Sayuri_Strip_teaseuse

Genre : Drame, érotique, pinku eiga (interdit aux - 16 ans)

Année : 1972

Durée : 1h09

 

Synopsis :

Dans un bar populaire d'Osaka, au Japon, la célèbre strip-teaseuse Sayuri Ichijo joue une scène dans son spectacle, alors que la jeune Harumi fait son apparition et décide de ne pas faire de cadeau à Sayuri, tentant de dépasser son niveau.

 

La critique :

Les quatre à cinq personnes qui nous suivent (en comptant les auteurs eux-mêmes) seront certainement ravies de revoir encore un très mince chapitre dédié à un courant japonais qui est, à peu de chose près, retombé dans l'oubli, voire même n'est plus qu'une relique d'un temps passé. Perspicaces comme vous êtes, vous aurez aisément deviné qu'il s'agit du pinku eiga qui revient encore une fois faire parler de lui. Ne vous inquiétez pas car il ne s'agit pas de reproduire les fulgurances de mes rétrospectives. On se contentera ici de revenir sur quelques grands classiques donc pas de risque d'overdose pour vous (tout du moins, je l'espère). Je me permettrai alors volontiers une petite parenthèse dans mon exploration de Mr Noboru Tanaka qui m'avait fait forte impression dernièrement avec La Véritable histoire d'Abe Sada. Pourtant emblème majeur du genre, il ne m'avait jusqu'alors pas marqué plus que ça, en comparaison d'un Masaru Konuma pour nous situer dans la même époque.
Un temps un peu plus récent se situant quelques années après le pinku traditionnel, assez peu exploité dans nos contrées qui se sont surtout focalisées sur Koji Wakamatsu. S'il a beau être le boss du pinku, des cinéastes importants n'ont pas eu droit aux mêmes faveurs comme j'ai pu le démontrer avec Tetsuji Takechi qui est quand même l'inventeur du pinku tel que nous le connaissons. Donc au niveau promotion de la culture cinématographique nippone, on ne peut pas dire que nos sociétés de distribution soient exemplaires si on réalise que Daydream et Neige Noire sont toujours inédits chez nous.

Pour le reste, guère de surprise sur le restant de l'introduction dont on fera une rapide exégèse. Vous le connaissez maintenant sur le bout des doigts que la télévision parasita complètement le Septième Art national de jadis qui voyait les maisons de production subir un déclin d'audience important. La raison fut aussi qu'il y eut des changements de mentalité. Ozu, Mizoguchi, Naruse et, dans une moindre mesure, Kurosawa ne fascinait plus autant les foules qui voulaient une modernisation du cinéma, en accointance avec tous les questionnements qui fleurissaient dans un climat de tensions houleuses. Si certains optèrent pour la carte de films plus conventionnels en permettant à une nouvelle génération de réalisateurs de s'exprimer, d'autres se laissèrent tenter par des oeuvres plus racoleuses. La Nikkatsu en fut le précurseur et le représentant essentiel du film érotique qui put compter sur l'interdiction de la pornographie et des boîtes de strip-teases pour vivre des jours dorés.
C'est en 1971 que la Nikkatsu repense son modèle en le définissant comme Roman porno. Objectivement, les intentions sont les mêmes et il ne s'agit là que d'une manoeuvre marketing. Il était alors temps de mettre en valeur un autre homme très réputé en la personne de Tatsumi Kumashiro.

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ATTENTION SPOILERS : Dans un bar populaire d'Osaka, au Japon, la célèbre strip-teaseuse Sayuri Ichijo joue une scène dans son spectacle, alors que la jeune Harumi fait son apparition et décide de ne pas faire de cadeau à Sayuri, tentant de dépasser son niveau.

Voici Sayuri, strip-teaseuse à être le premier de Kumashiro à s'offrir une place sur Cinéma Choc. S'il y en avait juste un à devoir être chroniqué, c'est bien celui-là. Pourquoi me direz-vous ? Parce qu'il s'agit d'une très libre adaptation des tranches de vie de la véritable Sayuri Ichijo. Strip-teaseuse aussi emblématique que provocante, elle fut une figure à scandales durant sa carrière au point qu'elle eut de sérieux démêlés avec la justice avec son lot de condamnations pour attentats à la pudeur. Il n'était pas de bon ton de transgresser la règle d'or qui était de ne pas du tout montrer ses poils pubiens en public. On fera l'impasse sur le sadomasochisme qu'elle n'a jamais refusé. Sayuri bousculait les moeurs, revendiquant le vieil adage "Il est interdit d'interdire".
Le cinéaste tenait une icône dans le creux de ses mains qu'il va mettre en scène dans un scénario où il sera question d'une confrontation entre celle-ci et l'ambitieuse Harumi qui désire mettre fin à l'hégémonie de Sayuri en la dépassant dans ses performances. Kumashiro va opposer la personnalité radicalement différente de ces deux protagonistes que tout oppose. D'un côté, Harumi a une liaison avec un délinquant récemment sorti de prison et ne s'est jamais caché être volage dans ses relations sentimentales. Intérieurement, elle a besoin d'un homme à ses côtés pour la protéger, alors que Sayuri se complait dans un célibat assumé. Il y a une véritable ode à la liberté de la femme de pouvoir choisir le destin qui lui plaît.

