La_Lame_infernale

Genre : Thriller, policier, giallo (interdit aux - 12 ans)

Année : 1974

Durée : 1h30

 

Synopsis :

En enquêtant sur une adolescente dont le meurtre a été maquillé en suicide, une juge d'instruction et un policier remontent la piste d'un réseau de prostitution de mineures. Un tueur se lance aussitôt dans l'élimination des témoins gênants.

 

La critique :

Je sais qu'au plus profond de moi, vous me maudissez moi et mes longues, très longues, rétrospectives. Et peut-être même plus particulièrement celle-ci, dédiée aux giallo pour les (mal)chanceux qui ne nous auraient pas encore rencontrés, dont vous n'en voyez pas le bout. La bonne nouvelle est que plus aucun film du genre ne s'est rajouté à ma liste, ce qui tend à diminuer chaque fois d'un peu plus la longueur. La mauvaise est que vous n'êtes pas près d'en voir encore le bout. Certains masochistes me diront de tout faire d'un coup et ainsi d'en finir pour de bon mais, dans un but d'éviter une potentielle overdose, je ne me risquerai pas à jouer à ce petit jeu. Bref, le giallo, qu'est-ce que c'est ? Cette question que j'ai posé un incalculable nombre de fois mérite pourtant d'être de mise pour ceux qui ne le sauraient pas encore, d'autant plus que j'ai un peu trop raconté ma vie dans l'introduction de la précédente chronique dédiée à ce genre transalpin, à défaut de vous présenter tout ce petit monde.
Concrètement, il ne s'agit ni plus ni moins que du thriller policier à l'italienne qui a vu sa naissance officiellement actée avec *roulements de tambour* Mario Bava qui, avec La Fille qui en savait trop, posa les bases qui fit de ce film l'oeuvre fondatrice du giallo.

L'année suivante, Six Femmes pour l'Assassin introduisit une icône emblématique : le fameux meurtrier masqué tenant une arme blanche dans sa main gantée de noir. Avec ça, le style avait définitivement maturé pour être prêt à une large exploitation, et ce n'est pas peu dire. D'un démarrage encore timide, un boom se fit au tout début des années 70 à tel point que les italiens assistaient à un rythme de sortie hebdomadaire. Les aventuriers étaient nombreux, accouchant de pellicules de bonne ou moins bonne qualité. A côté de Bava, Dario Argento se révéla très vite et se fit connaître rapidement hors de ses frontières. Pour les autres, cela sera un peu plus compliqué mais n'allez pas croire que leurs créations sont dispensables, bien loin de là. Certes, je ne me suis pas encore centré sur suffisamment de cinéastes, mais il ne faut pas être Einstein pour savoir que Sergio Martino ou justement Massimo Dallamano se sont autant fait remarquer. Pourtant, les arguments pour justifier le visionnage de leurs longs-métrages emblématiques sont plus que solides. Précédemment, je présentais fièrement Dallamano avec son excellent Mais...Qu'avez-vous fait à Solange ? En dépit d'une triste confidentialité dans nos contrées, celui-ci s'était hissé comme un classique du genre à un point tel qu'il pouvait tenir la dragée haute face aux meilleures oeuvres de Bava et de Argento. Comblé, je ne pouvais en rester là et je me lançais en toute logique très vite dans son deuxième et déjà dernier giallo au nom digne des pires films de série Z : La Lame Infernale.

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ATTENTION SPOILERS : En enquêtant sur une adolescente dont le meurtre a été maquillé en suicide, une juge d'instruction et un policier remontent la piste d'un réseau de prostitution de mineures. Un tueur se lance aussitôt dans l'élimination des témoins gênants.

Nous avons pu voir que Dallamano est un fervent adepte des sujets qui fâchent et qui dérangent. Dans Mais... Qu'avez-vous fait à Solange ?, il s'embarquait sur la thématique spinescente des avortements clandestins se déroulant dans une Italie qui n'avait pas encore rédigée les lois sur l'IVG. En faisant cela, il intellectualisait davantage son film en intégrant une dénonciation sociale en faveur de la préservation de la santé du sexe féminin. Vraisemblablement, le réalisateur est un fervent défenseur de la condition des femmes et il le prouvera encore ici avec un thème, peut-être, encore plus sensible et polémique. L'histoire se démarque déjà par son originalité puisqu'elle épouse tous les codes du polar, à commencer par la découverte du cadavre d'une jeune fille mineure retrouvée pendue dans un appartement inoccupé. Ce qui aurait pu n'être qu'un triste fait divers parmi tant d'autres révélera qu'il ne s'agit pas d'un suicide mais bien d'un meurtre sauvage.
L'inspecteur Silvestri est chargé de faire la lumière sur tout ceci, secondé par Vittoria Stori, une juge d'instruction dont il s'agit de sa première grosse affaire. En observant un homme filmant de l'immeuble d'en face leur découverte du cadavre, les choses démarrent sur les chapeaux de roue. Plus tard, ils découvriront une salle de bain inondée de sang, suivie de la découverte d'un deuxième cadavre.

