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Genre : Comédie dramatique, guerre 

Année : 1968

Durée : 1h56

 

Synopsis :

Dans cette satire pacifiste, juste avant de devoir accomplir une mission suicidaire, un soldat sans nom rencontre son premier et dernier amour pendant son jour de permission. Tout en mêlant humour aigre-doux et regard mélancolique, Okamoto propose un message profond sans jamais imposer son propre point de vue.

 

La critique :

N'importe qui aura deviné que la sombre période de la seconde Guerre Mondiale aura profondément marqué les arts, allant de la peinture au roman en passant par la sculpture et le jeu vidéo. Ce conflit d'énorme ampleur a engendré dans son sillage des dizaines de millions de morts et une myriade d'événements notoires qui furent repris par le Septième Art. Si le débarquement en Normandie est un grand classique auquel on songe directement quand on entend "film sur la WWII", il n'est heureusement pas le seul. Entre les camps de concentration et d'extermination, le front russe, la France occupée, l'Italie fasciste ou l'Allemagne même, il y a largement à boire et à manger. Le Japon, ayant été un pays très touché par les ignominies de la guerre, n'aurait pu faire sans avoir les projecteurs braqués sur lui.
Ce qui est peut-être la principale raison est qu'il fut la seule nation à avoir eu la chance inouïe de se ramasser sur la tronche deux bombes atomiques de ceux qui veulent "apporter la démocratie dans le monde", j'ai nommé les Etats-Unis. Seulement, quand on y pense, les oeuvres japonaises sur la question ne sont pas si nombreuses que ça. Tora ! Tora ! Tora ! (Et encore... Car il s'agit d'une co-production) et Furyo sont sans doute les plus connus mais c'est se méprendre sur le fait qu'il y eut d'autres titres plus confidentiels et qualitativement supérieurs.

Songeons à Pluie Noire qui dépeignait le sort de ceux qui survécurent au désastre de Hiroshima. Quid du chef-d'oeuvre (et mon dernier film choc en date) Feux dans la plaine qui offrait un portrait horrifiant du sort des combattants japonais oubliés aux Philippines. Il y a peu, je vous présentais avec entrain un Kihachi Okamoto bien différent de son image occidentale se limitant à ses trois grands chanbaras, qui pouvait compter sur un sujet en béton qu'il exploita plus qu'habilement. Le Jour le plus long du Japon, oh combien instructif au vu de quelque chose qui n'est pas au programme de l'éducation nationale, avait le chic pour nous tenir constamment en haleine. Il ne faisait que démontrer l'amour ostensible de Okamoto pour la paix, davantage renforcé après son avis de mobilisation en tant que soldat dans la marine japonaise. Il avouera par la suite qu'il s'extirpa de la guerre par miracle.
Création de grande ampleur avec un casting en béton armé, on peut s'estomaquer de voir qu'il n'y a pas (ou plus) d'édition française. Evidemment, ce n'est pas comme ça que l'image réductrice du mec que l'on assimile au chanbara disparaîtra ! Quoi qu'il en soit, je me suis dit qu'une petite récidive ne ferait pas de tort car mon dévolu se jeta sur La Torpille Humaine.

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ATTENTION SPOILERS : Dans cette satire pacifiste, juste avant de devoir accomplir une mission suicidaire, un soldat sans nom rencontre son premier et dernier amour pendant son jour de permission. Tout en mêlant humour aigre-doux et regard mélancolique, Okamoto propose un message profond sans jamais imposer son propre point de vue.

