de par sa couleur de peau différente. Mais très vite les choses vont finir par dégénérer. Ce noir dont on ne connaîtra jamais le nom va servir de bouc émissaire pour un peu tout et n'importe quoi. Son arrivée a pour effet de faire éclater au grand jour toutes les bassesses, mesquineries et autres ragots qui circulent au sein de cette communauté dans le coeur de chacun. Ne sachant pas quoi faire de son sort, les tensions montent. Certains veulent sa mort car il a apporté le malheur sur le village.
Les confrontations se multiplient et font apparaître toute la laideur de ces êtres qui sont incapables de faire face à leurs actes et d'assumer leurs torts. La rancune des uns envers les autres a une cible rêvée en la personne de l'américain afin de se dédouaner de leur sort et ainsi préserver l'intégrité de ces relations. Il ne faut pas avoir deux doctorats pour voir cette virulente dénonciation par Oshima du racisme primaire et sans fond d'une troupe déconnectée du monde réel. Ignorante et arriérée, ils ont construit leur vie sur des préjugés, la lâcheté et une haine omniprésente envers autrui. 

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Les remarques blessantes semblent être banalisées. On pense à ces hommes qui rabâcheront à une femme dont le mari est parti à la guerre et qui est sans nouvelles de lui qu'il est mort. Bon il y a mieux pour réconforter quelqu'un je pense ! Certains iront même jusqu'à rire des tokyoïtes subissant les bombardements. L'absurdité est seule maîtresse des lieux et rarement l'humanité ne nous aura paru aussi dégueulasse. Seuls les enfants adopteront un point de vue neutre et ne sombreront pas dans l'irrationalité. Incarnation de l'innocence et de la naïveté, leur intelligence et leur réflexion est pourtant bien supérieure à la population adulte.
On le verra quelques années plus tard avec Le Petit GarçonOshima humanisait ces êtres qu'il voit comme seul salut d'une humanité moralement déclinante et belliqueuse. De plus, dans ce hameau, la violence va bien au-delà de la simple catharsis que le noir représente. Une mère incite ses enfants à voler, les gueulantes sont poussées pour un rien, ça se bagarre sans que l'on ne comprenne parfois pourquoi. L'une des femmes criera à plusieurs reprises que le monde est un enfer. Le terme "diplomatie" est visiblement inconnu de tous.

L'impression d'être dans un zoo au lieu d'une civilisation est nettement plus de la partie. Les traits humains ne ressortant finalement que des enfants et du noir. Qu'on se le dise, regarder Le Piège, c'est s'assurer ne pas du tout passer moralement un bon moment. Tout est froid et, comme dit avant, la déshumanisation atteint des sommets records. L'oeuvre peut compter sur plusieurs séquences marquantes à l'image de cet enfant ligoté qui recevra des gifles de l'américain, indépendamment de sa volonté puisque ses mouvements seront commandés par les villageois. D'une part, cela permet dans leur optique d'accabler de honte un gosse en recevant des coups d'une personne n'étant pas de la même couleur de peau que la sienne. Et d'autre part, on en revient au postulat qu'il est le souffre-douleur idéal car ils n'hésiteront pas à dire que c'est de la faute du noir s'il s'est fait gifler.
Inutile de préciser que Le Piège comporte des scènes d'une violence psychologique inouïe et qu'il est bien surprenant de voir qu'aucune interdiction ne semble être de mise. Malheureusement, on pourra reprocher un défaut de narration flagrant. Si l'histoire démarre trop vite en omettant complètement la rencontre des campagnards avec l'aviateur, la dernière partie est plus que dispensable. Dans tous les cas, aucun espoir ne sera de mise donc pour un happy-end, vous pourrez aller, en toute sympathie, vous faire voir chez les grecs. 

 

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A nouveau, nous revenons au noir et blanc pour un résultat amplement correct, même s'il peut parfois sonner un peu amateur dans sa mise en scène. Mais à ce niveau je chipote puisque Oshima ne se gêne pas pour multiplier avec dextérité et originalité les hors-champs, plongées, contre-plongées, rapides gros plans sur le visage des personnages pour mieux faire ressortir leurs émotions. Les décors restent rudimentaires mais d'une beauté certaine. Gros point positif à noter pour la partition musicale d'outre-tombe, soulignant tout le désespoir régnant en ces lieux. Finalement, nous serons sur une interprétation très correcte des acteurs, parfaits en salauds de service.
De son côté, l'aviateur noir sera presque toujours enfermé dans un mutisme pesant, sauf lorsqu'il prendra en otage un enfant pour tenter de sauver sa peau. A la merci de ces badauds, l'incommunicabilité est une fatalité inévitable. Conséquence d'un total manque de respect envers la vie de quelqu'un de différent physiquement. On citera Rentaro Mikuni, Akiko Koyama, Yoko Mihara, Masako Nakamura, Teruko Kishi, Sadako Sawamura, Kyu Sazanka et Jun Hamamura. L'acteur afro-américain sera campé par Hugh Hurd que l'on félicite pour avoir accepté un rôle aussi fort.

Mon manque d'entrain de jadis pour Nagisa Oshima s'est réduit, à l'instar de celui que j'avais pour Shohei Imamura, en poussière. Si La Pendaison, L'Obsédé en Plein Jour et Le Petit Garçon sont arrivés à changer mon opinion, Le Piège fut la cerise sur le gâteau pour que je puisse fièrement dire que j'aime grandement le travail de Oshima. En même temps, comment rester insensible devant un film aussi poignant, troublant et perturbant ? Le pire étant qu'il ne fait pas seulement partie d'un courant injustement méconnu mais qu'il est l'un des longs-métrages oubliés de son auteur. Et pourtant, il n'a en aucun cas à rougir face aux grands classiques de son auteur en bousculant même sérieusement leur hégémonie. Affichant les plus bas instincts triviaux d'une humanité nihiliste dont aucune qualité ne ressort, Le Piège est un film qui choque durablement et qui ne peut laisser indifférent. Il est même sans nul doute l'un des plus violents pamphlets envers la lâcheté, l'hypocrisie et la vilenie. "Qu’est-ce qu’on a fait de mal ? On lui a donné du riz blanc pendant qu’on mangeait des pommes de terre.
Il a même bu du lait de chèvre ! Que pouvions-nous faire de plus ?" : 
une phrase qui résonnera comme une manière de se rassurer sur leur dévouement forcé et qu'ils ne sont pas méchants. Une ineptie évidemment ! Si Oshima avait pour but que l'on ressorte de la séance, totalement dégoûté du genre humain, il y est brillamment arrivé. En conclusion, je peux décemment marteler que Le Piège est probablement l'une des oeuvres les plus sombres et glauques de son géniteur.

 

Note : 16/20

 

 

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