Pour la police, les soupçons d'une affaire de grande ampleur ne tardent pas à émerger dans leur esprit. Mais ce qu'ils découvriront dépassera l'entendement quand ils apprendront, grâce à un témoin important, que le centre névralgique de tout ceci est un réseau de prostitution de mineures. Dallamano inscrit cette intolérable cruauté dans une malheureuse réalité. Chaque année, 8000 adolescents disparaissent. Si certains sont retrouvés, d'autres ont sombrés dans la drogue mais la grande majorité de tout ceux-ci disparaissent à tout jamais. S'il est attesté depuis longtemps que de pareilles organisations existent, on est en droit de supposer que certains ont sombré dans l'innommable. Sans étonnement, les acteurs de ces réseaux clandestins ne sont pas les premiers quidams du coin.
Il s'agit de personnalités riches, généralement influentes et in fine d'une condition sociologique plus bourgeoise que prolétarienne. Bien sûr, Dallamano évite la critique facile de la bourgeoisie dépravée en l'embarquant de manière manichéenne dans de pareilles pratiques. Et heureusement ! Mais on ne peut cacher que certains s'enorgueillissent d'un plaisir intense d'exercer une domination totale, quitte à se vautrer dans les instincts les plus crapuleux.

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Comme vous vous en doutez, La Lame Infernale ne va pas filmer de manière explicite cet abominable microcosme, d'abord pour des raisons de légalité et, on peut supposer, d'éthique personnelle. Préférant le hors-champ, cela n'élude pour autant pas le trait extrêmement dérangeant qui ressortent de certaines séquences, à commencer par ces fameux enregistrements audio qui traduisent à merveille les tendances pédophiles de ces hommes. Par de grosses sommes d'argent, ils attirent des adolescentes un peu paumées qui rêvent de richesse. Une séquence encore plus marquante montrera que ces humains (si tant est qu'on peut les considérer comme tels) sont vraiment capables de tout car on dépassera, la seule et unique fois, le cadre de l'audio. Je vous laisserai le "plaisir" de la découverte sans vous en dire davantage. Dallamano ne s'arrêtera pas là, tenant toujours plus à rendre le visionnage moralement dégueulasse. La presse est semoncée par son voyeurisme, son goût du sensationnalisme et ne se gênera pas d'exhiber le corps sans vie de l'adolescente en première page. Ils veulent du scoop à tout prix comme c'est souvent le cas dans leur guerre de l'audimat.

Mais ce qui repoussera, peut-être encore plus, l'ignominie est que cette police semble impuissante face à une justice laxiste qui ne peut pas faire grand-chose face à ces hommes situés au plus haut sommet de l'état. Les autorités corrompues jusqu'à l'os tentent d'étouffer tout scandale qui pourrait impacter un ministre impliqué dans une affaire pour le moins fâcheuse. Les véritables humains dans cette histoire sont bien les policiers qui subiront l'injustice car leurs efforts n'auront servi, en fin de compte, à rien du tout. N'oublions toutefois pas que La Lame Infernale n'est pas seulement un polar mais aussi un giallo, symbolisé par ce motard prenant en chasse les témoins problématiques avec sa hache de boucher. Bien que les meurtres ne soient pas nombreux, ils seront suffisamment sauvages pour combler les thuriféraires du genre. Hélas, son implication manquera paradoxalement d'un peu de gnac.
On se surprend de voir à quel point il est amateur pour tuer notamment la juge d'instruction. Il a beau être sans pitié, sa crédibilité a bien du mal à être pleinement établie. Toujours au rayon points négatifs, on fera la moue devant l'adolescente pendue dont le mannequin est pour le moins flagrant. 

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Je pourrais presque recopier mes dithyrambes adressés à Mais... Qu'avez-vous fait à Solange ? sur la question du visuel somptueux rappelant les grands films de l'époque. La mise en scène d'une virtuosité certaine nous gratifie de décors variés, d'une belle colorimétrie et d'une caméra d'excellente qualité. Nous sommes loin du matériel fauché de certains gialli. Caméra circulant bien et ne nous faisant jamais perdre une miette de l'action. Même dans la longue course-poursuite, celle-ci est stable, ne rendant jamais l'action brouillonne. Pour la question de la bande-son, si certains ont louangé la partition de Stelvio Cipriani, ma circonspection est de mise sur des tonalités pas toujours judicieuses dont la prépondérance à certains passages rappelle presque ces émissions bidon d'enquêtes policières qui passaient en fin d'après-midi. Pour clôturer ce paragraphe, le casting est de très bonne facture.
Les acteurs sont impliqués, font corps avec le personnage qu'ils incarnent. On citera Giovanna Ralli, Claudio Cassinelli, Mario Adorf, Franco Fabrizi, Farley Granger, Marina Berti, Paolo Turco et Corrado Gaipa pour les principaux.

Sans en arriver au même niveau que Mais... Qu'avez-vous fait à Solange ?, La Lame Infernale est l'un de ces gialli que l'on aimerait voir plus souvent sur un marché bridé et rendu un peu trop redondant suite à la toxique influence de tâcherons. Dallamano nous présente un autre projet couillu et le mot est faible vu qu'il est question de pédophilie. Je me permettrais quand même de préciser que la dimension érotique n'est pas de mise pour des raisons évidentes. Sans surprise, rien ne nous est montré de manière frontale mais le dégoût est bien de la partie à travers une atmosphère glauque. Le malaise est d'autant plus amplifié par ces annonces en début et en fin de film sur les disparitions mystérieuses de jeunes. Il ne faut pas être Stephen Hawking pour comprendre que certaines ont pu toucher à cet interdit, aux tréfonds de l'âme humaine. Dallamano ne tient pas seulement à faire du mi-polar, mi-giallo mais aussi à alerter l'opinion publique de cette problématique qui semble dépasser les instances judiciaires.
Bien sûr, pour peu que certaines éminences n'aient pas une implication secrète dans cette fosse sordide. Comme il est dommage que ce réalisateur n'ait pas sévi plus longtemps dans le giallo quand on voit toute sa maëstria de mise en scène. Un peu plus décousu que son aîné mais d'une facture amplement recommandable. 

 

Note : 14,5/20

 

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