Kihachi Okamoto n'a jamais été vu comme faisant partie de la Nouvelle Vague japonaise pour des raisons de temporalité et de formalisme. Il se trouvait à cheval avec des hommes comme Kon Ichikawa et Masaki Kobayashi entre l'ancienne génération qui incluait les Mikio Naruse et compagnie et les révolutionnaires tels Shohei Imamura ou Yoshishige Yoshida. Dans le cas présent, une rupture avec ses prédécesseurs est faite lorsqu'il décide de signer une pellicule en s'affranchissant de l'influence des grands studios commerciaux. Il trouvera la bénédiction grâce à la société de production ATG qui fut l'une des plaques tournantes de la NV jap et grande référence de la scène indépendante japonaise. Aux grands moyens financiers se substituent la recherche intellectuelle, la promotion de la dimension artistique. Du cinéma plus intello qui est une fracture évidente avec la filmographie passée du bonhomme, plus tournée vers le divertissement et moins sur les fulgurances inhérentes tant graphiques que narratives de ce courant. S'opposant à son Le Jour le plus long du Japon qui se rapportait plus à une approche documentaire, il part ici sur une construction plus humaniste et autobiographique mais aussi désespérée comme cela sera le cas au début quand il effectue la comparaison avec l'espérance de vie des deux sexes en 1945 et en 1967.
Le constat est d'une implacable réalité, l'espérance a grimpé pour les hommes de 21 ans et 6 mois. Cette durée est l'âge du héros, homme gringalet aux lunettes rondes qui a été enrôlé dans l'armée impériale.

D'un point de vue chronologique, c'était l'âge du cinéaste en 1945, de quoi renforcer le lien entre le film et ce à quoi il a assisté et vécu. Dans le cas présent, notre soldat n'a pas de nom. Son supérieur se contente de lui hurler les ordres et de lui apprendre à être un militaire exemplaire entièrement dévoué à sa patrie, jusqu'au bout et même jusqu'à la mort. Nul besoin de rappeler ce temps qui vit l'empereur Hirohito s'élever au rang de dignité par un culte de la personnalité type que d'autres dictateurs ont mis en application. L'esprit de mort et surtout du sacrifice était enseigné à tous nos troufions obligés de partir au combat. En le privant de son nom, de ce qui fait l'identité même de chacun, il rabaisse notre homme à quia, ce qui coïncidait avec la politique militaire. L'homme n'était plus vu comme un être humain mais comme de la chair à canon qui ne pouvait avoir comme seul objectif que de mourir (cf les fameux kamikazes). Face à cette politique d'endoctrinement, le mystérieux personnage que nous suivons n'arrive que difficilement à trouver un sens à son but et à l'inéluctable fin qui l'attendra le lendemain de son jour de permission qui signe un dernier contact avec la civilisation et, par extension, le Japon.
Dans la laideur ambiante faite de boue et d'une mine de visages narquois, son objectif est de goûter au sexe au moins une fois avant de mourir. Sa rencontre avec la tenancière d'une maison de prostituées lui offrira cette lumière qu'il recherchait. 

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Okamoto semonce avec une rare véhémence le bellicisme qui n'apporte rien de bon au bien-être collectif. Il démonte l'argumentaire des dirigeants, le tournant en ridicule en prouvant qu'un soldat est un être doué de sentiments, d'émotions et d'un libre-arbitre. Mais plutôt que de partir sur une approche nihiliste, il va opter pour une satire virulente où l'humour à la fois cynique et caustique est dirigé contre le pouvoir. Nous ferons la rencontre de nombreuses personnalités aussi différentes les unes des autres. Les pessimistes persuadés que la guerre est perdue, un jeune homme sanctifiant le serment impérial, un gosse jouant dans la plus totale normalité avec des grenades en procédant à un calcul mental, les officiers supérieurs bornés, une troupe de filles de joie arrogantes. Le must étant le vieux libraire privé de ses deux bras à cause d'une attaque de B29 qui demandera à notre protagoniste s'il peut l'aider à uriner. Cette légèreté de ton ne masque pour autant pas du tout la froideur et le malaise qui plane sur une société nippone exsangue et désagrégée dans sa dernière année de guerre.
La Torpille Humaine est en soit un regard extérieur à Le Jour le plus long du Japon qui ne prenait le point de vue que des ministres et militaires de haut rang sans ne jamais ausculter le sentiment populaire. Dans le cas présent, c'est le peuple qui est mis en valeur. Deux longs-métrages se complétant pleinement, formant un faux diptyque. 