Il ne fait aucun doute que cette pensée est antinomique de l'idéologie conservatrice qui cloisonnait la femme au rang de simple épouse devant assumer un foyer et une descendance. Secundo, Harumi est pervertie par l'aura de Sayuri au point qu'elle va s'inventer un passé similaire. Il y a là une recherche d'identité, un profond manque en elle, malheureusement pas assez fouillé. Tout juste, nous pourrons postuler des erreurs de jeunesse ou n'est-ce que la simple volonté de vouloir devenir un clone de sa rivale. Tertio, Harumi est incapable de passer de sa position de femme soumise, ne s'affirmant pas, alors que Sayuri n'hésite pas à se défendre verbalement aux quolibets d'un ivrogne au restaurant. Elle est aussi celle qui capte les caméras, argumente, galvanisant les journalistes par sa prestance et son charisme. Enfin, cette rivalité atteindra son point culminant dans les représentations scéniques où là encore elles exprimeront leur art en opposition l'une de l'autre. Tout au plus, le seul lien commun est le besoin de reconnaissance, ce narcissisme ostensible qui n'est jamais réfréné devant la troupe de vieux libidineux.
Sayuri vit pour le strip-tease qui la fait vibrer. Elle est une passionnée qui s'abandonne totalement aux plaisirs érotiques, faisant vibrer son audimat qui voit en elle un être inaccessible. Elle a ce pouvoir sacré de magnétiser la foule. Le paroxysme sera atteint quand elle osera dévoiler ce que vous savez à dix centimètres d'un heureux élu de l'assemblée.

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Pour Harumi, cet art repose sur le machiavélisme, le calcul, l'envie insidieuse de recopier son aînée. Elle est un produit sans âme, ni identité, qui refuse de se construire un style singulier. Elle nourrit le désir de vaincre en arborant le même masque que celle qu'elle exècre. Pervertie par le phénomène de compétition, elle épouse les valeurs déshumanisantes de la concurrence sans limites. Il n'y a pas de personnage principal dans Sayuri, strip-teaseuse. Kumashiro met sur un même piédestal en termes de mise en lumière ces deux performeuses qui ne parviennent pas à s'entendre. Preuve en est avec la séquence emblématique du show lesbien où cela se finira en dispute dans les coulisses. Qu'on se le dise, Kumashiro n'est pas avare en scènes érotiques qu'il tourne avec un rendu extra via l'utilisation de plans séquences. En revanche, les amateurs de sexe dépravé à la Masaru Konuma tireront la moue car il n'y a aucune déviance au programme, ni quelconque rapport violent, si l'on excepte les claques et un coup de couteau bien placé dans la jambe. Le film ne doit sa réputation sulfureuse qu'à Sayuri Ichijo.
Par contre, il est un fait que le scénario n'est pas des plus palpitants et manque de liant par son caractère décousu. Une désagréable impression de stagnation est ressentie tout au long. Dommage !

Finalement, le pinku eiga a souvent été le théâtre d'opération d'artisans qui ne négligeaient aucunement les moult aspects esthétiques. Kumashiro est de ceux-là pour notre plus grand bonheur, filmant avec adresse le combat de la maladroite Harumi contre des moulins à vent. Bien sûr, le summum est à retrouver dans la boîte où celles-ci se laissent porter par leur concupiscence avec la superbe colorimétrie allant de pair. Le mauve et le rouge étant les couleurs charnelles par excellence. Hélas, on aurait aimé plus se balader dans ces décors, surtout la nuit où les néons écartent l'obscurité en dévoilant leur lumière si hypnotisante. Sur le son, on est sur quelque chose, à la fois, de conventionnel et de bon ton. Pour finir, la part belle est faite à notre duo d'actrices avec Sayuri Ichijo elle-même et Hiroko Isayama. L'aura si fascinante se dégageant de Sayuri ne pourra que scotcher les hommes devant leur écran, à contrario d'une Harumi plus dans la norme. Pour la petite anecdote, plusieurs éminentes critiques ont comparé Sayuri Ichijo à une Brigitte Bardot japonaise. On peut citer aussi Kazuko Shirakawa, Go Awazu et Akira Takahashi.

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Sayuri, strip-teaseuse représente une bonne porte d'entrée dans la filmographie peu distribuée (non sans blague ?) de Tatsumi Kumashiro. A travers sa nymphe, le réalisateur dépeint toutes ses convictions féministes dont la plus importante est sans nul doute que la femme mérite de sélectionner la vie qu'elle souhaite mener sans s'embarrasser du qu'en dira-t-on. Au-delà de cette création, il y a un véritable message politique qui en ressort, comme c'est souvent le cas dans le pinku. La provocation sexuelle menée par Sayuri et Harumi sont un cri de rage à la phallocratie gouvernementale qui les opprime. Rappelons que la censure était encore très forte. Alors, il est vrai que la narration sera le gros point faible, comme c'est souvent le cas avec les films du genre, mais les laudateurs de métrages polémiques devraient logiquement y trouver leur compte vu son importance historique qui en fait un pur produit de son époque. On clôturera en répétant que Sayuri, strip-teaseuse peut se hisser parmi les pinku les plus chauds. Pas trop mal !

 

Note : 12,5/20

 

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