Alors que notre homme part en quête de réponse à ses questions sur la plage, on en viendra à ce qu'il prenne place dans une pitoyable torpille de fabrication douteuse sur son étanchéité et sa résistance. Quoi de plus normal finalement de ne pas construire un carrosse car l'objectif est de foncer avec une grande quantité d'explosifs vers les navires américains. Mais la cocasserie ne tardera pas à poindre le bout de son nez, ponctuée de l'injustice de dériver dans la mer pour être repêché par un pêcheur vieillissant qui lui apprendra que la guerre est terminée. La fin n'en sera pour autant pas joyeuse pour un sou. Sans le moindre espoir, notre mâle sans nom, insignifiant parmi tous, qui, en tant que sacrifié, aurait été considéré comme un dieu perdra tout jusqu'à son existence même s'évaporant dans la brise marine. Vous l'avez compris, La Torpille Humaine n'épargne rien du tout, parodiant à souhait toute la mécanique d'aliénation des foules. Il reste encore des gens ayant une conscience en ce bas-monde qui vont défier l'ordre établi. Mais un seul homme peut-il ressortir triomphant d'une lutte acharnée contre un régime totalitaire ? La réponse, ça sera à vous de la trouver au travers d'une narration palpitante où un érotisme davantage effleuré s'y installe. La seule douceur de vivre servie au soldat qui aura accompli une mission bien plus importante que de se suicider aveuglément avec sa détermination patriotique résultant d'une lobotomie étatique.

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J'en viens à penser que Kihachi Okamoto n'était pas du tout un thuriféraire de la couleur en ces années-là vu qu'il continue dans son indéfectible amour du noir et blanc en 1968. Et comme une évidence, la beauté est au rendez-vous entre cette plage sans fin ayant plus les allures d'un désert qu'autre chose et ces accumulations de bâtiments aux airs de bidonville balayés par les intempéries. Il n'y a pas de surprise notable dans l'absolu sauf qu'une rupture de ton est explicite en comparaison de ses oeuvres précédentes un peu plus conventionnelles dans leur travail des décors. Pour tout ce qui est cadrages et plans divers, pas d'inquiétude sur la réussite. Pour le son, ça ne saute guère aux oreilles.
On n'y fait pas trop attention. Et pour finir, on peut s'enorgueillir d'une direction d'acteurs plus qu'à la hauteur avec de grands noms de l'époque tels Chishu Ryu incarnant le mémorable vendeur amputé et Yunosuke Ito en colonel hystérique. Minori Terada de par sa bonne bouille et ses réactions comiques fait mouche et se montre très attachant. On notera également Naoko Otani, Etsushi Takahashi et Yoshitaka Zushi qui fut deux ans plus tard l'homme-train de Dodes'kaden

Il est plus que navrant de constater que Kihachi Okamoto est trop mal connu dans nos contrées, la faute en revenant aux distributeurs qui ne se sont réellement focalisés que sur sa "trilogie du chanbara" (Samouraï, Le Sabre du Mal et Kill, la forteresse des samouraïs), alors qu'il y a autre chose et de qualité similaire. J'en avais d'ailleurs fait la remarque dans le billet sur Le Jour le plus long du Japon qui est confiné (verbe tendance du moment) à un anonymat amplifié par le fait que le visionnage en VOSTA en fera fuir plus d'un à cause d'une plus grande complexité de compréhension, d'un effort cérébral constant ou tout simplement d'une méconnaissance de la langue de Shakespeare. Un beau gâchis qui isole La Torpille Humaine qui a énormément de choses à dire entre l'absurdité de la guerre, le cruel sort des hommes japonais et le pathétisme de la doctrine militaire.
Avec une maîtrise de la comédie qui engendrera sourires et pourquoi pas des rires dans l'assemblée, on tient là un très bon cru bourré de scènes d'anthologie autant hilares que dérangeantes, se démarquant du film de guerre traditionnel sans pour autant en occulter l'horreur. 

 

Note : 16/20

 

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